Questionnements politiques et poétiques 5 : Quelques poètes italiens à Paris (2009), Patrizia Valduga

Par |2020-05-06T06:17:02+02:00 6 mars 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Patrizia Valduga|

Patrizia Val­duga

 

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                 Dame des douleurs

Oh, pas comme ça ! moi ici, un égouttement ?
un escar­got qui se liqué­fie… moi ?
avec le cœur qui fond, qui me dégouline
dans le ven­tre, les cuiss­es… toute en eau…
Et si ça con­tin­ue – et com­ment en douter ? –
peu à peu même cette chair
creuse sa voie, s’en va souterraine.
Oh, pas déjà, non, non, pas la mienne,
pas déjà, j’ai le temps, dis­ais-je, j’ai le temps.
Mais quel temps, os affamé, le temps
du chien ! Voilà que tout est passé,
en années et années et années à mor­dre dans,
à me ronger le cerveau couche après couche.
Immo­bile de force, sans un peu de forces,
de mes vis­cères j’habille mes jambes.
Mais ce n’est pas ça, pas même cela,
peut-être n’ai-je plus de jambes, pas de bras…
Alors sans tête ? sans figure ?
et que me reste-t-il ? il ne me reste rien ?
Il me reste l’esprit. Inespéré
l’esprit me reste. Et il n’est pas tout seul.
Et cette autre rigole qui s’écoule
elle est aus­si à moi ? c’est déjà la cervelle ?
Moi ici comme une bête de boucherie
écorchée, équar­rie, pen­due à égoutter,
com­ment pour­rais-je encore marcher
si la porte est clouée ? Ah, par pitié,
pour qu’on ne me voie pas, car qui sait,
il peut venir une attaque à qui me regarde.
Je n’en sais rien, moi, ni ça ne me regarde,
mais mes yeux, oh mes yeux, les choses
qu’ont vues mes yeux, oh quel effroi!
Puis le noir, et la porte s’interposa.

 

 

Patrizia Val­duga, Sonet­to, Sonnet.

 

Puis goutte à goutte je mesure les heures.
Dans le tout noir, dessous ma douleur,
plus bas que le noir de la nuit je m’enfonce.
Scène muette de rêve, ombre de monde,
un seul rien de deux touts et de deux vies,
petite éter­nité, ces heures infinies,
très-pleine de moi, vivante d’un cœur
qui s’écoule de moi sans bruit,
en moi je me ren­gouf­fre sous ma douleur.
Douleur de l’esprit est ma douleur…
pour le monde mien… et pour l’autre, majeur…

 

 

 

Si je deviens folle ne me faites pas de mal.
Si j’ai été une sentimentale,
tou­jours dans la même erreur retombée,
ne me faites pas de mal s’il-vous-plaît.
Vu que… étant don­né… don­né… ne sais quoi,
voilà, on y est, je deviens nerveuse moi ;
c’est que je les sens et le souf­fle me manque.
Étant don­né qu’à la fin, tout compte fait,
j’ai essayé. J’ai voulu essayer.
Et si je me suis trompée, que puis-je y faire ?
me tromper encore et encore et ain­si de suite.
Et ain­si soit-il. En quelque façon soit-il,
par idi­otie, par mal­adie, dégoûts.
On ne s’est pas com­pris, soyons justes,
nous sommes restés tou­jours des étrangers.
Com­pa­tri­otes, mes contemporains,
com­pagnons sans yeux et sans oreilles,
seaux et seilles de sang et sang par seilles
de vos petits igno­bles cœurs.

 

 

Patrizia Val­duga dit un son­net de Pétrarque.

 

Ah grâce à Dieu, grâce à Dieu, grâce à Dieu,
c’est passé c’est fini grâce à Dieu
cette vieille vie mienne, vieille histoire.
Mais si un droit me donne la mémoire,
je déclare ici devant le monde entier
que sans Marx et sans Freud je n’aurais
vrai­ment com­pris rien de rien.
Et non de mon his­toire seulement,
mais de la vie, je dis, en général.
Là-haut partout on adore le capital,
et l’on mesure vie avec douleur.
Sur la terre qui assiégée se meurt,
peut-être toi aus­si, nuit sere­ine, alors
tu pâlis comme tout ciel se décolore
privé d’air en un livide halo ?
Nuit sere­ine, lente procession
de maints soleils à l’horizon extrême,
nous de notre sous-terre nous dirons
une messe des morts pour les vivants.
Morts… vivants… divisés ! et les revenants ?
et qui a le can­cer ? les dans-le-coma ? les mourants ?

 

 

Patrizia Val­duga, Requiem, 
Col­lec­tion de poésie, vol­ume n°311.

