Or la poésie ne fait pas tou­jours bon ménage avec un vague dit « poé­tique » et préfère par­fois, au sein de sa langue (tou­jours sou­veraine), avoir affaire prin­ci­pale­ment avec les proces­sus mul­ti­ples du « penser » : dont sig­ni­fi­er ne serait qu’un domaine, sans doute dom­i­nant mais ouvert à de nom­breuses autres aven­tures de l’esprit et du corps. On a pu par­ler, ain­si, de poésie pen­sante, das dich­t­ende Denken ou « pen­sée en poésie » (j’ai pro­posé naguère cette tra­duc­tion pour le pen­siero poet­ante d’Antonio Prete, dans un dis­cours pour Yves Bon­nefoy au Col­lège de France). Là encore, l’Alighieri puis Leop­ar­di tra­cent, en ital­ien, un chemin assuré qui passerait aus­si par cer­taine poésie didac­tique du XVI­I­Ie siè­cle, pour aboutir enfin à Luzi, For­ti­ni – dont le clair dis­cours est tou­jours aus­si poli­tique – ou Vale­rio Magrel­li. Mais la poésie pen­sante fait appel à des sys­tèmes com­plex­es, déplaçant et recom­posant selon une logique sin­gulière (alogique, a‑t-on pu dire naguère) des plans éloignés, dis­tants, à tous égards dif­férents de ceux qu’organisent les balis­es nor­mées de la représen­ta­tion et de la philoso­phie. Le jeu gra­tu­it des sig­nifi­ants en fait par­tie par­fois, en allé­gresse, tout comme le court-cir­cuit ver­tig­ineux entre les visions du rêve et les idées dont nous sommes tous tra­ver­sés, sans réus­sir générale­ment à arrêter son cours ; lorsque le poète l’a fait, nous recon­nais­sons dans ses vers non pas le com­pro­mis philosophique mais notre image invis­i­ble la plus vraie, la plus pro­fonde, ain­si que par­fois notre pro­pre des­tinée d’humains, entre­vue « en un éclair et puis c’est tout / comme on peut savoir quelque chose de la mort » (G. Raboni, Représen­ta­tion de la croix). Encore une fois, jamais fixée sinon en la lumi­nes­cence de sa dis­pari­tion même. 

 

  • La « pensée-en-poésie »

 

                       L’infini

 

Tou­jours cher me fut ce coteau isolé

et cette haie qui inter­dit au regard

tant de par­ties d’un hori­zon plus lointain.

Mais assis devant cette vue, des espaces

au delà sans lim­ites, de surhumains

silences, la tran­quil­lité très-profonde

je forme en ma pen­sée ; à quoi, pour un peu,

s’effraierait le cœur. Et comme j’entends bruire

le vent par­mi ces plantes, près, le silence

infi­ni là-bas je le com­pare encore

à cette voix : et me revient l’éternel,

et les saisons défuntes, et la présente

et vive, et le son d’elle. Ain­si, par­mi cette

immen­sité ma pen­sée va s’engloutir :

et le naufrage m’est doux dans cette mer.

 

                 À soi-même

 

Or à jamais repose,

mon cœur lassé. L’extrême illu­sion est morte,

que je crus éter­nelle. Morte. Et je sens

qu’en nous, des illusions

non l’espoir seul, mais le désir est éteint.

Dors à jamais. Assez

tu pal­pi­tas. Aucune chose ne vaut

tes émo­tions, et de soupirs est indigne

la terre. Amer ennui

la vie, jamais rien d’autre ; et boue est le monde.

Sois calme. Désespère

une ultime fois. Le sort, à notre espèce

ne don­na que mourir. Désor­mais méprise

toi, la nature, l’âpre

pou­voir caché qui régente notre mal,

et la van­ité infinie de ce tout. 

                                                             G. Leop­ar­di, Can­ti (1831)

 

               Le cafeti­er phisolophe

 

Les hommes en ce mond’ sont tout pareils

à des grain’s de café dans le moulin ;

car l’un d’abord, puis l’autre, et l’autre après,

ils vont pour finir vers le mêm’ destin.

 

Ils changent sou­vent d’place et sou­vent chasse

la graine gross’ la graine plus petite,

et tous au‑d’sus d’l’entrée ils se compressent

vers le fer broyeur qui en fait d’la poudre.

 

Et c’est ain­si qu’ les homm’s vivent au monde,

mélangés par les mains d’la destinée

qui s’les remue et retourne à la ronde ;

 

et cha­cun se mou­vant, tout doux ou fort,

sans s’rendre compte ils ne font que descendre

jusqu’au plon­geon dans la gorg’ de la mort.

