> Amont dévers — une anthologie poétique (6)

Amont dévers — une anthologie poétique (6)

Par | 2018-03-02T16:45:39+00:00 19 novembre 2017|Catégories : Auteurs, Essais & Chroniques, Jean-Charles Vegliante|

Si la poé­sie a tou­jours à voir avec la pen­sée, il y a fort à parier qu’elle s’éloignera assez spon­ta­né­ment de la doxa, en tout cas en période “ordi­naire” (indif­fé­rence, train-train his­to­rique, consen­sus pré­do­mi­nant), fût-ce sous pré­texte de défou­le­ment et, dirait-on, d’inversion car­na­va­lesque. Risque cal­cu­lé, bien sûr, comme tou­jours quand il s’agit de mots (oui, quand même) : on ne par­le­ra pas à la légère ici de sub­ver­sion. Quant à ce qui s’appelait naguère « poé­sie enga­gée », nous pen­sons que cette expres­sion – après les mil­liers de pages qu’elle a pro­vo­quées – est ou tau­to­lo­gique en soi, ou beau­coup trop ambi­tieuse pour les objec­tifs de cette antho­lo­gie qui pro­cède, on s’en sera aper­çu, selon « l’allure poé­tique, à sauts et à gam­bades ». Une voix sar­cas­tique (G. G. Belli) peut pro­ve­nir par­fois des bureaux du Vatican. Mais faire sem­blant est déjà un pied-de-nez à l’esprit de sérieux et à l’académisme ; à la bêtise la mieux par­ta­gée, sur­tout. Le fou du roi, le djé­li, le paz­za­riel­lo paso­li­nien ont bon dos : aus­si bien chez les comi­co-réa­listes tos­cans anciens, chez Merlin Coccaïe, que chez les plus funam­bu­lesques des baroques, pour ne pas par­ler des pro­vo­ca­teurs futu­ristes du début du XXème siècle, le ridi­cule et l’excès ne sont pas aus­si gra­tuits qu’il y paraît ; et dis­si­mulent par­fois, pru­dem­ment bien sûr, les offenses, les bles­sures et les révoltes que les oppri­més du quo­ti­dien ne peuvent pas (ou plus) expri­mer direc­te­ment. En atten­dant peut-être quelque sou­lè­ve­ment, de périodes – jus­te­ment – extra­or­di­naires. Car, sous la cendre, sui­vant l’accordéon variable de l’Histoire, les dif­fé­rents feux ne cessent jamais de cou­ver.

 

La face obscure du quotidien

 

(sonnet)

Qui enten­drait tous­ser la mal­heu­reuse
femme du sur­nom­mé Bicci Forèse
pour­rait pen­ser qu’elle a pas­sé l’hiver
dans le pays où se fait le cris­tal.
En plein mois d’août on la trouve enrhu­mée :
ima­gine com­ment, les autres mois…
et rien ne sert qu’elle garde chaus­settes,
pour ce que son cou­vroir est cour­te­nois.

La toux, le froid et autre male envie
ne lui vient point d’humeurs qui seraient vieilles,
mais pour le manque qu’elle sent au nid.
Sa mère en pleure, avec d’autres sou­cis,
disant : « Hélas, pour quelques clo­pi­nettes
je l’aurais mise chez un comte Guy ».

Dante Alighieri (?), Tenson avec Forese Donati, Rime

 

 

Beautés de Valladolid

(son­net cau­dé)

Étrons fumants, mon­ceaux de pots de chambre
ver­sés, répan­dus, et brillants tor­rents
d’urines et bouillons âcres puants
qu’on ne peut tra­ver­ser sans bottes prendre ;

eaux ster­co­raires et en ani­maux
morts fécondes, pain chan­ci sans levain,
pois­sons qui empestent les gens de loin,
vins tour­nés, vinaigres plats, huiles d’eau ;

bâti­ments somp­tueux sur deux piquets
emplâ­trés de limon et pleins d’ordure
de çà, de là sans aucun ordre mis ;

dames en céruse et en rouge aus­si,
mais crasses, sans che­veux, os des­sé­chés,
dont la motte est ren­trée par la nature,

voi­là ton her­mo­sure
et tes attraits, et ton renom splen­dide,
val­lée de boue et non val­lée d’olide.

Alessandro Tassoni, Rime (post­humes)

 

Très belle forcenée

Ah, de la belle dont je res­tai bles­sé
font les anges du Styx un féroce usage :
elle montre au-dehors l’âme rava­gée,
che­veux fous, regard tors, hor­rible visage.

