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Lecture de Amont dévers de Jean-Charles Vegliante

Par |2019-12-06T07:33:03+01:00 6 décembre 2019|Catégories : Critiques, Jean-Charles Vegliante|

L’anthologie poé­tique inti­tu­lée Amont dévers de Jean-Charles Vegliante, en 13 épi­sodes, a été régu­liè­re­ment publiée sur le site Recours au poème, de 2016 à 2019 1. Facile d’accès, grâce à la mise en page très agréable du site, il m’a sem­blé néan­moins utile de pro­po­ser (aux lec­teurs et lec­trices qui l’auraient autant appré­ciée que moi), une pré­sen­ta­tion cri­tique géné­rale.

Car, si (à pre­mière vue) lorsque l’on clique, l’un après l’autre, sur cha­cun des 13 épi­sodes, on constate qu’il s’agit de tra­duc­tions en fran­çais de poé­sies ita­liennes, l’on pour­rait croire qu’il s’agit sim­ple­ment d’une antho­lo­gie tra­di­tion­nelle, comme toutes les autres. Une de plus. Pourquoi pas. Mais, après mon expé­rience de lec­ture, je peux dire que ce n’est pas du tout le cas, bien au contraire. Il suf­fit aux lec­teurs atten­tifs de regrou­per, comme je l’ai fait, les 13 épi­sodes (par exemple dans un fichier de trai­te­ment de texte), pour s’apercevoir que le regrou­pe­ment des textes ne suit pas un tra­di­tion­nel ordre chro­no­lo­gique (on ne va pas y trou­ver, par exemple dans le pre­mier épi­sode, telle période, disons, pour faire simple, le Moyen-âge, dans le deuxième, telle autre, disons la Renaissance, etc.). Non. Cette antho­lo­gie a un carac­tère ori­gi­nal puisqu’elle est qua­li­fiée de POÉTIQUE. Du reste, au sein même des livrai­sons, il y a sou­vent des regrou­pe­ments par tranches tem­po­relles diverses. 

Ici, chaque épi­sode pro­pose un texte intro­duc­tif qui va être ensuite illus­tré par plu­sieurs « exemples […] bien carac­té­ris­tiques de la poé­sie ita­lienne majeure et par­fois “mineure” mais non moins impor­tante ». En somme, le pro­jet est pen­sé dans une dimen­sion plu­rielle : Vegliante pro­pose des concepts fon­da­men­taux sur la poé­sie en lais­sant s’exprimer d’autres poètes à tra­vers leurs com­po­si­tions dont « les capa­ci­tés de cri­tique et d’écriture […] se mani­fes­te­ront d’emblée ».

Domenico di Michelin (1417– – 1491) repré­sen­tant Dante en équi­libre entre la mon­tagne du pur­ga­toire et la ville de Florence. Illustration d’Amont dévers, dixième livrai­son.

 

À moins que le pro­jet ait été pen­sé dans le sens inverse : les poé­sies sélec­tion­nées par le poète expriment des concepts fon­da­men­taux, mis en évi­dence dans chaque texte intro­duc­tif de chaque épi­sode 2.

Ce mou­ve­ment bila­té­ral du pro­jet est au cœur du titre AMONT DÉVERS. Titre qui peut d’abord sur­prendre les lec­teurs par son opa­ci­té réfé­ren­tielle. Mais si l’on sait que Vegliante est un poète qui adore jouer avec les mots et leur forme, on arrive à com­prendre que le titre de son antho­lo­gie est LUDIQUE : c’est un jeu de mots à décom­po­ser et recom­po­ser. On peut y entendre une homo­pho­nie avec « à mont, des vers » (en ita­lien, « a monte », signi­fie “en amont”, c’est-à-dire “avant”), donc, « ce qui pro­vient de la poé­sie », et  « dévers » conduit à un mou­ve­ment « en avant » sur l’autre ver­sant, donc, « ce qui s’en suit, s’en déverse ». Le jeu de mots du titre n’est donc pas inno­cent. Il sen­si­bi­lise les lec­teurs du XXIème siècle sur la péren­ni­té des concepts fon­da­men­taux, d’hier jusqu’à nos jours, avec des nuances, bien enten­du 3. Ces concepts fon­da­men­taux, on peut les connaître d’emblée et les illus­trer en choi­sis­sant telle ou telle com­po­si­tion de tel ou tel poète « aca­dé­mique » ; et on peut les appro­fon­dir (pour y trou­ver des constances ou des nuances) en les regrou­pant avec des com­po­si­tions non « aca­dé­miques » (voire dia­lec­tales). La cir­cu­la­tion des concepts fon­da­men­taux entre poètes de dif­fé­rentes époques va de pair avec la cir­cu­la­tion des poé­sies, notam­ment ici, entre la France et l’Italie, puisqu’il s’agit, ne l’oublions pas, de tra­duc­tions de poé­sies ita­liennes en fran­çais.

