> Amont dévers  — une anthologie poétique (7)

Amont dévers  — une anthologie poétique (7)

Par | 2018-03-08T22:38:50+00:00 1 mars 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Jean-Charles Vegliante|

Quelle qu’en soit l’occasion, fût-elle dis­si­mu­lée en amour pla­to­nique de l’idée la plus haute (Leopardi, Aspasie), l’expression de l’éros, c’est-à-dire de la vie, est peut-être la seule constante de la poé­sie, son uni­ver­sel pour­rait-on dire, et à coup sûr la matrice de ses glis­se­ments pro­gres­sifs appe­lés à la fin images ou figures ou tropes.

Par-des­sus, donc, toutes les dif­fé­rences lin­guis­tiques et cultu­relles : les rap­pro­che­ments entre Ibn ’Arabi et Dante, pour ne prendre qu’un exemple, ont été faits depuis long­temps ; et il est assez banal de décou­vrir la volup­té de cer­taines sta­tues sul­pi­ciennes, y com­pris funé­raires, ou de voir une paren­té entre l’érotisme ardent de Jean de la Croix et celui – plus ter­rien – de Francis Ponge. Notre mil­lé­naire a appri­voi­sé, cela dit, des formes bien diverses de ces jeux inno­cents ou cruels autre­fois attri­bués à l’un des ava­tars d’Éros, Cupidon, sous l’égide fina­le­ment ras­su­rante de sa mère Vénus – même si les flèches du galo­pin ailé frap­paient par­fois des êtres inat­ten­dus, voire de trop proche ou infi­ni­ment éloi­gnée espèce (et groupe et genre) : de ce point de vue non plus, nil novi sub sole. Ce qui marque peut-être une entrée dans la moder­ni­té des sen­ti­ments, c’est le dépla­ce­ment, de l’objet dési­ré à la force du désir elle-même, quand Augustin (vers le Ve siècle) se demande s’il n’aime pas sur­tout “aimer” (amare ama­bam), en une pour­suite infi­nie qui porte en elle sa propre décep­tion. Mais, recon­nais­sant l’énergie inhé­rente à cette quête, l’amour cour­tois (ara­bo-anda­lou, puis pro­ven­çal, puis sici­lien et tos­can) allait poser pour long­temps les coor­don­nées essen­tielles de ce qui nous anime encore aujourd’hui, du moins si l’on croit encore – avec ou sans impli­ca­tion de foi reli­gieuse – que l’amour « meut le soleil et les autres étoiles ».

 

Edme Bouchardon, L’Amour se faisant un arc dans la massue d’Hercule. Département des Sculptures, musée du Louvre © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre), Hervé Lewandowski

Edme Bouchardon, L’Amour se fai­sant un arc dans la mas­sue d’Hercule. Département des Sculptures, musée du Louvre © RMN – Grand Palais (Musée du Louvre), Hervé Lewandowski

Sonnet

Qui veut connaître, dames, mon sei­gneur,
voie un homme d’aimable et doux aspect,
jeune d’années, ancien par l’intellect,
figure de la gloire et de valeur ;
le poil blond, le teint de vive cou­leur,
grand de sa per­sonne, vaste poi­trine,
et en un mot par­fait en chaque ligne,        
hor­mis (hélas) qu’un peu traître en amour.
Et qui veut me connaître, moi, contemple
une femme en l’effet et l’apparence
image de la mort et des souf­frances,
une auberge de foi ferme et constante,
une qui n’a, brû­lant et sou­pi­rant,
nulle pitié, de son cruel amant.

Gaspara Stampa, Rime (1554)      

*  *  *

L’amour les mots

(Sonnet)

Vous avez pu voir, quand je vous ai croi­sée,
paraître cet effrayant esprit d’amour,
lequel n’apparaît que lorsque l’homme meurt
et ne se laisse voir autre­ment jamais.

Il était venu si près que j’ai pen­sé
qu’il allait occire mon cœur dou­lou­reux :
alors s’est vêtue de la morte cou­leur
pour fort se lamen­ter mon âme affli­gée ;

mais elle ces­sa, dès qu’elle vit sor­tir
de vos yeux une lumière de pitié
qui por­ta au cœur une dou­ceur nou­velle ;

et l’esprit sub­til, par où la vue se fait,
secou­rut les autres, qui croyaient mou­rir,
affai­blis d’angoisse à nulle autre pareille.