Donc dans le plus beau siège d’Amour gou­verne
la haine hideuse et la fureur d’Averne ?
donc au ciel de beau­té un enfer est mis,
et entrent donc les Furies au Paradis ?

Pardon pour cette belle âme, âmes dam­nées !
Si autre­fois vous émut d’Orphée le son,
que vous pousse à com­pas­sion tant de beau­té.

Mais, fou ! que dis-je ? avec qui ai-je ce ton ?
Il ne sait pas par­don­ner, il n’a pitié
qui de pitié est indigne et de par­don.

Bernardo Morando, Fantasie [amo­rose], post­hume

À Arhiman

Roi des choses, auteur du monde, mys­té­rieuse
Malfaisance, suprême pou­voir et suprême
Intelligence, éter­nel
Pourvoyeur des maux, gou­ver­neur de mou­vance,
Je ne sais si cela te rend heu­reux, mais regarde et jouis…

G. Leopardi (1833)

L’incendiaire

à F. T. Marinetti,
âme de notre flamme

Au milieu de la place cen­trale
du vil­lage
on a pla­cé la cage de fer
avec l’incendiaire.
Elle y res­te­ra trois jours
afin que tous puissent le voir.
Tous viennent rôder autour
de l’énorme tétra­gone,
durant tout le jour,
des cen­taines de per­sonnes.

– Regarde un peu où ils l’ont mis !
– On dirait un per­ro­quet char­bon­nier.
– Et où devaient-ils le mettre ?
– En pri­son, direc­te­ment.
– C’est bien fait, il a l’air d’un men­diant !
– Pourquoi ne pas lui pré­pa­rer
un appar­te­ment de luxe,
pour qu’il le brûle aus­si !
– Quand même pas le gar­der dans cette cage !
– Ils le feront cre­ver de rage !
– Crever ! C’est pas le type à s’en faire !
– Il est plus tran­quille que nous !
– Moi je dis qu’il s’amuse beau­coup.
– Mais, et sa famille ?
– Qui sait de quelle par­tie du monde il est venu !
– Cette engeance n’en a pas, de famille !
– Sûr, des débris à la dérive !
– S’il venait de l’enfer ?
– Pauvre méchant diable !
– Vous auriez de la com­pas­sion ?
S’il vous avait brû­lé votre mai­son
vous ne diriez pas ça.
– La vôtre, il l’a brû­lée ?
– S’il ne l’a pas brû­lée
il s’en est fal­lu de peu.
Il a brû­lé la moi­tié du pays
ce for­ban !
– Au moins, lâches, ne lui cra­chez pas des­sus,
c’est un être humain à la fin !
– Mais comme il est tran­quille !
– Il n’a pas du tout peur !
– Je serais mort de honte !
– Être là, cloué au pilo­ri !
– Trois jours !
– Quel sup­plice !
– Mon dieu, quel air torve !
– Ces regards de ban­dit !
– S’il n’y avait pas la cage,

je ne res­te­rais pas là.
– Et si d’un coup on le voyait s’échapper ?
– Mais com­ment ferait-il ?
– Elle est solide au moins, cette cage ?
– Qu’il ne puisse pas s’enfuir !
– Par les vides entre les bar­reaux, il ne pour­rait pas pas­ser ?
Ces bri­gands savent se replier
de mille façons !

[…]

Place ! Place ! Écartez-vous !
Camelote ! Petits êtres
aux exha­la­tions mal­odo­rantes,
fétide bétail !
Ravalez tous autant que vous êtes
votre obs­cène com­mé­rage,
et qu’il vous reste dans la gorge !
Place ! Je suis le poète !
Je viens de loin,
j’ai tra­ver­sé l’univers
pour venir trou­ver
ma créa­ture à célé­brer !
Agenouillez-vous, racaille !
Hommes qui avez hor­reur du feu,
pauvres êtres de paille !
Agenouillez-vous tous !
Je suis le prêtre,
cette cage est l’autel,
cet homme est le Seigneur !

[…]

A. Palazzeschi, L’incendiario, 1910

 

 

* * *

Tendre l’autre joue,
une révo­lu­tion coper­ni­cienne :
repous­ser la haine à la marge
de notre sys­tème céleste,
pour mettre au centre l’étoile,

un Soleil-Amour qui illu­mine la Terre !
Facile à dire, mais du dire au faire
il y a au milieu le Mal,
et cette Éclipse qui n’en finit plus
et pro­jette son ombre sur Noël.

V. Magrelli, Il sangue ama­ro, 2014 (de : Huit poèmes pour Noël)

 

L’abject et le sublime

(Sonnet)

Qu’une trombe, vieille enra­gée, t’emporte,
qu’un tour­billon te frappe sur la tête !
Pourquoi es-tu en toi-même si torte
que ne vient pas t’occire la tem­pête ?

