(Voir Recours au Poème 192, fév.2019)

 

 

Quiconque a res­sen­ti un jour le pou­voir des mots, jusqu’à peut-être pen­ser que sa sur­vie pour­rait en dépendre – vrais lec­teurs, éco­liers bou­le­ver­sés par la parole d’un maître, écri­vains, grands malades, pri­son­niers… – celui-là peine à se satis­faire de ce que l’on voit, entend, touche et res­sent dans la vie dite “ordi­naire”.

D’où un cer­tain réa­lisme, on l’a vu, pou­vant ouvrir déjà sur un ailleurs. Rien à voir, ou si peu et obli­que­ment, avec l’épouvantail du retour du reli­gieux en notre XXIèmesiècle, sinon que la reli­gion est bien encore là « pour don­ner un sens à la peur panique, à la faute, à l’espérance » (Pasolini, La rab­bia,1962). Une fois de plus, faut-il jus­ti­fier ce point de vue d’en bas, maté­riel, ou com­mun ? Il s’agit de la lec­ture vivante d’un grand nombre de nos sem­blables. Donc, pour beau­coup, l’écrit est d’abord moyen de trans­mis­sion, et sans doute espoir de demeu­rer pour quelque « au moins un(e) », dans ce pas­sage de relais même, un temps après la dis­pa­ri­tion cor­po­relle inévitable. 

Isola dei Morti, sur le fleuve Piave (Vénétie)

Et si cela se tra­duit chez des croyants par la mer­veilleuse folie du « désir des corps morts » res­sus­ci­tant au der­nier jour « peut-être non pour eux, mais pour leurs mères,/pour un père, et d’autres qui furent chéris/​avant de deve­nir éter­nelles flammes » (Paradis,XIV), cela ne gêne­rait que des fana­tiques de convic­tion différente.La poé­sie ne s’arrête pas, pen­sons-nous, à ces que­relles – par­don pour le jeu de mots – de clo­cher ; les conflits, s’ils per­sistent, y sont d’une autre nature. Mais l’horreur du cadavre, que l’on voit et recon­naît quand même pour un temps, demeure. Et le pro­fond sen­ti­ment d’une injus­tice. Au sou­ve­nir des sur­vi­vants, sans doute, est confiée alors la péren­ni­té et la consis­tance de cette “petite éter­ni­té”, elle aus­si pro­vi­soire… de simples mots, au fond.

 

  • Là où tout recommencerait

    

            (Le pre­mier sonnet)

En mon cœur j’ai désir de ser­vir Dieu,
comme si j’étais mis au paradis,
car j’ai enten­du dire, en ce saint lieu,
jamais ne cessent plai­sir, jeu et ris ;
sans ma dame ne vou­drais y aller
celle à tête blonde et clair coloris,
et je ne sau­rais m’éjouir sans elle
si j’étais de ma dame séparé.

Mais je ne le dis pas par intention
d’un qui vou­drait y com­mettre péché,
sinon de voir son beau comportement,
le beau visage et le tendre regard,
ce qui serait grande consolation,
en voyant ma dame être dans la gloire.

                           Giacomo da Lentini, Poesie(pre­mière moi­tié XIIIèmesiècle)

 

 

 

[lombard-milanais ancien]

 

                      

     (Épitaphe)

Mon des­tin veut qu’ici je dorme avant l’heure,
mais je ne suis mort ; ayant chan­gé d’asile,
je reste en toi vivant, qui me vois et pleures,
si l’un en l’autre les amants s’assimilent.

                                                         Michelangelo, Rime 194        

 

 

                     (Consolation)

 

Courte d’hiver et nua­geuse journée
est cette vie mor­telle ; dès que l’on naît
com­mence la mort, et les langes premiers
et le ber­ceau au fatal retour sont prêts.

Une longue vie ne fut jamais plus longue
honte, depuis la nais­sance. Ah, oui, renaît
tou­jours le monde le pire, et se repaît
de ce qu’il détruit, s’en fai­sant belle montre.

