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Quelques “paroles d’Afrique”

Par | 2018-02-18T07:56:08+00:00 28 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Ce 19ème Printemps des poètes aura été l’occasion de décou­vrir quelques jeunes voix afri­caines ou de confir­mer la connais­sance que nous pou­vions en avoir, par exemple à tra­vers les émis­sions popu­laires de Soro Solo sur France-Inter. Voix aus­si variées, bien sûr, que l’on pou­vait s’y attendre, l’Afrique étant un conti­nent extrê­me­ment dyna­mique, comp­tant plus de cin­quante pays dif­fé­rents, et non une enti­té unique qui serait « en face » de nous, au delà de la Méditerranée. Les aîné(e)s Tanella Boni, Nimrod, ou encore Alain Mabanckou ne nous en vou­dront pas si nous concen­trons quelques regards, au demeu­rant rapides, à leurs trois cadets invi­tés (et en rési­dence à la Cité des Arts de Paris) : par ordre alpha­bé­tique Harmonie Dodé Byll Catarya, Ismaël Savadogo et Kouam Tawa. Moyenne d’âge 34 ans et demi. Éditeurs prin­ci­paux Du Flamboyant, Lavoir Saint-Martin, Lanskine ; pays d’origine Bénin, Côte d’Ivoire, Cameroun.

Il est bon d’avoir enten­du ces trois per­son­na­li­tés, décla­mant ou lisant, en slam, en tirade théâ­trale, en mur­mu­ra­tion,  accom­pa­gnés ou non de fond musi­cal, avant de se plon­ger dans leurs livres publiés. C’était là une sorte d’épreuve pré­li­mi­naire du maté­riau men­tal et sonore : elle a été on ne peut plus réus­sie, tes­tée de sur­croît dans des espaces aus­si dif­fé­rents que le Musée du Quai Branly, l’Auditorium de la Cité des Arts ou le petit local de l’Association L’Autre Livre.

Pour ce qui est de la très jeune Harmonie Dodé Byll Catarya, rien ne rem­place l’écoute de sa voix, que l’on pour­ra trou­ver très dis­tinc­te­ment, par exemple, ici : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​L​k​8​5​N​_​H​8​E9Q . Mais les textes se suf­fisent aus­si à eux-mêmes, inso­lents et frais, comme dans cette adresse à un Juge pour lui expli­quer que la jeune fille ait pré­fé­ré le slam à la comp­ta­bi­li­té (et c’est tout un envi­ron­ne­ment sco­laire béni­nois qui sur­git devant nos esprits à l’écoute : M. le Juge, au fond j’ai tou­jours aimé écrire ! /​ Pas éton­nant qu’aujourd’hui je slamme à plai­sir !…). L’énergie d’Harmonie (et dans ces deux paroles pour­rait consis­ter l’essentiel du poé­tique) est com­mu­ni­ca­tive, comme on peut le voir aux réac­tions ani­mées de l’assistance. Le mes­sage est d’amour uni­ver­sel, que dire de plus ?

 

Partout ma plume s’agite
L’univers, lui, cré­pite
À sa guise, ses devoirs de devin,
Il est un esclave de la nature
Qui chante sans cesse ses aven­tures !

 

Tout dif­fé­rent, Ismaël Savadogo doit visi­ble­ment for­cer sa nature pour éle­ver un tant soit peu la voix et faire entendre le fond de tris­tesse – véri­table basse conti­nue dans son écri­ture – de son Afrique déchi­rée, endeuillée, cher­chant dans un che­mi­ne­ment sans fin mais non sans espoir, une quête qui semble par­fois mys­tique, des rai­sons de ne pas désis­ter. Tout cela n’est que sug­gé­ré, mur­mu­ré dirait-on sans emphase ni éclats (ce n’est pas la peine), creu­sé au plus bas de la réflexion intime et du tra­vail dans la langue. On devine, çà et là, une ado­les­cence bles­sée, le refuge soli­taire à l’ombre, pro­pice à la rédac­tion de frag­ments peu à peu décan­tés et ras­sem­blés. C’est ici plu­tôt la crainte d’en avoir déjà trop dit :

 

On prend des notes
sur ce qu’on trouve à son pas­sage

parce qu’on n’en sait pas plus
sur ce qu’on pour­ra voir après
une fois le jour venu.

Après la nuit, nous reve­nons chaque fois
à l’autre bout du temps
comme lorsqu’on entre et sort d’une mai­son :

une mémoire se refait alors au fil des jours.

 

La joie de créer en mots, de « ver­ber » comme il l’affirme lui-même, se dégage dès l’abord de la pré­sence intense de Kouam Tawa, auteur déjà affir­mé dans des expres­sions diverses. Son long poème, Je verbe, a fait écho vaillam­ment au slam de sa jeune consœur  et a su enflam­mer ses audi­teurs. L’engagement est ici assu­mé, mais en poé­sie, avec toute l’épaisseur des lec­tures (de Césaire à Brook à Neruda) et de la culture orale des djé­lis tra­di­tion­nels. Notre écoute s’y aban­donne bien volon­tiers :

 

Verber
Pour munir la parole
De la fureur
Du feu
Et brû­ler les ivraies
Qui murent les tym­pans
[…]    
Et moi
Je verbe
Pour m’augmenter
Comme
On s’entraîne
Pour entraî­ner

Un jour
Sans avan­cer
Et je me sens
Reculer
Aurait dit
Carlos Gomez

 

Pour ne rien refer­mer ni conclure : mer­ci au Printemps des poètes et à son direc­teur Jean-Pierre Siméon pour ces « Afrique(s) », au moment où le salon du Livre Paris accueille le Maroc (invi­té d’honneur) et ouvre un gran­diose pavillon des Lettres d’Afrique à la Porte de Versailles. La poé­sie n’aura pas été oubliée.

 

 

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