 

                                                         G. G. Bel­li, Son­nets (22 jan­vi­er 1833)

Voir :  http://circe.univ-paris3.fr/Sonnets-Belli.pdf

 

                 Les trois grappes

 

Elle a trois grappes, Hyacinthe, la vigne.

Bois à la pre­mière un plaisir limpide ;

de l’autre bois l’oubli doux et rapide,

                    et puis… ne bois plus :

 

la troisième est som­meil ; et, l’œil aigu,

dans le noir som­meil veille, d’un côté,

sache, la douleur ; et crie un muet

                    pleur déjà pleuré.

                                                         G. Pas­coli, Myri­cae (1892) — à un ami journaliste

 

                                                 (Le Nolain à mi-hauteur)

 

Cam­po dei Fiori est un marché particulier

On y sent le brûlé plus que le pois­son de mer

 

Dans une volée d’injures finit la partie

Le philosophe a repris valeur sur la vie

 

On aligne en paille un œuf à côté d’un œuf 

La foule est var­iée réelle­ment rien de neuf

 

Têtes de mou­ton aux yeux doux céruléens

L’évidence his­torique écrase les crétins

 

Com­mis mal for­més respon­s­ables comateux

Les descen­dants courent der­rière leurs aïeux

 

Qui hurle là au fond c’est quelqu’un qui délire

La lib­erté gratis des gens qui cri­ent ou pire

 

La lib­erté tou­jours a un prix incroyable

Ce qui est bon marché c’est den­rée périssable

 

Les bal­ayeurs lan­cent l’eau généralement

Le sang se net­toie affir­ment les bien-pensants

 

Le sang fait corps avec les choses d’occasion

Un peu chaque jour inca­pable de rançon

 

Entre des murs civils cha­cun est du gibier

La peur mondaine fait un mutuel mortier

 

Le chas­seur lui aus­si devient à la fin chasse

L’un et l’autre ensem­ble lais­sent une vraie trace.

 

                                                                  Edoar­do Cac­cia­tore, La resti­tuzione, 1955 

                                                                                               [stat­ue de Gior­dano Bruno à Rome]

 

– Sais-tu ce qu’est l’âme ?  

– Une par­tie du corps. 

– Peut-être, mais dans cette partie

  habitent les dieux.

– Mais quelle dif­férence entre dieux 

  et hommes ?

 

Le bat­te­ment de cils

ouvre la digue,

et en trombe dévale

l’eau du glacier.

L’image de joie

ne mour­ra pas :

rien d’autre ne compte.

 

                                         Gior­gio Col­li, La ragione errabon­da [1976], 1983

 

                      (son­net)

 

   quel pli expulse cette pulsation

qui plaque sons sur les plaies infligées

pul­sant sa poix dans les failles forcées

où devient affec­tion chaque émotion

   et quel plexus encore prédispose

de per­cep­tions don­nées pour inexpertes

la niche dans laque­lle attend inerte

une pen­sée pour chaque envie qui n’ose

   et d’où affleure ensuite cette forme

por­teuse de désirs quand elle tend

à con­gel­er toute vie dans la norme

   comme si à la fin ce qui prétend

vivre ne vivait que pour cal­quer l’ombre

de la tête à la tête répondant

 

                                 Gabriele Fras­ca, Rame, Milan, 1984  

 

* * *

Je ne sais, je ne com­prends pas si j’aurais

plus de joie en dis­parais­sant en vous, en

devenant vous, ou en revenant pareil

à alors, proche, avec le cœur d’aujourd’hui.

Et si l’un n’excluait pas l’autre ? En tout cas

n’est-ce pas ça – sor­tir de soi, y restant – 

que voudrait plus que toute autre chose, plus

que cette douceur d’être aimé en retour,

celui qui aime ? Ain­si, c’est mon illusion,

ce qui n’est pas don­né à qui est mortel

l’est peut-être à qui ne l’est pas, étant mort.

                                                               G. Raboni, Bar­lu­mi di sto­ria, 2002

 

                        Berceuse

 

Pourquoi, dis-tu, je ne te fais pas de caresses, 

pourquoi je n’es­saie plus de rester près de toi. 

Mais tu dois com­pren­dre, c’est la queue, ton aiguillon, 

qui m’épou­vante,

 

[…],

car chaque fois que je me rapproche 

sif­fle ce har­pon et je sens le gel 

du venin plonger au fond de mes os. 

 

Est-ce encore toi, la lame qui pénètre 

dans mes reins quand nous nous embrassons ? 

C’est elle, qui frappe alors que je te parle 

et douce­ment descend sur ma nuque ? 

