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Lucien Wasselin, Mémoire oublieuse et vigilante

Par |2019-09-25T08:01:43+01:00 1 septembre 2019|Catégories : Critiques, Lucien Wasselin|

Auteur de frag­ments, ama­teur de petits pays et de lichens sobres, spé­cia­liste recon­nu d’Aragon, col­lec­tion­neur de mots et de che­mins, Lucien Wasselin est fidèle à son nord natal, à ses pre­mières lec­tures, à Carvin (Pas-de-Calais) et à la Tribune du Mineur (puis La tri­bune de la région minière) où il tenait une rubrique régu­lière. Son der­nier recueil, Lieux, vil­lé­gia­tures, sou­ve­nirs & autres ins­tan­ta­nés(oui, il tra­vaille aus­si avec des pho­to­graphes), édi­té loin de là à Châteauroux-les-Alpes ce2019 par Gros Textes (80 p.), ras­semble des proses poé­tiques, des sou­ve­nirs presque tou­jours in memo­riam, des car­nets de voyage et une suite de courts poèmes dédiés à la figure mytho­lo­gique d’Icare fils de Dédale ; comme son titre (long) l’indique assez pré­ci­sé­ment.

Ce court livre – ou bref recueil – a pu être en quelque sorte com­plé­té par les textes publiés récem­ment sur ce même site (n° 193, mars2019) et inti­tu­lés du reste et d’autres poèmes.  

Chez l’Alighieri (oui, auteur – vous l’aurez remar­qué – de nou­veau à la mode), Icare devient, avec Phaéton, un emblème de témé­ri­té juvé­nile punie, que Dante (le per­son­nage de 35 ans) garde bien tou­jours en tête au cours de son périlleux voyage d’outre-tombe (et « le mal­heu­reux Icare sentit/​sur lui fondre la cire et tom­ber ses plumes,/son père lui criant : “Tu vas à mal !”, » – Enfer xvii, vers109-11). Chez Wasselin, cette figure se confond peut-être avec celle d’Ésaque se jetant de déses­poir dans la mer et sau­vé enfin par la grande Téthys qui le trans­for­ma en oiseau aqua­tique (le plon­geon) ; mais elle n’en est pas moins effi­cace : « seul aujourd’hui/l’oiseau qui tombe/​tête vers le bas/​évoque ton sou­ve­nir » ; ou encore : « la roue du des­tin te broie/​Icare dans les ronces/​bec sur la terre trop dure » (p.68-69). Où notre effroi éco­lo­gique rejoint par delà les temps la com­pas­sion pour qui risque de se noyer, semble condam­né à un tel des­tin.  

Lieux, vil­lé­gia­tures, sou­ve­nirs & autres ins­tan­ta­nés, Lucien Wasselin, édi­tions Gros textes, 2018, 82 pages, 6€.

Ce qui nous touche ici, comme chez Baudelaire déjà évo­quant « le vieux Paris », c’est avant toute convic­tion la mémoire ins­crite dans notre cos­moset notre logos fami­liers : « Le pay­sage est un palimp­seste. Je n’ai pas retrou­vé l’estaminet Busset-Lamant. […] Le mot esta­mi­net existe-t-il encore ? Se sou­vient-on de ce que fut un esta­mi­net ? » (p.11). Oui, nous sommes faits de terre, de mots, et d’êtres qui nous ont entou­rés, qui nous prennent à témoins :

Habitation. la mai­son à la sor­tie du vil­lage, sur la route qui mène au bourg, la vieille qui l’habitait s’en est allée dis­crè­te­ment. per­sonne ne nous a mis au cou­rant. qui d’ailleurs l’aurait fait ?

– ici, l’absence de verbe prin­ci­pal aus­culte au plus près – et exprime sans pathos – le pur sur­gis­se­ment de l’émotion, sans laquelle, croyons-nous, pas de poé­sie. Et, pour l’ami Pierre Garnier : « que peut le poème qui n’est ni un anti-ané­mique, ni un anti-sep­tique, ni un anti-inflam­ma­toire comme l’est rheum offi­ci­nale [la rhu­barbe chi­noise] ? » (p.57). Que peut la poé­sie « en temps de détresse » ?

Même Icare peut nous dire quelque chose « au pays de la mar­chan­dise », où « cha­cun rampe/​les mains dans les poches » (p.74). Lucien Wasselin semble prendre à son compte le temps pré­sent vite oublieux, et une mémoire his­to­rique à la Perec, qui le dépasse infi­ni­ment. Exemple, ce lieu insis­tant, du côté de Carvin et de la Deûle :

             Une meute court dans la mémoire. Je la retrouve ruelle des petits chiens. Je presse
le pas et je me sou­viens que Cyprien Quinet mou­rut au camp de Hersbruck, mis en pièces
par les chiens des SS. (p. 10)    

Par où nous bas­cu­lons sans solu­tion de conti­nui­té vers les inédits récents déjà nom­més, parus ici même : à l’opposé des non-lieux qui désor­mais nous dépaysent par­tout. Je leur laisse le soin de ne pas conclure, puisqu’aussi bien, s’il est per­mis, l’écriture de Wasselin donne sou­vent l’impression d’être en attente, sur le point de déli­vrer une parole autre, par pudeur rete­nue, impuis­sante, ou en cours de che­mi­ne­ment obs­ti­née et oublieuse, comme notre mémoire…

 

sainte pris­ca

18 jan­vier 1943 Émilienne Mopty

elle fut à la tête des mani­fes­tantes
dans les Indes Noires en 1941
lors des grèves de mineurs

tra­hie et arrê­tée par la ges­ta­po
elle fut déca­pi­tée à Cologne par les nazis

fait-on des vers
avec l’horreur
soixante-dix ans après

si ce n’est pour conju­rer l’oubli

(voir : https://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​l​u​c​i​e​n​-​w​a​s​s​e​l​i​n​-2/ )

 

Présentation de l’auteur

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

Lucien Wasselin

Autres lec­tures

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle - Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D'Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l'auteur de D'écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L'étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.