> Eugenio de Signoribus : Air du Dernier appel

Eugenio de Signoribus : Air du Dernier appel

Par |2018-12-04T19:13:42+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

Eugenio De Signoribus, un poète dont la voix compte encore – de plus en plus peut-être, dans l’Italie incer­taine d’aujourd’hui –, avait fait une appa­ri­tion remar­quée à Paris, où une ren­contre en son hon­neur était orga­ni­sée à l’Institut Catholique (une publi­ca­tion est atten­due), fin 2015, “Le poète pèle­rin”. Depuis lors, des cri­tiques et quelques textes de lui ont paru, sur­tout en ligne, ici et ailleurs, en par­ti­cu­lier une très belle Élégie à la mémoire d’Yves Bonnefoy – lequel esti­mait sa poé­sie.

Maintenant, Eugenio nous a fait l’amitié de nous confier cette nou­velle ver­sion, rema­niée, d’une page cen­trale de son der­nier recueil, Stazioni, paru au début de l’année chez Manni. Le poème s’intitule Aria, comme un chant sin­gu­lier (voir Caproni) mais aus­si ou mieux comme un souffle, « comme une res­pi­ra­tion – nous écrit-il – vou­lant crier mais sans être enten­due, ain­si qu’est la poé­sie même, que l’on espère pour tous mais n’arrive à per­sonne : on la pro­nonce à l’intérieur de soi, pre­nant une res­pi­ra­tion pro­fonde que l’on émet ensuite, avec pudeur et déses­poir » (cor­res­pon­dance pri­vée). Pour l’occasion de la ren­contre citée plus haut, j’avais tra­duit un texte de 2010 inti­tu­lé Poème de l’unité, dans la sec­tion « Rue(h) de l’esprit » du recueil Trinità dell’esodo (Garzanti, 2011) ; une note de l’auteur don­nait une indi­ca­tion inté­res­sante sur cette res­pi­ra­tion : « Rue, du latin ruga, ride, pli, acquiert un sur­plus de sens si on lui ajoute le souffle de l’h, ruah qui, en hébreu, signi­fie l’esprit, le souffle de l’esprit » (de même, pour­rions-nous avan­cer, que ar-rûaH en arabe). D’où, alors, cet essai de tra­duc­tion qui peut être utile ici :

oh souffle expan­sé, rue

de l’esprit, rueeeeeeh !…

de loin­tains arrières

d’une bulle écar­tée […]

Il me semble que ces mots conti­nuent d’avoir toute leur force aujourd’hui, « avec pudeur et déses­poir », pour nous aider à lire l’Aria, un Air du der­nier appel comme on le ver­ra, avant l’obscurité. Et, nous l’espérons, sans obs­cu­ran­tisme. Depuis des abris peut-être « écar­tés », des voies « sépa­rées » (j’ai tra­duit par « la voie étroite et diver­gente »), une convic­tion fra­gile indes­truc­tible.

 

tra­duc­tion de Jean-Charles Vegliante

 

Siècle, en toi est peut-être

la fin du temps tour­men­té

 

et les heures contraires, ni vécues

dans l’attente du vent radi­cal,

 

ne nous sau­ve­ront…

la conscience seule ne suf­fit pas

 

nous devons encore nous appe­ler

nous recon­naître sans cesse

 

pour que renaisse l’idée

et qu’elle ne meure pas de nou­veau à l’aube…

 

mais nous sommes les mineurs, au verbe mar­gi­nal

et des mots désor­mais confet­tis

 

et ce n’est pas la fête, pas car­na­val

mais l’émiettement des jours d’impatience…

 

La souche qui semble enter­rée

ou der­rière la lueur des écrans

 

en secret entrame chaque ordure

et enfume la tête des peuples

 

et les som­no­lents moi­neaux cap­ture

et les étour­dis de ver­biages et peurs…

 

Ainsi la vaste lande, dite Europe,

proie mar­chande et pré­da­trice

 

retourne à la voie étroite et diver­gente

empoi­son­née en corps et en esprit…

 

et chaque dis­trict fait ses comptes

contrôle qui arrive et qui va

 

croit pou­voir s’en sor­tir seul

en rêvant d’un eden pro­té­gé

 

alors que l’effroi ouvre des brèches

et change des­tin et point de vue…

 

On perd le regard com­mun et l’on sait

où mènent les fron­tières bar­rées

 

où mène ce pas mar­ché

mar­qué men­tion­né mar­tial…

 

s’élèvent de for­tiches for­tins

pour se pro­té­ger du mal forain

 

et qui crie pour sau­ver les cou­leurs

de toute la terre

 

s’époumone dans sa mai­son

bou­clant en red­di­tion les portes…

 

(pour­quoi n’écoute-t-on pas

les voix contre la mort ?)