(Guido Cavalcanti, Rime 22)

 

 * * *

 Belle esclave

Noire, oui, mais tu es belle, ô de nature
gra­cieux monstre d’amour entre les belles ;
près de toi l’aube est terne, pourpre et ivoire
vers ton ébène paraissent obs­curs.

Quand donc et où le monde antique ou le nôtre
virent si vive, sen­tirent si pure
soit lueur jaillir d’une encre de ténèbres
soit d’un char­bon éteint naître brû­lure ?

Servant de ma ser­vante, vois qu’alentour
je porte un cœur pris dans un noir lacet,
que blanche main jamais ne pour­ra défaire.

Où tu es plus vif, Soleil, pour t’abaisser
un soleil est né : qui, dans sa face fière,
porte la nuit, et dans ses yeux le jour.

G. B. Marino, Lira (1614)

  

 * * *

 

Un souvenir

Je ne dors pas. Je vois une route, un bos­quet,
qui sur mon cœur pèse comme une angoisse :
on y allait, pour res­ter seuls et ensemble,
moi avec un autre petit gar­çon.

C’était la Pâque ; les rites longs, étranges
des vieux. Et s’il ne m’aimait pas
– pen­sais-je -, ne venait plus demain ?
Et le len­de­main il ne vint pas. Une dou­leur,
des affres ce fut lorsque appro­cha le soir :
car ami­tié (je le sus ensuite) ce n’était pas,
c’était là de l’amour ;

le pre­mier ; et quel vrai grand bon­heur
j’en eus, entre col­lines et mer de Trieste.
Mais pour­quoi ne pas dor­mir, aujourd’hui, avec
ces his­toires d’il y a bien quinze ans, je crois ?

Umberto Saba (1913-14), Canzoniere

 

* * *

 

Envoi

J’ai mis un verre de vio­lettes à ma fenêtre ;
                    de ton jar­din tu dois les voir :
  pour­quoi tu ne veux plus me regar­der ?
  On voit poindre deux pousses nou­velles
               sous ta blouse je les vois res­pi­rer.
C’est pour ça que tu ne veux plus me regar­der ?
                  Si tu ne te tournes plus
             si tu ne veux plus rien savoir,
         moi en revanche je peux t’atteindre :
c’est moi qui ai don­né l’ordre au pom­mier
que toutes ses fleurs sur ta petite tête
                 il doit les secouer.

Piero Jahier, Ragazzo, 1919      

* * *

[langue minorée de Vénétie]

Parole scrite d’amor zogàe, vendùe,
Gavèsse ’vùo ’na dona un solo zor­no
Che ve gavèsse par amor capìe,

No’ ’varìave, no’, scrite nè ditàe
Mie parole d’amor.

Donàe, donàe ve gavarìa
E perse volen­tie­ra.

 [1933]

Mots d’amour écrits joués, ven­dus,
Eussé-je eu une femme un seul jour
Qui vous eût com­pris par amour,

Je ne vous aurais jamais écrits ni dic­tés
Mes mots d’amour.

Donnés, don­nés je vous aurais
Et per­dus volon­tiers. 

Giacomo Noventa, Versi e poe­sie di Emilio Sarpi,
Milan 1963 (post­hume)

 

  La rose blanche

Je cueille­rai pour toi
la der­nière rose du jar­din,
la rose blanche qui fleu­rit
dans les pre­mières brumes.
Les abeilles avides l’ont visi­tée
jusqu’à hier,
mais elle est encore si douce
qu’elle fait trem­bler.
C’est un por­trait de toi à trente ans.
Un peu oublieuse, comme tu seras alors.

Attilio Bertolucci, Fuochi in novembre, 1934

 

 

* * *

 

Voici le signe ; il s’innerve
sur la paroi qui se dore :
un décou­page de palme
brû­lé par les lumières de l’aurore.