 

Du fond de la demeure obscure mon
amour, de ma chair, hour­ra ! je
te vois ! Fra­casse-moi le crâne! plus que ça !
que le ciel puisse entr­er ! Une étoile là-haut
pour moi! tu la veux ? don de ma vie, la
finie archi-finie inexistante ?…
de ce cœur noir, du simili-cerveau ?…
Ou bien voudrais-tu ma douleur, la
plus pro­fonde de toutes, hors d’atteinte ?
Vois… plus que ça ! plus !… tant que je respire…
les vers creusent, tu vois… à vif les nerfs…
Oh vie mienne vitale en quoi je vis,
par quoi vivant je meurs et vis à mort,
bats-moi encore, frappe partout plus fort,
je suis celle qui d’amour soupire !
Mets-moi en pièces ! plus ! tape mon cœur !
mais reste, amour de douceurs amères,
car je suis mal… «Tu veux rire ?
Je suis l’homme qui… ne peut rester».

 

 

 

Nuit sere­ine, lente procession
d’autres mon­des… Non non, pas d’émotion
main­tenant, pas de sang, pas de plaies.
Nuits d’étoiles claires qui pressentent,
je viens à vous d’écume en écume.
Le sang se fait noir, se fracture
pour vous le noir… aucun change de lune…
par chance je ne suis plus seule une…
et plus aucun tour­ment… je me dilate.
J’ai don­né ici ren­dez-vous au passé
pour un peu d’air plus clair en ce noir…
De l’air! de l’air! voudrais de l’air dans le noir
et me noy­er pour de vrai aus­si dans l’air.
Pureté… pure nuit originaire
out­re le noir, out­re l’heure enfuie
du sang, de la noire nuit d’été…
en clair qui croît, en noirceur qui languit…
Je donne à l’air deux poignées de mon sang
pour sa clarté… Et ce sera le noir encore.
Oh nuit rien qu’à moi ! Plus du tout d’aurore
à présent, triste de moi jusqu’aux chiens,
et point de sang, et plus de demain,
comme si le songe était chose vraie,
et comme si l’aurore était le soir,
et comme si une noire nuit. Noire.

 

 

                                                        1985–1990

                                                                  Amate quod eritis

                                                                   Saint Augustin

 

 

 

Présentation de l’auteur

Patrizia Valduga

Patrizia Val­duga est née le 20 mai 1953 à Castel­fran­co Vene­to (Tre­vi­so). Elle vit à Milan. Elle a étudié la médecine à l’université de Padoue pen­dant trois ans avant de se réori­en­ter en lit­téra­ture à l’université « Ca’ Fos­cari » de Venise. En 1981, elle ren­con­tre le poète et cri­tique milanais Gio­van­ni Raboni, avec lequel elle se marie. En 1988, Val­duga fonde la revue « Poe­sia », qu’elle dirige pen­dant un an. Elle con­tribue égale­ment à dif­férents mag­a­zines et jour­naux comme La Repub­bli­ca. Elle pub­lie des recueil poé­tiques, et reçoit des prix : en 1982, le prix Viareg­gio de la pre­mière œuvre de poésie pour Medica­men­ta, et en 2014  le prix Napoli. Elle est égale­ment la tra­duc­trice de John Donne, Molière, Cré­bil­lon fils, Mal­lar­mé, Valéry, Shake­speare, Kan­tor, Céline, Cocteau… elle dirige durant un an la revue Poe­sia (1988). 

 

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Veg­liante a enseigné à la Sor­bonne N.lle — Paris 3, où il dirige le Cen­tre Inter­dis­ci­plinaire de Recherche sur la Cul­ture des Echanges http://circe.univ-paris3.fr Tra­duc­teur de Dante (prix Halpérine-Kamin­sky 2008) et des baro­ques, il a pub­lié en 1977 une antholo­gie française de la poésie ital­i­enne de la fin du XXe siè­cle (Le Print­emps ital­ien, bilingue) et traduit Leop­ar­di, D’An­nun­zio, Pas­coli, Mon­tale, Sereni, For­ti­ni, Raboni, A. Rossel­li, M. Benedet­ti et d’autres poètes ital­iens. Il a édité les textes ita­lo-français de De Chiri­co, Ungaret­ti, A. Rossel­li, Mag­nel­li. Il est l’au­teur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000. Sa poésie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fan­tôme, L’é­trangère, Almanac­co del­lo Spec­chio) et sur le net (Recours au Poème, for­maflu­ens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres pub­liés en vol­ume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce / Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Ein­au­di 2004), Itin­er­ario Nord (Vérone, 2008), Urban­ités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Brux­elles, 2016). Il a édité une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gal­li­mard.. En 2019, Jean-Chal­res Veg­liante pub­lie Son­nets du petit pays entraîné vers le nord et autres juras­siques (L’ate­lier du grand tétras). 
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