Qu’un arc du ciel t’envoie une angois­seuse
flèche qui te vient fendre, et soit bien preste :
car si se ter­mi­nait ta vie fâcheuse,
j’aurais, sans plus deman­der, joie et fête.

Que ne vont pas se plaindre les vau­tours,
milans et cor­beaux à Dieu sou­ve­rain,
qu’il te livre à eux ? Tu es leur qui­gnon.

Mais tu as la chair si suin­tante et dure
qu’ils ne tiennent pas à t’avoir en mains :
aus­si restes-tu là, c’est la rai­son.

(Guido Guinizelli, Rime)

D’huîtres et de crabes

Une huître, lorsque la lune est pleine,
s’ouvre en grand : ce que voyant le crabe
pense déjà qu’il l’aura sans peine.
Il enfile dedans pierre ou branche :
de se refer­mer n’est plus capable ;
ain­si le crabe son huître mange.

Ainsi l’homme qui ouvre sa bouche
et à un traître dit son secret,
rece­vant un coup qui au cœur touche.
De la langue pro­vient vie ou mort :
plus se tait que ne parle un dis­cret,
tant qu’il est sou­mis au mau­vais sort.

La vie se sauve par la pru­dence :
bouche cou­sue garde le silence.

Cecco d’Ascoli, Acerba etas, III, 28

 (Trinch !)

1. Limerne :

Ci, ci ! père des noc­ti­vagues ténèbres,
ci, Sommeil, ci, semeur de calme paix
Morphée ! Ci, plon­geant dedans mes yeux
au lit que tu annexes, couche-toi ou par­cours
tout entier impré­gné du liquide cher au peuple
mon corps, ivre bien­tôt du pavot qui engour­dit.
D’ici, d’ici s’en aillent les sou­cis accro­chés
mor­di­cus aux intimes vis­cères, dis­pa­raissent,
afin que je jouisse de ta divine ado­rée tor­peur,
grâces ren­dant, oui, plus tard aux dieux du jour.

 

 

2. Merlin :

 

Post ver­naz­zi­flui sugum botaz­zi,
post cor­si tene­rum gre­ghique trin­chum,
et roc­cam cere­bri capit fuma­na
et sguer­zae obte­ne­brant caput Chimerae.
O dul­cis bibu­lo quies Todesco,
seu feno recu­bat canente naso,
seu ter­rae iaceat sonante culo !
Mox pan­zae decus est tirare pel­lem,
mos est sic asi­no bovique gras­so.

 

Après le jus cou­lant du fla­con de gre­nache,
après avoir trin­qué tran­quille corse et grec,
et le don­jon céré­bral est pris par les fumées
et les Chimères louches enté­nèbrent la tête.
Ô douce quié­tude au Tudesque bibe­ron­neur,
qu’il rou­coule du nez affa­lé dans le foin
ou que du cul il trom­pette gisant à terre !
Puis il est bon que la peau du ventre soit ten­due,
selon le plai­sir aus­si de l’âne et du bœuf gras.

 

Le grand idéal

Le grand idéal
m’est sor­ti
d’un coup
alors que dis­trait
j’étais dans la rue
je regar­dais quelque chose
et puis
les gens
tout autour
de moi
se sont retour­nés

ç’a été
un jour
hor­rible

j’avoue
que j’ai rou­gi
quand j’ai com­pris
que le grand
idéal
par moi culti­vé
avec soin
nour­ri
des années
tenu au-des­sus
d’angoisses doutes et sou­cis

ces gros­siers tri­viaux pas­sants
avaient cru
qu’il était
l’avaient pris
pour un
très vul­gaire
pet

Sebastiano Vassalli, La dis­tan­za, Bergame 1980

Chant des charretiers

Les roues du cha­riot grincent comme des lits
d’hôpital. Les che­vaux tombent
entre les limons et montrent leur moelle aux oiseaux –
broutent le vent au bout des rails.

N. Ghiglione, Canti civi­li, 1945

[vénitien classique]

 

Un cer­to cava­lier orbo da un occhio,
ques­to s’ha maridà.
Appena che l’è andà
col­la so spo­sa in let­to,
che ’l se n’ha accor­to in bot­ta,
che la l’aveva rot­ta.
Oh, com’ela ? el ga dito,
per Dio, no ti xe puta.
La ga ris­pos­to fran­ca :
Perché cos­sa me man­ca ?
Lu ga sog­giun­to subi­to :
Oh, te man­ca l’onor.
La ga replicà :
Vardé là, che stu­por ?
Varda, che anco­ra a ti
man­ca un occhio. E cussì
lu pres­to ga sog­giun­to :
Un dì me l’ha cavà un mio nemi­go.
Ed ella ga ris­pos­to :
E a mi, cogion, me l’a tiol­to un me ami­go.