Dans le pre­mier épi­sode, Jean-Charles Vegliante fait le constat d’un échange « asy­mé­trique » (cultu­rel, lin­guis­tique, idéo­lo­gique et his­to­rique) « après l’immense tra­vail fon­da­teur de Dante Alighieri », entre la France et l’Italie, mal­gré le « presque-même et l’apparente faci­li­té de pas­sage d’une langue à l’autre […] (ici sem­blant aller de soi), et aus­si la proxi­mi­té cultu­relle indé­niable ». Cet échange passe, évi­dem­ment, par les mots. Mais pas seule­ment. Dans son ouvrage inti­tu­lé D’écrire la tra­duc­tion (P.S.N. 1996), Vegliante a for­gé le mot « trans­duc­tion » (qui appa­raît ici au début du deuxième para­graphe, pour une mise en relief) afin de sen­si­bi­li­ser ceux qui vou­draient tra­duire des poé­sies sur l’importance de prendre en compte non seule­ment les mots – évi­dem­ment – mais aus­si, voire sur­tout, la FORME (trop sou­vent négli­gée car consi­dé­rée comme un simple orne­ment poé­tique, pour « faire joli »). En effet, la poé­sie ita­lienne a conser­vé des ponts avec la tra­di­tion métrique, tout en inno­vant, bien enten­du (voir le neu­vième épi­sode). Elle n’a pas bru­ta­le­ment cou­pé les ponts avec son pas­sé comme l’a fait à un moment don­né la lit­té­ra­ture fran­çaise (il suf­fit de pen­ser à l’invention du vers libre). Cette asy­mé­trie poé­tique entre les deux cultures serait à la source de nom­breux mal­en­ten­dus sur l’importance de prendre en compte la FORME, aus­si bien dans l’analyse du texte que dans l’activité de tra­duc­tion de la poé­sie ita­lienne en fran­çais. Ici, Vegliante le dit de façon très claire : « les langues […] res­tent tou­jours sou­ve­raines, pré­do­mi­nantes pour la déli­cate et indis­pen­sable com­mu­ni­ca­tion lit­té­raire […] à condi­tion de ne pas oublier de “tra­duire la forme”, pri­mor­diale en tous les cas. Alors oui, une rime indi­quant par exemple la fin d’une séquence (d’une strophe) doit être res­ti­tuée : le sens, au delà des signi­fiés par­ti­cu­liers, est à ce prix. ». Le der­nier épi­sode de l’anthologie aborde jus­te­ment l’importance de la FORME en poé­sie : le chant, la musique, « un pont exquis d’harmonie », un « jeu, bien loin d’être inno­cent, avec le lan­gage » 4.

Aussi, Vegliante va appro­fon­dir sa réflexion au hui­tième épi­sode, réser­vé à ce que l’on nomme géné­ra­le­ment l’inter­tex­tua­li­té, c’est-à-dire « les allu­sions et réfé­rences expli­cites (pour ne pas par­ler de la paro­die, au sens aus­si du cita­tion­nisme, si fré­quent aujourd’hui), mais éga­le­ment les échos loin­tains de trans­mis­sions incons­cientes, nichées par exemple dans une cadence par­ti­cu­lière, une ten­dance à la répé­ti­tion, une musi­ca­li­té pri­vi­lé­giée, un rythme sur­tout, avec sa tra­duc­tion métrique ». Un archi­texte dif­fus, en effet. Vegliante donne un exemple très éclai­rant de ces « échos loin­tains de trans­mis­sions incons­cientes » dans un essai dédié à un poète en par­ti­cu­lier : Salvatore Quasimodo 5. Pour faire vite, Vegliante démontre que les vers de ce poète peuvent suivre par­fois un rythme (ou un tem­po) ara­bo-anda­lou bien recon­nais­sable. Par consé­quent, ce n’est pas parce que Quasimodo écrit en ita­lien que ses vers ont un rythme ita­lien. On aurait alors affaire à une autre sorte d’asymétrie, créa­tive cette fois-ci, qui consiste à écrire dans une langue mais avec un rythme venant d’une autre langue. C’est ce que fait d’ailleurs Jean-Charles Vegliante : ses poé­sies écrites en fran­çais ont sou­vent un rythme ita­lien 6..

Reste main­te­nant aux lec­teurs et lec­trices, à qui cette remar­quable antho­lo­gie poé­tique a plu, la tâche d’aller lire les poé­sies de chaque épi­sode afin d’y trou­ver les nuances, ou autres varia­tions autour du concept cen­tral chaque fois pro­po­sé.

 

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Notes

 

[1] https://www.recoursaupoeme.fr/?s=Amont+d%C3%A9vers .