Les bruits de pas qui pro­viennent
de la serre si légers,
non feu­trés par la neige, sont encore
ta vie, ton sang, un sang tien dans mes veines.

Eugenio Montale, Mottetti (1938)

 

 

* * *

 

Dès que tu es venue,
qu’avec un pas de danse tu es entrée
dans ma vie
comme un souffle de vent dans une pièce close –
pour te faire fête, bien tant atten­du,
les mots font défaut et ma voix,
et res­ter en silence près de toi me suf­fit.

Le pépie­ment de même assour­dit le bois
au point de l’aube et se tait
quand sur l’horizon bon­dit le soleil.

Mais c’est toi que cher­chait mon impa­tience
lorsque jeune homme
dans la nuit je me met­tais
à la fenêtre comme suf­fo­cant :
je ne savais quoi, m’étreignait le cœur.
Et sont tout à toi les paroles
qui, telle une eau sur le point de débor­der,
venaient d’elles-mêmes à ma bouche,
dans les heures désertes, quand se ten­daient
pué­ri­le­ment mes lèvres d’homme
toutes seules, par désir de bai­ser…

Camillo Sbarbaro, Versi a Dina, 1955  

 

 

Sans points d’exclamation

Ach, wo ist Juli
und das Sommerland

Comme est haute la dou­leur.
L’amour, comme il est bes­tial.
Quelle vacui­té des mots
qui creusent dans le vide de vides
monu­ments de vide. Vide du
blé qui attei­gnit une fois
(au soleil) la hau­teur du cœur.

  Giorgio Caproni, Il muro del­la ter­ra, 1975   

 

 

(sonnet)

Femme infante mais aux trop forts dési­rs
ou femme de dou­leurs et de tour­mentes,
tou­jours prise par tri­pailles et ventre,
je ne sais si au jour je dois sor­tir,

du vide creux de ma nuit de gou­dron,
entre dures gelées et coups de chaud,
bon­dir avec pauvres envies, et go !
en fei­gnant calme et petits trucs bon­bons,

pour les jours de guerre et bouillon­ne­ment
et pour pié­ger les proies pleines et vaines,
et voir com­ment sans èche ou boni­ment

tient peu lié l’amoureux liga­ment…
Oh mon cœur las ! Quelle chose qui tienne ?
Un néant nul. Et j’ai même la dent.

 

Patrizia Valduga, Altri medi­ca­men­ta, 1982

 

 

Der Wind

La vie douce, Maria
Passe, Maria-la-Vie
Maria-la-Mort. Der Wind.

Quand je serai gué­rie
J’aurai 60 ans. Maria
La vie passe. La Vie
Est pas­sée comme le vent
Passe sur le feuillage sec
Avec des cris stri­dents.

 

Nella Nobili, [post­hume] dans Autres Passages,
“Gli ita­lia­ni all’estero” 1990

 

 

 

L’illusion amou­reuse

(Loin des yeux…)

   Hélas, ces yeux dont je suis si loin !
hélas, mémoire du temps pas­sé !
hélas, douce foi de cette main !
hélas, grand ver­tu de sa valeur !
hélas, ma mort n’est pas arri­vée !
hélas, y pen­sant, quelle dou­leur !
   Hélas, pleu­rez, ô mes yeux dolents,
puisque ne la voyez pas mou­rant !

Cecco d’Ascoli, Acerba etas, IV, 4

 

 

La pensée dominante  

      Très douce, très puis­sante
maî­tresse des pro­fon­deurs de mon esprit ;
effrayante, mais chère
faveur du ciel ; com­pagne
de mes lugubres jours,
pen­sée, qui si sou­vent devant moi reviens.

      De ta nature obs­cure
qui ne rai­sonne ? Son pou­voir par­mi nous
qui ne l’a sen­ti ? Bien
qu’à dire ses effets
le sen­ti­ment pousse toute langue humaine,
ce qu’elle conte semble neuf à entendre.

Qu’il se trouve esseu­lé,
mon esprit d’autrefois,
du moment où tu en as fait ta demeure !
Aussitôt, tel l’éclair, mes autres pen­sées
par­tout autour de moi
se dis­per­sèrent. Comme une tour dres­sée
sur un champ soli­taire,
toi seule, géante, tu te tiens au centre.