 

 

Un cer­tain che­va­lier borgne d’un œil,
voi­là qu’il s’est marié.
À peine est-il allé
avec sa femme au lit,
qu’il s’en est aper­çu au pre­mier coup,
elle l’avait rom­pue.
Oh, com­ment ça ? dit-il,
par Dieu, tu n’es pas fille.
Elle fait aus­si sec :
Pourquoi, qu’est-ce qui me manque ?
Et lui si tôt ajoute :
Oh, rien qu’un peu d’honneur !
Mais elle a répli­qué :
Voyez ça, c’est trop fort ?
Regarde, à toi, vois-tu,
il manque un œil. Et lui
vite veut pré­ci­ser :
Un jour, un enne­mi me l’a ôté.
Et elle a répon­du :
À moi, couillon, ç’a été un ami.

 

Giorgio Baffo, Le Poesie (post­hume)

 

[italien de la ville de Rome, romanesco]

 

Er ciàncico

A ddà rret­ta a le sciarle der gover­no,

ar Monte nun c’è mmai mez­zo bbaioc­co.

Je vie­nis­si accusí, sar­vo me toc­co,
un fur­mine pe ffo­de­ra d’inverno !
E accusí Ccristo me man­nas­si un ter­no,

quante ggente sce cam­pe­no a lo scroc­co :
cose, Madonna, d’agguantà un batoc­co

e dàjje in culo sin ch’inferno è infer­no.
Cqua mmag­gna er Papa, mag­gna er Zagratario
de Stato, e cquer d’abbrevi e ’r Cammerlengo,

e ’r teso­riere, e ’r Cardinàl Datario.
Cqua ’ggni pre­la­to c’ha la bboc­ca, mag­gna :

cqua… inzom­ma dar piú mmer­da ar
majo­ren­gos­troz­ze­no tut­ti-quan­ti a sta Cuccaggna.

 

 

voir : circe​.univ​-paris3​.fr/​S​o​n​n​e​t​s​-​B​e​l​l​i​.​pdf

 

La grignote

À écou­ter les craqu’s des gou­ver­nants,
le Trésor n’a jamais l’ombre d’un rond.
Puissent-ils rece­voir – moi j’me les touche
autant d’éclairs du ciel dans leur cal’çon !
Et m’faire avoir, oh Christ ! l’bon numé­ro,
à pro­por­tion d’combien ils en pro­fitent :
de quoi, bon dieu, empoi­gner un gour­din
et les en four­ra­ger jusqu’au tro­gnon.
Quoi ! bouff’ le Pape et bouff’ le Secrétaire
d’État, et ç’ui des Brèv’s et l’Camerlingue,
le Trésorier et l’Cardinal Dataire.
Là, chaqu’prélat qu’a une bouche, bouffe :
là… en un mot, du plus’ merde au for­tiche,
tut­ti-quan­ti dans c’fromage-là s’étouffent.

(27 nov. 1830)

 

 

Giuseppe Gioachino Belli, Sonetti roma­nes­chi

 

Et les malgré soi…

Je courais dans le crépuscule…

Je cou­rais dans le cré­pus­cule boueux,
der­rière des han­gars cas­sés, des écha­fau­dages
silen­cieux, par des quar­tiers mouillés
dans l’odeur de fer et de gue­nilles
chauf­fées, qui sous une croûte
de pous­sière, par­mi des baraques de tôle
et des écou­le­ments, dres­saient leurs parois
neuves tôt décré­pies, contre un fond
de métro­pole déteinte.

Sur le bitume déchaus­sé, entre les fils d’une herbe âcre
d’excréments et des espla­nades
noires de boue – la pluie les creu­sait
de tié­deurs infectes –, les tor­ren­tielles
files de cyclistes, de hoque­tants
camions de bois, se dis­per­saient
par­fois, vers des centres de fau­bourgs
où déjà quelque bar avait son cercle
de lumière blanche, et où devant une lisse
paroi d’église étaient éten­dus,
vicieux, les jeunes.