 

Sur les seuils res­tent les mineurs,

dis­per­sés et déses­pé­rés,

 

souf­flant des confet­tis en l’air

des mots en direc­tion de mots

 

vers des arches futures…

actes inté­rieurs, res­pi­ra­tions

 

(ce soir je vou­lais vous envoyer une pho­to

d’un cou­chant rouge sur les monts

d’une pro­di­gieuse beau­té…

mais le temps de cher­cher la pose

la lumière auda­cieuse s’est éteinte

 

en quelques ins­tants c’était la nuit)

octobre-novembre 2017 – octobre 2018
(Version revue de l’éd. Stazioni, Manni, 2018)1

 

 

Aria dell’ultimo appello

 

Secolo, forse è in te la fine

del tem­po tra­va­glia­to

 

né le opposte ore, le vis­sute

in atte­sa del radi­cale ven­to,

 

ci sal­ve­ran­no…

non bas­ta la sola cos­cien­za

 

dob­bia­mo anco­ra chia­mar­ci

rico­nos­cer­ci conti­nua­mente

 

per­ché risor­ga l’idea

e non muoia di nuo­vo all’alba…

 

ma sia­mo i mino­ri, col ver­bo mar­gi­nale

e le parole ormai corian­do­li

 

e non è fes­ta, non è car­ne­vale

ma lo sbri­cio­lare dei gior­ni impa­zien­ti…

 

La cep­paia che pare sot­to­ter­ra

o die­tro la luce degli scher­mi

 

in segre­to intra­ma ogni lor­du­ra

e infu­ma la tes­ta dei popo­li

 

e i son­no­len­ti pas­se­ri cat­tu­ra

e gli intro­na­ti da chiac­chie­ra e pau­ra…

 

Così la vas­ta lan­da, Europa det­ta,

pre­da mer­can­tile e pre­da­trice

 

tor­na alla via stret­ta e sepa­ra­ta

avve­le­na­ta nel cor­po e nel­lo spi­ri­to…

 

e ogni dis­tret­to si fa i conti

control­la chi arri­va e chi va

 

s’illude di fare da solo

sognan­do un eden pro­tet­to

 

mentre il ter­rore apre brecce

e cam­bia sorte e pros­pet­to…

 

Si perde lo sguar­do comune e si sa

dove por­ta­no i bar­ra­ti confi­ni

 

dove por­ta ques­to pas­so mer­ca­to

mar­ca­to mar­chia­to mar­ziale…

 

si alza­no for­zu­ti for­ti­ni

per pro­teg­ger­si dal male alie­no

 

e chi gri­da per sal­vare i colo­ri

di tut­ta la ter­ra

 

si sfia­ta nel­la pro­pria casa

ser­ran­do in resa le porte…

 

(per­ché non sono ascol­tate

le voci contro la morte?)

 

Sulle soglie res­ta­no i mino­ri,

dis­per­si e dis­pe­ra­ti,

 

a sof­fiare corian­do­li in aria

parole ver­so parole

 

ver­so arche future…

atti inter­io­ri, res­pi­ri

 

(sta­se­ra vole­vo inviar­vi una foto

d’un ros­so tra­mon­to sui mon­ti

d’una pro­di­gio­sa bel­lez­za…

ma fin­ché ho cer­ca­to la posa

la luce ani­mo­sa s’è spen­ta

 

in pochi istan­ti era buio)

ottobre-novembre 2017- ottobre 2018
(pub­bli­ca­to in Stazioni, Manni, 2018, qui con alcune inte­gra­zio­ni)

 

 

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Note

Ceppaia”: il ter­mine, rubri­ca­to già da Daniello Bartoli nel ‘600, vale “genìa”, qui in acce­zione dis­pre­gia­ti­va ;

infu­ma”: stor­disce, non fa più ragio­nare ;

dis­tret­to”: è il ten­ta­ti­vo di ritor­no alle ormai “pic­cole” nazio­ni, in paral­le­lo ai gra­vis­si­mi pro­ble­mi del pia­ne­ta. Sacra è la liber­tà dei popo­li ma neces­sa­ria l’unione per la sal­va­guar­dia comune ;

male alie­no”: male che viene tut­to dagli estra­nei, o stra­nie­ri del ter­zo e quar­to mon­do ;

i mino­ri”: si rife­risce esclu­si­va­mente alla condi­zione, anche geo­gra­fi­ca, degli iso­la­ti, che non han­no il confor­to del­la vici­nan­za fra­ter­na, né l’eco del­la paro­la ;

la posa”: la migliore inqua­dra­tu­ra.


Notes

  1. Sur le recueil Stazioni, voir (avec un autre poème tra­duit) : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2018/06/carte-blanche-%C3%A0-jean-charles-vegliante-stazioni-de-eugenio-de-signoribus.html[]

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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