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Questionnements politiques et poétiques 4 : Quelques poètes italiens à Paris (2009), Patrizia Valduga

Par |2020-03-06T11:01:00+01:00 6 mars 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Patrizia Valduga|

Patrizia Valduga

 

Suite… Publication pré­cé­dente ⇒ Recours au Poème n° 200

                    

                 Dame des dou­leurs

Oh, pas comme ça ! moi ici, un égout­te­ment ?
un escar­got qui se liqué­fie… moi ?
avec le cœur qui fond, qui me dégou­line
dans le ventre, les cuisses… toute en eau…
Et si ça conti­nue – et com­ment en dou­ter ? –
peu à peu même cette chair
creuse sa voie, s’en va sou­ter­raine.
Oh, pas déjà, non, non, pas la mienne,
pas déjà, j’ai le temps, disais-je, j’ai le temps.
Mais quel temps, os affa­mé, le temps
du chien ! Voilà que tout est pas­sé,
en années et années et années à mordre dans,
à me ron­ger le cer­veau couche après couche.
Immobile de force, sans un peu de forces,
de mes vis­cères j’habille mes jambes.
Mais ce n’est pas ça, pas même cela,
peut-être n’ai-je plus de jambes, pas de bras…
Alors sans tête ? sans figure ?
et que me reste-t-il ? il ne me reste rien ?
Il me reste l’esprit. Inespéré
l’esprit me reste. Et il n’est pas tout seul.
Et cette autre rigole qui s’écoule
elle est aus­si à moi ? c’est déjà la cer­velle ?
Moi ici comme une bête de bou­che­rie
écor­chée, équar­rie, pen­due à égout­ter,
com­ment pour­rais-je encore mar­cher
si la porte est clouée ? Ah, par pitié,
pour qu’on ne me voie pas, car qui sait,
il peut venir une attaque à qui me regarde.
Je n’en sais rien, moi, ni ça ne me regarde,
mais mes yeux, oh mes yeux, les choses
qu’ont vues mes yeux, oh quel effroi !
Puis le noir, et la porte s’interposa.

 

 

Patrizia Valduga, Sonetto, Sonnet.

 

Puis goutte à goutte je mesure les heures.
Dans le tout noir, des­sous ma dou­leur,
plus bas que le noir de la nuit je m’enfonce.
Scène muette de rêve, ombre de monde,
un seul rien de deux touts et de deux vies,
petite éter­ni­té, ces heures infi­nies,
très-pleine de moi, vivante d’un cœur
qui s’écoule de moi sans bruit,
en moi je me ren­gouffre sous ma dou­leur.
Douleur de l’esprit est ma dou­leur…
pour le monde mien… et pour l’autre, majeur…

 

 

 

Si je deviens folle ne me faites pas de mal.
Si j’ai été une sen­ti­men­tale,
tou­jours dans la même erreur retom­bée,
ne me faites pas de mal s’il-vous-plaît.
Vu que… étant don­né… don­né… ne sais quoi,
voi­là, on y est, je deviens ner­veuse moi ;
c’est que je les sens et le souffle me manque.
Étant don­né qu’à la fin, tout compte fait,
j’ai essayé. J’ai vou­lu essayer.
Et si je me suis trom­pée, que puis-je y faire ?
me trom­per encore et encore et ain­si de suite.
Et ain­si soit-il. En quelque façon soit-il,
par idio­tie, par mala­die, dégoûts.
On ne s’est pas com­pris, soyons justes,
nous sommes res­tés tou­jours des étran­gers.
Compatriotes, mes contem­po­rains,
com­pa­gnons sans yeux et sans oreilles,
seaux et seilles de sang et sang par seilles
de vos petits ignobles cœurs.

 

 

Patrizia Valduga dit un son­net de Pétrarque.

 

Ah grâce à Dieu, grâce à Dieu, grâce à Dieu,
c’est pas­sé c’est fini grâce à Dieu
cette vieille vie mienne, vieille his­toire.
Mais si un droit me donne la mémoire,
je déclare ici devant le monde entier
que sans Marx et sans Freud je n’aurais
vrai­ment com­pris rien de rien.
Et non de mon his­toire seule­ment,
mais de la vie, je dis, en géné­ral.
Là-haut par­tout on adore le capi­tal,
et l’on mesure vie avec dou­leur.
Sur la terre qui assié­gée se meurt,
peut-être toi aus­si, nuit sereine, alors
tu pâlis comme tout ciel se déco­lore
pri­vé d’air en un livide halo ?
Nuit sereine, lente pro­ces­sion
de maints soleils à l’horizon extrême,
nous de notre sous-terre nous dirons
une messe des morts pour les vivants.
Morts… vivants… divi­sés ! et les reve­nants ?
et qui a le can­cer ? les dans-le-coma ? les mou­rants ?