Que sont deve­nues, en dehors de toi seule,
toutes choses ter­restres,
toute la vie entière à mon point de vue !
Quel assom­mant ennui
loi­sirs et rela­tions,
et la vaine espé­rance d’un vain plai­sir,
au regard de la joie,
cette céleste joie qui de toi me vient !

      Comme, des rochers nus
du sca­breux Apennin,   
sur des champs ver­doyants qui au loin sou­rient
tourne ses yeux plein d’envie le pèle­rin,
ain­si, du sec et âpre
bavar­dage mon­dain, moi, impa­tiem­ment,
je me réfu­gie dans ton jar­din heu­reux
dont le séjour est presque un baume à mes sens.

      Il est presque incroyable
que la vie mal­heu­reuse et le monde idiot
je les aie sup­por­tés
aus­si long­temps sans toi ;
je ne sais plus com­prendre
que pour d’autres dési­rs,
hor­mis à toi sem­blables, d’autres sou­pirent.

      Jamais, depuis que pour la pre­mière fois
l’expérience m’apprit ce qu’est cette vie,
la crainte de la mort ne ser­ra mon cœur.
Elle me semble un jeu
cette néces­si­té
que le monde inepte, la louant par­fois,
redoute et hait tou­jours ;
et si un dan­ger sur­git, en sou­riant,
j’affronte sans me détour­ner ses menaces.  

      Toujours couards et cœurs  
non géné­reux, abjects,
je les ai mépri­sés. Or tout acte ignoble
blesse aus­si­tôt mes sens ;
sitôt mon cœur s’indigne
des exemples de l’humaine vile­té.
Cet âge altier, stu­pide,
qui de vaines espé­rances se nour­rit,
d’un rien épris, de la ver­tu enne­mi,
qui récla­mant l’utile
ne voit pas que la vie
devient tou­jours de plus en plus inutile,
je me sens plus grand que lui. Des juge­ments
des gens, je ricane ; le peuple incons­tant,
hos­tile au beau pen­ser,
et ton digne contemp­teur, je le pié­tine.

      Quelle pas­sion ne cède
à celle d’où tu nais ?
quelle autre pas­sion même,
hor­mis celle-là, siège par­mi les hommes ?
Avarice, orgueil, haine, dédain, désir
d’honneurs et de pou­voir,
sont-ils autres qu’envies 
auprès de celle-ci ? Une pas­sion seule
règne par­mi nous : elle,
sou­ve­raine abso­lue,
fut don­née aux cœurs par des lois éter­nelles.

      La vie n’a pas de valeur, n’a pas de sens
en dehors d’elle, qui est tout pour les hommes ; 
seule excuse au des­tin
qui nous pousse, mor­tels,
à tant souf­frir, sur cette terre, sans fruit ;
par­fois, par elle seule,
non pour les sots, mais pour les cœurs non vul­gaires,
la vie est plus agréable que la mort.

      Pour cueillir les joies tiennes, douce pen­sée,
souf­frir comme tout homme
et endu­rer long­temps
cette vie mor­telle ne fut pas sté­rile ;
en être qui a tra­ver­sé tous nos maux,
me mettre en che­min pour atteindre un tel but :
je ne fus pas si las
par ce désert mor­tel,
quand je venais à toi, pour que nos souf­frances,
ne me sem­blât point les vaincre un bien si grand.

      Quel monde, quelle neuve
immen­si­té, quel para­dis que celui
où sou­vent ta magie extra­or­di­naire
semble m’emporter ! où,
errant sous une lumière autre, incon­nue,
j’abandonne à l’oubli
ma condi­tion ter­restre et tout le réel !
Tels sont, je crois, les songes
des immor­tels. Ah fina­le­ment un songe
qui embel­lit le réel en plus d’un point,
c’est toi, douce pen­sée,
songe, erreur évi­dente. Mais de nature,
sous les douces errances,
tu es divine ; et elle est si vive et forte,
qu’au réel elle résiste obs­ti­né­ment,
sou­vent s’égale à lui
et ne se perd que dans le sein de la mort.