 

Je t’aime beau­coup, mais pas toute entière, 

juste une moitié peut avoir mon amour, 

l’autre non, par­donne-moi, mais c’est trop 

deman­der de bais­er aus­si le rasoir.

                                 Vale­rio Magrel­li, Geolo­gia di un padre, 72 (2013)  

 

                    

* * *

mourir n’est pas d’être à nou­veau réu­ni avec l’infini

c’est de l’abandonner après avoir éprouvé

la puis­sance de son idée

 

quand l’espèce humaine sera éteinte

cet ensem­ble de savoir accumulé

en vols et désarrois

sera dis­per­sé

et l’univers ne pour­ra savoir

qu’il s’est résumé pour une péri­ode limitée

en une infime frac­tion de soi

                                                            mesure

 

ici je ne dis pas pourquoi la faible nuit

descend et se fait tuer

d’où ces présences inquiètes à tra­vers la plaine

 

le froid entre dans la mai­son nue

et atteint la sur­face de la mémoire

le bac est passé inutile­ment sur le bras de fleuve

le son dimin­ue de fréquence

les feuilles salis­sent le vent

 

il y a deux ans longeant les hési­ta­tions de la lumière

la res­pi­ra­tion découpée

il com­mençait sa ten­ta­tive sans espoir

 

on ne pour­rait pas ramen­er ces arbres

ces ten­dres échafaudages

                                                         cour­bu­re

 

                                       Bruno Gal­luc­cio, La misura del­lo zero, 2015

 

_______________

 

  • Voire l’impensé

  

 

                            (Madri­gal)  

Quelle rosée, quel pleur,

quelles larmes étaient-ce

que du man­teau de nuit je vis épandre

et du pâle vis­age des étoiles ?

Et pourquoi a semé la blanche lune

de cristallines gouttes, pur essaim,

de l’herbe fraîche au sein ?

Pourquoi dans l’ombre brune

entendait-on, se plaig­nant alentour,

les bris­es jusqu’au jour ?

Étaient-ce signes que tu es partie,

chère vie de ma vie ?

                                         T. Tas­so, Rime, 1591 

 

                     D’un talus

 

Repose le plein midi sur la prairie.

   Nul vol ombre onde pas­sant dans le bleu vert.

   Un fil de fumée au soleil blan­choie ; puis

   fond et se perd.

 

J’ai dans l’oreille un tour­bil­lon qui tintille,

   peut-être d’un loin­tain trou­peau ses clochettes ;

   et, comme sus­pendus dans l’azur, les trilles

   de l’alouette.

                           G. Pas­coli, Myri­cae 1891–94. (Une ver­sion col­lec­tive, bien dif­férente, pub­liée en 2001 avec mon équipe CIRCE)

 

                       Mes poèmes…

 

Je n’ai pas de semence à répan­dre par le monde

je ne peux pas inon­der les pis­sotières ni

les mate­las. Mon avare semence de femme

c’est trop peu pour attein­dre. Que puis-je

laiss­er dans les rues dans les maisons

dans les ven­tres infé­condés ? Des mots

ça oui, en abondance

mais déjà ils ne me ressem­blent plus

ils ont oublié la fureur

et la malé­dic­tion, ils sont devenus demoiselles

un peu mal­famées sans doute

mais tou­jours demoiselles.

                           Patrizia Cav­al­li, Le mie poe­sie non cam­bier­an­no il mon­do, 1974 

                                   [une ver­sion presque iden­tique dans mon Print­emps ital­ien, A.P. 1977] 

 

            Luino-Luvino

 

Au détour du vent

par des val­lées exposées ou profondes

je me demandais juste­ment si c’était

argent de nuages ou sier­ra enneigée

dont encore s’éblouit l’hiver

quand voici

la frange qui retombe sur cette face

et la restitue à un passé d’ombre

d’époques hurlantes

et un instant encore les yeux percèrent

à tra­vers cette épaisse toison

étincelèrent les dents

pour se rem­bûch­er ensuite dans la meute

qui autour se presse

des lieux touf­fus des noms rupestres

au son par­fois doux

de racine âpre

Val­travaglia Runo Dumèn­za Agre.

 

                                                         V. Sereni, Stel­la vari­abile, 1979

 

Adri­ano Spa­to­la, poésie visuelle :

 

bar­rrrrrri­cade

r come rivoluzione

 

 

- dans le Print­emps ital­ien (cité)

 

Michele Sovente [poète en latin, en ital­ien et dans une langue minorée de la région napoli­taine]

 

C’u scuro a viérno se sente

fuì ’u vien­to ca se scarduléa

ac ven­tus per schidias

loin beau­coup s’en va avec

les plus petites particules

de tous les vents e carréa

il ven­to chissà dove

l’anima tras­col­orante l’anima

flut­tuante di spet­trali presenze

tan­dis que la nature

cutem aliam monstrat

rint’a nu munno ’i mbruóglie.