 

 

Patrizia Valduga, Requiem,
Collection de poé­sie, volume n°311.

 

Du fond de la demeure obs­cure mon
amour, de ma chair, hour­ra ! je
te vois ! Fracasse-moi le crâne ! plus que ça !
que le ciel puisse entrer ! Une étoile là-haut
pour moi ! tu la veux ? don de ma vie, la
finie archi-finie inexis­tante ?…
de ce cœur noir, du simi­li-cer­veau ?…
Ou bien vou­drais-tu ma dou­leur, la
plus pro­fonde de toutes, hors d’atteinte ?
Vois… plus que ça ! plus !… tant que je res­pire…
les vers creusent, tu vois… à vif les nerfs…
Oh vie mienne vitale en quoi je vis,
par quoi vivant je meurs et vis à mort,
bats-moi encore, frappe par­tout plus fort,
je suis celle qui d’amour sou­pire !
Mets-moi en pièces ! plus ! tape mon cœur !
mais reste, amour de dou­ceurs amères,
car je suis mal… « Tu veux rire ?
Je suis l’homme qui… ne peut res­ter ».

 

 

 

Nuit sereine, lente pro­ces­sion
d’autres mondes… Non non, pas d’émotion
main­te­nant, pas de sang, pas de plaies.
Nuits d’étoiles claires qui pres­sentent,
je viens à vous d’écume en écume.
Le sang se fait noir, se frac­ture
pour vous le noir… aucun change de lune…
par chance je ne suis plus seule une…
et plus aucun tour­ment… je me dilate.
J’ai don­né ici ren­dez-vous au pas­sé
pour un peu d’air plus clair en ce noir…
De l’air ! de l’air ! vou­drais de l’air dans le noir
et me noyer pour de vrai aus­si dans l’air.
Pureté… pure nuit ori­gi­naire
outre le noir, outre l’heure enfuie
du sang, de la noire nuit d’été…
en clair qui croît, en noir­ceur qui lan­guit…
Je donne à l’air deux poi­gnées de mon sang
pour sa clar­té… Et ce sera le noir encore.
Oh nuit rien qu’à moi ! Plus du tout d’aurore
à pré­sent, triste de moi jusqu’aux chiens,
et point de sang, et plus de demain,
comme si le songe était chose vraie,
et comme si l’aurore était le soir,
et comme si une noire nuit. Noire.

 

 

                                                        1985-1990

                                                                  Amate quod eri­tis

                                                                   Saint Augustin

 

 

 

Présentation de l’auteur

Patrizia Valduga

Patrizia Valduga est née le 20 mai 1953 à Castelfranco Veneto (Treviso). Elle vit à Milan. Elle a étu­dié la méde­cine à l’université de Padoue pen­dant trois ans avant de se réorien­ter en lit­té­ra­ture à l’université « Ca’ Foscari » de Venise. En 1981, elle ren­contre le poète et cri­tique mila­nais Giovanni Raboni, avec lequel elle se marie. En 1988, Valduga fonde la revue « Poesia », qu’elle dirige pen­dant un an. Elle contri­bue éga­le­ment à dif­fé­rents maga­zines et jour­naux comme La Repubblica. Elle publie des recueil poé­tiques, et reçoit des prix : en 1982, le prix Viareggio de la pre­mière œuvre de poé­sie pour Medicamenta, et en 2014  le prix Napoli. Elle est éga­le­ment la tra­duc­trice de John Donne, Molière, Crébillon fils, Mallarmé, Valéry, Shakespeare, Kantor, Céline, Cocteau… elle dirige durant un an la revue Poesia (1988). 

 

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle - Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D'Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli. Il est l'auteur de D'écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000. Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L'étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016). Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.. En 2019, Jean-Chalres Vegliante publie Sonnets du petit pays entraî­né vers le nord et autres juras­siques (L'atelier du grand tétras).