      Et toi, c’est cer­tain, ô ma pen­sée, toi seule
don­nant vie à mes jours,
ori­gine ado­rée d’infinis tour­ments,
en même temps que moi, t’éteindra la mort :
car des signes clairs disent dedans mon âme
qu’à jamais tu m’as été don­née en reine.
Face à l’aspect du vrai
d’autres charmes aimables
se ter­nis­saient à mes yeux. Plus je reviens
voir encore la seule
par laquelle, par­lant avec toi, je vis,
plus gran­dit ce délice,
plus gran­dit ce délire, où je prends mon souffle.
Angélique beau­té !
Où que je regarde, chaque beau visage
telle une image feinte
semble le tien imi­ter. Toi seule, source
de toutes autres grâces,
sembles à mes yeux la seule vraie beau­té.

      Du jour où je t’ai vue,
de quel sérieux sou­ci ne devins-tu pas
l’ultime objet ? quelle heure du jour pas­sa
sans une pen­sée tienne en moi ? dans mes rêves
ta sou­ve­raine image
man­qua-t-elle jamais ? Belle comme un rêve,
angé­lique sem­blance,
dans le séjour ter­restre,
dans les hautes voies de l’univers entier,
que cher­cher, qu’espérer
de plus dési­rable que de voir tes yeux ?
de plus doux pré­sent que la pen­sée de toi ?

G. Leopardi, Canti, tr. CIRCE – Paris3 Sorbonne Nouvelle

 

 

L’absence

Un bai­ser. Et, loin. Disparaît
là-bas tout au fond, où se perd
la route du bois, qui paraît
un très long cou­loir dans le vert.

Je remonte ici, où avant
elle avait ses beaux habits gris :
je vois le cro­chet, les romans
et chaque ves­tige petit…

Je vais au bal­con. J’abandonne
ma joue des­sus la balus­trade.
Et sans tris­tesse. Je clai­ronne
mon calme : elle revient ce soir.

Alentour décline l’été.
Et sur une fleur ver­millon,
vibrant de ses ailes cau­dées
atter­rit un gros Papilio…

L’azur infi­ni de ce jour
est comme une soie bien ten­due ;
mais sur la sereine éten­due
la lune pense à son retour.

L’étang étin­celle. Se taisent
les gre­nouilles. Cette lueur
de claire éme­raude, de braise
azu­rée : le mar­tin pêcheur…

Je ne suis pas triste. Je suis
sur­pris en voyant le jar­din…
sur­pris de quoi ? je ne me suis
jamais sen­ti autant bam­bin…

Étonné de quoi ? Mais des choses.
Les fleurs me paraissent étranges :
c’est là pour­tant tou­jours les roses,
c’est là les mêmes alké­kenges…

Guido Gozzano, I col­lo­qui, 1911  

 

 

Beautés

Le champ de blé n’est si beau
que parce qu’il y a dedans
ces fleurs de coque­li­cot et de vesce ;
et ton pâle visage
parce qu’il est un peu tiré en arrière
par le poids de ta longue tresse.

Corrado Govoni, Il Quaderno dei sogni e delle stelle, 1924

 

 

Au jardin de Suzanne

5.

Mais quand tu me ren­dais heu­reux je chan­tais
pour un rien : comme feuille de peu­plier
le moindre souffle m’incitait au chant.
À pré­sent qu’avec toi même la vie
me déchire, et dou­ce­ment me laisse
à la musique rauque de la dou­leur intime,
je m’habitue à comp­ter les paroles
depuis que déjà au-dedans je crou­pis
et goutte après goutte dis­tille mon dire.

Betocchi, Un pas­so, un altro pas­so, 1967  

 

 

* * *

 

[lucanien ancien]

Mbàreche mi vó’

Mbàreche mi vó’
e già mi sòn­nese, ’a notte.
Ié pure,
accum­minze a tri­mè nd’ ’a site,
e mi mpàure.
Mi iun­nére dasupr’a tti,
e tutte quante t’i suchére, u sagne,
nda na vìp­pe­ta schitte e sen­za fiète,
com’a chi mbrièche ci s’ammùssete
a na vutte iac­chète
e uère­ta natè nd’u vine russe,
cchi ci murì.