 

 

 

Au cré­pus­cule l’hiver on entend

fuir le vent qui se démène

et puis ven­tus par les copeaux

loin beau­coup s’en va avec

les plus petites particules

de tous les vents et entraîne

le vent dieu sait où

l’âme pâlis­sante l’âme

fluc­tu­ante de présences spectrales

tan­dis que la nature

mon­tre une peau différente

d’dans un tas d’embrouilles.

De : Super­sti­ti, 2009 

(ver­sion légère­ment dif­férente dans la 

revue “Siè­cle 21”, n° 25, hiv­er 2015.)

 

            * * *

 

l’a­mande la perle

la chair,

une mesure nette

entaille

entre deux bor­ds de blanc

 

tu sens moins cir­culer le sang

ou pas du tout

 

rede­vient plein le temps

dis-tu, il est lavé comme lin

comme étoffe

 

ce temps s’in­ter­rompt il est

laine

blanche qui tombe des mains

ne se ferme pas

l’habit –

 

le sable dans l’esprit

a for­mé la perle – 

 

et n’a pas de lumière

cette masse n’a pas de capsule

coule comme acide, racinant

 

en ce corps s’interrompt

se reco­quille

 

l’e­sprit caille, est un lait

qui devient plus acide

con­dense

des grumeaux de blanc

 

ils devi­en­nent cail­loux dans l’écran vrai

tu les lances au milieu du lac où

affleure le corps

 

il y a quelque chose derrière

l’e­sprit, c’est affilé

tient en respect

des ban­des de chiens

 

de toi brusque­ment c’est une figure

debout,

qui vient vers, d’une fenêtre

tu refais les derniers mètres

tu as fixé tes genoux

les as coulés de nou­veau dans la forme

de ton corps

 

Lau­ra Pug­no, La mente pae­sag­gio, 2010.

(une pre­mière édi­tion dans “Le bateau fan­tôme” 8, 2009)

 

L’e­sprit bal­ance, l’œil n’a de repos.  

L’e­sprit se bal­ance. L’œil n’a aucun repos.

 

Il imag­ine des pris­ons dans la brise.

Il invente des bar­reaux dans l’air.

 

Il est maître de la douleur.

Il sait maîtris­er sa douleur. 

 

L’am­incit de la bouche à la tempe

L’amoindrit de sa bouche à sa tempe 

 

il mul­ti­plie les buissons 

mul­ti­plie ce buis­son  

 

bran­dis­sant les rameaux il fou­ette les os 

dilate le feu dans ses reins. 

Il répand un feu dans le dos.   

 

Le bac vire de bord. Juste la vague 

après la coupure referme le sillage. 

                                Antonel­la Aned­da, Sal­va con nome (2012)

                                   (déjà traduit sur le site “Poez­ibao”, 2015)   

 

[les vers en italiques sont en langue sarde (logu­dorese) dans l’original] 

 

______________________

 

mm

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Veg­liante a enseigné à la Sor­bonne N.lle — Paris 3, où il dirige le Cen­tre Inter­dis­ci­plinaire de Recherche sur la Cul­ture des Echanges http://circe.univ-paris3.fr Tra­duc­teur de Dante (prix Halpérine-Kamin­sky 2008) et des baro­ques, il a pub­lié en 1977 une antholo­gie française de la poésie ital­i­enne de la fin du XXe siè­cle (Le Print­emps ital­ien, bilingue) et traduit Leop­ar­di, D’An­nun­zio, Pas­coli, Mon­tale, Sereni, For­ti­ni, Raboni, A. Rossel­li, M. Benedet­ti et d’autres poètes ital­iens. Il a édité les textes ita­lo-français de De Chiri­co, Ungaret­ti, A. Rossel­li, Mag­nel­li. Il est l’au­teur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000. Sa poésie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fan­tôme, L’é­trangère, Almanac­co del­lo Spec­chio) et sur le net (Recours au Poème, for­maflu­ens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres pub­liés en vol­ume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce / Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Ein­au­di 2004), Itin­er­ario Nord (Vérone, 2008), Urban­ités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Brux­elles, 2016). Il a édité une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gal­li­mard.. En 2019, Jean-Chal­res Veg­liante pub­lie Son­nets du petit pays entraîné vers le nord et autres juras­siques (L’ate­lier du grand tétras).