Et de larmes la dou­leur injuste outrage
sont à qui fuit à temps, dont on pour­rait dire
à juste titre : il vint, il vit, il vainquit.

C’est ce que je pense du très-jeune et sage
Enfant qui fut vôtre : par­tant sous l’empire
des armes, à jamais dans l’empyrée mis.

                                                         Angelo Grillo, Rime, 1599

 

* * *

 

À tout petits pas, tu es revenu
sur une raie de soleil : je sens ton souffle
et ta peau, un satin,
j’attends tes paroles.
Et je me trouve à frot­ter mon nez
contre une raie de soleil.

                                Mario Dell’Arco, Una stris­cia de sole, 1951      

 

 

Xenia, 4

 

Nous avions conve­nu, pour l’au-delà,
d’un sif­flet, un signe de reconnaissance.
Je m’essaie à le modu­ler, dans l’espoir
que nous soyons déjà tous morts sans le savoir.

                  S. Montale, Satura, 1971      

 

 

Clusone Danse des morts, Bergamo

* * *

 

Parfois le long encor
du bord de lac allant
encore ana­lo­gique être
m’aiguillonne : je vois un vieux
raf­fiot jadis glorieux
à sa petite ancre de chantier
fixé pour désarmement
et de mon cours je vois
la fin. Tout vrai­ment tout
est consom­mé là
là je sens déjà mordre et quelque
chose sou­pire que pas très bien
entends. Je deviens perspicace
je scande : plus léger qu’un bouchon
sur les flots j’ai dansé !

             S. Sinigaglia, Versi dis­per­si, 1990    

 

 

  [langue minorée de la région de Naples]

 

                                      

  Mère

 

Qu’est-ce que je dois regar­der pour sen­tir que c’est pas si vrai
et réus­sir à te dépla­cer dans les tâches ménagères,
à te pous­ser de nou­veau le long des rues. Et entre les lignes
rap­pro­chées des che­veux je regarde les sentes du sous-bois
jau­ni. Et j’arrive à voir les venelles de Naples,
les années Trente, les chats, les jupes longues d’une jeune fille.
Et tu me dis : tu sais que c’est vrai, toi reste fort et serein,
com­bien de jours tu as devant toi ! Moi je suis morte le lundi,
tu es arri­vé pour me regar­der, j’étais une chose vêtue
de l’habit bleu que tu m’avais offert et toute la broderie
du fou­lard. Si tant élé­gant, si tant beau.

                                                                 Mario Benedetti, Tersa morte, 2013,

– Version déjà parue sur Poezibao https://poezibao.typepad.com/poezibao/2011/12/mario-benedetti-n%C3%A9-en-1955-anthologie-permanente.html, que nous remercions

 

 

    Nous sommes for­més d’eau ma chère amie

 

Nous sommes for­més d’eau, ma chère amie ;
il paraît que, séchés et puis filtrés,
mon corps et le tien ne soient, tout compris,
qu’une calme poi­gnée de carbonés.

Encore, chère : on dit que les atomes
sont essen­tiel­le­ment espace creux :
que, si on le sous­trait, toi et ma pomme
nous tien­drions sur une pointe à deux.

J’accueille cette nou­velle attendri,
et j’espère que, l’eau étant jetée,
éli­mi­né tout l’espace atomique,

ce qui reste de nous demeure uni,
de manière à tou­jours pou­voir s’aimer,
bien qu’ainsi à l’étroit ce soit comique.

                           Roberto Piumini, I silen­zio­si stru­men­ti d’amore, 2014      

 

 

              Ce matin

 

Ce matin, il était six heures,
je me suis réveillée heu­reuse en pensant
que tu étais au vil­lage, à ma place.

C’’était comme de ne plus y être
mais en sachant que tu y vivais, et aimais,
les mêmes choses que j’avais aimées.

Comme il peut être léger de mourir
si toi, petite figure, tu seras moi…

                          Alba Donati, in “Paragone Letteratura”, août-déc. 2014

 

La mort et une vieille, XVème siècle , BNF

 Tout devient vieux si vite

 

Ici vivait un ami, on l’attend toujours
dans la loin­taine noir­ceur des divinités ;
étran­glé d’anémie au fin fond du sommeil
une strophe ren­ferme le destin ;
dans une lettre, dans une correspondance
tout devient vieux si vite
et perce les chambres de bitume,
et je ne sais pas encore mon origine.