Tu me cherchais ?

Tu me cher­chais,
et déjà tu rêves de moi la nuit ?
Moi aus­si,
je com­mence à trem­bler de soif,
et j’ai peur.
Je me jet­te­rais sur toi,
et je te suce­rais tout ton sang,
d’une seule gor­gée sans reprendre souffle,
comme un ivrogne s’attache
à un fût cre­vé
et vou­drait nager dans le vin rouge,
à y mou­rir.

Albino Pierro, Nu belle fatte, 1976    

Jouer, enfin

   Il touche l’Aimée de son ombre

Alors que d’elle, mon soleil ado­ré,
ido­lâtre je contemple le beau corps,
et que la méchante et dés­in­té­res­sée
de toutes ses beau­tés cache le tré­sor,

de ma per­sonne, presque mou­rante au loin,
je vois par la grâce du grand astre errant
l’ombre heu­reuse, de l’arrogante au-devant,
usur­per mon plai­sir et mon repos plein.

Aussi suis-je obli­gé d’envier ce vain
simu­lacre de moi qui l’espace encombre,
alors que je vis en vrai, brû­lant loin­tain.

Oh com­bien, Amour, de tes illu­sions montre
mon mal­heu­reux état ; que l’on voie donc bien
que toute joie d’amour consiste en une ombre !

 

Tommaso Gaudiosi, L’arpa poe­ti­ca, VI (éd. 1671)    

 

 

 

* * *

 

reviens ma lune en alter­na­tives de plé­ni­tude et d’exiguïté
ma lune au car­re­four et langue de lune
chro­no­mètre enfoui et Sinus Roris et psal­mo­die lita­nie ombre
fer à che­val et mar­gue­rite et mamelle malade et nau­sée
(je vois mes pois­sons mou­rir sur les rochers de tes cils)
et mésa­ven­ture et obs­tacle paso doble épi­dé­mie cho­rus et mois d’avril
appo­si­tion ven­ti­lée appel d’air d’inhibition et queue et ins­tru­ment
expo­si­tion de tout ou même insecte ou rap­pro­che­ment de jaune et de noir
donc feuille en champ
toi chauve-sou­ris en pois­son-lune toi tache en expan­sion lunae
(donc en champ jaune et noir) pin­ceau du songe par­fois lieu com­mun
vor der Mondbrücke vor den Mondbrüchen
en un hori­zon hys­té­rique de paille cochon empaillé avec des ailes de papillon
cryp­to­gra­phie masque poudre da spa­ro foie inde­mo­nia­to rien

Edoardo Sanguineti, Laborintus, 1956  

 

Présentation de l’auteur

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante enseigne à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle : Le Printemps ita­lien, (bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­­lo-fran­­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Jean-Charles Vegliante

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

Autres lec­tures

Amont dévers — une anthologie poétique (3)

  Dante, Varano, Ungaretti, Taylor, Signoribus etc.,    La don­née essen­tielle du monde des réfé­rences, l’environnement géo­gra­phique et humain, le pay­sage dans lequel nous vivons, la demeure intime ou étran­gère (l’espace), n’est pas [...]

Amont dévers — une anthologie poétique (5)

Or la poé­sie ne fait pas tou­jours bon ménage avec un vague dit « poé­tique » et pré­fère par­fois, au sein de sa langue (tou­jours sou­ve­raine), avoir affaire prin­ci­pa­le­ment avec les pro­ces­sus mul­tiples du « pen­ser » : [...]

Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir

L’audace aus­si bien for­melle que thé­ma­tique est au coeur de ce nou­veau livre de Jean-Charles Vegliante. Ce recueil se pose d’emblée comme lieu inha­bi­table. Un essai de haler le bâti­ment après le nau­frage, [...]

Amont dévers  — une anthologie poétique (7)

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Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir

Sur l'originale cou­ver­ture des édi­tions La Lette volée – un fond rouge dont seul le lisé­ré encadre la page de garde d'un livre ouvert (au dos de laquelle se devinent, comme un palimp­seste, [...]

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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