Autour des immeubles
popu­laires, déjà vieux, les pota­gers crou­pis
et les construc­tions héris­sées de grues à l’arrêt
stag­naient dans un silence de fièvre ;
mais un peu à l’écart du centre éclai­ré,
le long de ce silence, une route
bleue d’asphalte sem­blait toute enfouie
dans une vie sans mémoire, intense
et antique. Rares brillaient
les réver­bères d’une lumière criarde
et les fenêtres encore ouvertes étaient
blanches de linge éten­du, pal­pi­tantes
de voix à l’intérieur. Sur les seuils, assises
se tenaient les vieilles femmes, et clairs
dans leurs salo­pettes ou leurs culottes courtes
presque endi­man­chés plai­san­taient les gar­çons,
mais ensemble enla­cés, avec des filles
plus pré­coces qu’eux.

Tout était humain,
dans cette route, et les hommes étaient là
agrip­pés, des inté­rieurs au trot­toir,
avec leurs pauvres habits, leurs lumières…
On aurait dit que jusque dans son intime
et misé­rable habi­ta­tion, l’homme était
juste en bivouac, comme d’une autre espèce,
et qu’attaché à ce quar­tier
dans le cou­chant hui­leux de pous­sière
n’était pas son État, mais une confuse halte.

Et qui­conque eût tra­ver­sé cette route,
dépouillé de l’innocente néces­si­té,
per­du par les siècles de chré­tien­té
qui en ces gens s’étaient per­dus,
n’était qu’un étran­ger.

Pier Paolo Pasolini, Poesie inedite (ver­sion légè­re­ment dif­fé­rente dans “Les Langues Néo-Latines” 286-87, automne 1993)

Morceaux de raison

(I)

Guidant des enne­mis désor­mais aveugles
je contiens un jour dont ils se sou­viennent,
union verte où nul ne pren­dra
le ban­deau échap­pé à la main,
quand la nature puis­sante par-des­sus la pluie
échange une vie contre une autre vie.

Milo De Angelis, Terra del viso, 1985

 

5. Judas

Je n’y suis pas encore, moi, dans cette his­toire,
pas tel que vous me voyez.
Pendant que Jésus joue sur le sol
d’une mai­son lui­sante de pro­pre­té,
ses futurs com­pa­gnons aus­si jouent
quelque part, au bord de la mer
ou du désert, quelques-uns
dans la pro­pre­té, comme lui, quelques autres
dans la boue d’un tau­dis.
Oui, tout doit encore adve­nir – tout
excep­té mon nom. Mais pour le moment
ce n’est qu’un nom comme tous les autres,
inno­cent comme la créa­ture
qui inno­cem­ment le porte.
Le dire est, je crois, super­flu. Et si par hasard
il y a quelqu’un qui ne l’a pas devi­né,
tant mieux : en un point infi­ni­té­si­mal
de la ger­mi­na­tion du crime
quelque chose, qui sait, pour­rait encore s’enrayer…
Quelle absur­di­té ! Ce qui est écrit est écrit,
ou mieux, si je pense à qui m’écoute :
ce qui est lu est lu.
Mais lais­sez-moi encore pour un peu
l’illusoire, pas­sa­gère dou­ceur
de ne pas l’avoir fait.

G. Raboni, Rappresentazione del­la croce, 2000

 

Les cau­che­mars des autres
sont les miens
et ce matin
dans une des venelles au fond
d’une contrée loin­taine
j’ai recon­nu
une mai­son de ma rue
le numé­ro de ma mémoire
et les habi­tants d’un pays
qui, dit-on ici, “n’existe pas”

c’était écrit dans le jour­nal
et la pho­to repro­dui­sait
des sem­blables
qui erraient
par­mi des détri­tus et des ruines
et j’étais là, je me suis recon­nue
même si le jour­na­liste dis­trait
dif­fu­sait des nou­velles
sans fon­de­ment
sur une rue habi­tée par moi
quand je rêvais d’un monde de paix
ensemble avec les habi­tants de ce pays
que l’on entre­voit sur la pho­to
et qui dans la nuit
avaient déjà été condam­nés
à paraître des ombres
d’un pays qui n’existe pas.

Toni Maraini, Le porte del ven­to, 2003

 

(XXXI)

L’eau était par­tout, sor­dide, bat­tante :
l’avaient annon­cée dans la nuit
les bouches ado­les­centes
du trop-plein de l’abreuvoir.

Certains l’avaient sen­tie déjà
s’ouvrir comme un puits
dans leur corps : l’eau les ren­dait malades,
ne lais­sait pas de bles­sure,
en quelques jours ils sor­taient de la vie.

mais outre les champs inon­dés, aux pre­miers froids,
nous connais­sions un sen­tier sous les oli­viers
infré­quen­té, nôtre,
ceint d’un vent assi­du,
que l’eau ne pou­vait soup­çon­ner.

Gianluca Furnari, Vangelo ele­men­tare, 2015

 

mm

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.