                                      Claudia Azzola, Il mon­do vivi­bile, 2016

 

 

La porte du fond grince sur ses gonds
depuis des années hors d’usage.

J’ai sui­vi, les yeux mi-clos,
l’ancien boyau de liaison
en rasant la paroi de pierre
comme si c’était le front moite
des siècles.
Te voi­là, à dix ans,
qui tra­verse avec pré­cau­tion la montagne
de caisses empi­lées dans le vieil entrepôt
mal éclairé.
Quelqu’un, à contre-jour, ce pour­rait être
le gar­dien, la joue pressée
contre le cham­branle en fer de la porte :
– Allons, sors. Tu ne veux pas voir le futur ? – bredouille-t-il.

Un rac­cour­ci que même alors
je trou­vai aus­si­tôt inapproprié.

  1. T. Broggiato, Novilunio, 2018

 

 

Comme nous nous sommes habi­tés : tu écris et tu sais
que la vitre ne reflète pas la personne
qui bouge la main et pense dans le sien

à un autre pro­fil. Le mot il écrit
n’a plus d’action, c’est un reflet,
£il se défait en fili­grane, avale

des tra­verses, des grillages, des buis­sons. L’autre est
dans une sil­houette, une solitude
car tous dans cette silhouette

sont vides. L’autre voit des corps vides,
des pro­fils sans chair et aus­si des actions
vides et des verbes comme si ce n’étaient pas

des mots, mais pous­sières qui se heurtent :
la fin des mots. Voilà à quoi ressemble
un reflet, une trace de vide pour dire

seule­ment dans le pas­sé ils s’étaient habités.
Si on l’appuie à la vitre c’est froid
si le reflet s’appuie aux cheveux

une traîne de lumière et de tra­verses dans l’iris
devient ongles, buis­sons, grillages
tout absorbe cette chose réelle

qu’étaient les yeux d’une personne
qui fai­sait place, une personne
en une autre entrait – l’air

qui nous fait vivre, ne nous laisse pas de pause
– une per­sonne qui tenait dedans
l’autre comme la vitre avant d’être

sable et feu en fusion. Que peut valoir
cette image ? À quel mot semblable
par­mi tant d’autres, entre corps et fenêtre ?

Reflet c’est dire nous – comme de se vider.
Peut-être le mot par­fait quand, des autres
nous vou­lons des pro­pa­ga­tions de nous-mêmes, les faire exister

purs, vitres dans quoi reflé­ter nous-mêmes. Le wagon
tangue, les faces de tous ouvertes, les buissons
et les grillages fondent les visages ou une empreinte.

Une pous­sière des­cend dans l’image de cette
per­sonne sans l’habiter, sans se faire habiter
– à pré­sent c’est la sil­houette de tous, légère.

Dans la pous­sière l’autre per­sonne se propage
elle dit âme qui est le vide, pour faire d’eux
une chose unique – le corps et le reflet

peuvent s’habiter, mais pour être rien
de la pre­mière per­sonne, juste un autre espace
de la deuxième qui s’allonge, respire

lais­sant du vide – et le vide est son
pou­voir, la soli­tude des autres.

Elle s’est bri­sée dans la vitre, mince,
pour deman­der un temps vrai…

Ils s’étaient habités.

 

                                                        Maria Borio, Trasparenze, 2018  

 

.

.

.

Tomas Mondragon, Allégorie de la Mort, 1859

  • Les mots la mort 

           Poème pour Adèle

 

   C’est l’hiver.
                            Il neige.

Les doigts sont blancs.

L’esprit est blanc.

   Mon obs­cure lanterne…

   Des ramiers, dans le frimas,
passent. Plombé-transparents.

   Adeline, tu m’entends ?

   Je suis près du Fort.

   Suis déjà dans la mort.

                                 Giorgio Caproni, Il fran­co cac­cia­tore, 1982       

 

 

* * *

Les choses mortes
vont alentour ;
comme de croix abandonnées,
pend
ses rayons le soleil.

Oh quand se réveillera
la terre pour­tant sèche
de mémoires, l’aride
vent bleu­té qu’il la secoue
et quand rever­ra là son
silence Celui qui de là-haut
a vu tout ?

                               Gino Scartaghiande, Bambù (ques­tio­ni di pro­vin­cia), 1988   

 

 

                 Et la mort est en place


J’appelle et l’après-midi fait irruption
Rouge la mort est une blague
Sur ton front je regarde la veine
Délicieusement absurde
Mais un fou rire nous écarte
L’expression se fait exacte
Je ne te recon­nais plus
Loin étin­cellent les dents
Du néant cro­chus exemples
De nou­veau et la mort est en place

                                       Edoardo Cacciatore, Tutte le poe­sie[2003]

 

 

                      (Requiem)

  1.  

     Âme, per­due déjà, âme chère,
je ne sais com­ment te deman­der pardon,
car l’esprit est muet, et si clair,
et il voit si clai­re­ment mon être à fond,
qu’il ne sait plus les mots, âme chère,
cet esprit qui ne mérite pas pardon,
et je reste muette au bord de la vie
pour te la don­ner, pour te tenir en vie.

                                                   Patrizia Valduga, Requiem, 1992
(une ver­sion légè­re­ment dif­fé­rente lue au Festival d’Ascona, 2016)

 

 

 

 

Prières pour les morts – elle est toute ici,
ma foi ? Je sais seule­ment que chaque soir,
c’est ce que je réponds, j’aiguise ma pauvre
vue dans l’obscurité pour décou­vrir qui

m’attend encore, me fait signe depuis
l’au-delà d’un sec et lim­pide printemps
de 40, 41, à l’austère
ombre des pla­tanes, et si moi aussi

je pour­rai là avec mon corps renaître, ombre
pro­tec­trice et trem­blante par­mi les chères
trois ombres si occu­pées à converser

que ni les herbes qui le jar­din encombrent
ni la lumière tout près de décliner
fait sem­bler pour elles les dah­lias moins clairs.

                                      Giovanni Raboni, Ogni ter­zo pen­sie­ro, 1993    

 

 

              Que ces mots soient écrits

 

Que ces mots soient écrits est nécessaire
Que l’heure de minuit venant du clocher
Batte dans la brume jusqu’à la page jusque
Dans le cer­veau de l’homme assis est nécessaire
Il est néces­saire qu’aucun ne s’endorme.

Rien ne sera per­du mais même si cela était
Même s’il n’existait aucun salut[…]

                                                Franco Fortini, Poesie inedite, 1995 

 

 

                               Larmes 

 

En reli­sant le sixième livre de l’Énéide  
devant ce lac arti­fi­ciel où les restes d’une église
ne peuvent être rejoints désor­mais qu’en bateau
je pense à com­ment résiste dans les siècles
l’image de la mai­son des morts,
à quel désir pousse les vivants dans la gorge des enfers
seule­ment pour simu­ler une impos­sible étreinte,
à com­ment les mains que je crois tou­cher sont des branches
d’yeuses, chênes, sapins – arbres de noël,
espèce inha­bi­tuelle sur ces terres.
Dans l’ancien pay­sage il y avait le fleuve
où les femmes allaient laver le linge.
En éten­dant les draps sur les pierres
elles racon­taient com­ment les ombres des mères
des­cen­daient tour à tour de la falaise juste pour essuyer
les larmes qui conti­nuaient à couler.

                                                Antonella Anedda, Historiae, 2018.     

 

 

Jacek Malczewski ‘La Mort’ (Thanatos),“Bulletin du Musée National de Varsovie”, 1985

mm

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle - Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D'Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli. Il est l'auteur de D'écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000. Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L'étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016). Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.. En 2019, Jean-Chalres Vegliante publie Sonnets du petit pays entraî­né vers le nord et autres juras­siques (L'atelier du grand tétras).