[2] Le deuxième épi­sode est cen­tré sur la mort, « un lieu com­mun », en tant que « bonne illu­sion de “sor­tir de soi en y res­tant” ». Le troi­sième épi­sode, sur « le je– l’anthropos – » qui espère « atteindre l’autre sem­blable, le lec­teur, la lec­trice ». Le qua­trième épi­sode, sur ce que « “fait” (réa­lise) dans tous les sens » et ce que “dit” (énonce) la poé­sie, « pure inven­tion, une fic­tion, certes, mais construite, fabri­quée, for­gée (poï­ta) avec musi­ca­li­té et sui­vant les règles esthé­tiques (alo­giques) du lan­gage ». Le cin­quième épi­sode aborde la poé­sie sous l’angle des « pro­ces­sus mul­tiples du “pen­ser” », et « fait appel à des sys­tèmes com­plexes, dépla­çant et recom­po­sant […] des plans éloi­gnés, dis­tants, à tous égards dif­fé­rents de ceux qu’organisent les balises nor­mées de la repré­sen­ta­tion et de la phi­lo­so­phie. » Le sixième épi­sode s’intéresse à la qua­li­té expres­sive de la poé­sie qui s’éloigne « assez spon­ta­né­ment de la doxa », c’est-à-dire à l’expression sar­cas­tique, comi­co-réa­liste, avant-gar­diste. L’expression de l’éros occupe quant à elle le sep­tième épi­sode, où l’amour cour­tois « pose […] les coor­don­nées essen­tielles de ce qui nous anime encore aujourd’hui » dans ce domaine. Le dixième épi­sode est consa­cré à la figure du poète qui « prête sa voix à ceux qui n’en avaient guère, ou pas du tout ». L’émotion du « réel » ou l’« effet de réel » concerne le onzième épi­sode. La réflexion sur la dis­pa­ri­tion cor­po­relle du poète et ce qui reste de ses écrits est cen­trale au dou­zième épi­sode.

[3] La liste des noms des poètes serait trop impor­tante pour la trans­crire ici. Prenons l’exemple du sep­tième épi­sode, cen­tré sur l’expression de l’éros, pour consta­ter une grande varié­té de noms de poètes « aca­dé­miques » et « non aca­dé­miques » : Gaspara Stampa, Guido Cavalcanti, G. B. Marino, Umberto Saba, Piero Jahier, Giacomo Noventa, Attilio Bertolucci, Eugenio Montale, Camillo Sbarbaro, Giorgio Caproni, Patrizia Valduga, Nella Nobili, Cecco d’Ascoli, G. Leopardi, Guido Gozzano, Corrado Govoni, C. Betocchi, Albino Pierro, Tommaso Gaudiosi, et, le poète néo-avant-gar­diste Edoardo Sanguineti.

[4] Pour éclai­rer notre lan­terne à ce sujet, je ren­voie à l’entretien qu’il avait accor­dé à Gwen Garnier-Duguy sur “Recours au Poème” le 24 novembre 2012, à l’occasion de la sor­tie en édi­tion de poche de sa Comédie – Poème sacré chez Gallimard… plus récem­ment, la déplo­rable récep­tion de Giovanni Pascoli en France pâtit éga­le­ment de cette carence. Depuis la tra­duc­tion uni­ver­si­taire de 1925 (jointe à sa thèse en Sorbonne par A. Valentin), c’est bien à cause de la forme que les rares ten­ta­tives par­tielles de mise en fran­çais n’ont pas trou­vé leur lec­to­rat. C’est à tra­vers la forme (du conte­nu et de l’expression) que “l’impensé” excep­tion­nel­le­ment riche de ce poète a une chance de pas­ser dans l’autre langue (tel est le pari en tout cas de l’essai/anthologie L’impensé la poé­sie que Vegliante a fait paraître chez Mimésis en 2018), et plus lar­ge­ment dans le vaste archi­texte où se meuvent les vrais poèmes de tous les temps.    

[5] Quasimodo (et Cielo d’Alcamo), hypo­thèse anda­louse, publié dans la pres­ti­gieuse revue S.M.I. XVI, 2016, p. 297-323 (une pre­mière ver­sion en ligne sur : http://​circe​.univ​-paris3​.fr/​Q​u​a​s​i​m​o​d​o​_​h​y​p​o​t​h​e​s​e​.​pdf ).     

[6] Voir ma propre expé­rience de lec­ture de 3 de ses son­nets, récem­ment repu­bliés dans son ouvrage inti­tu­lé Sonnets du petit pays entraî­né vers le nord et autres juras­siques, aux édi­tions du Grand Tétras, 2019 :

 https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/08/note-de-lecture-jean-charles-vegliante-trois-sonnets-extraits-de-sonnets-du-petit-pays-entra%C3%AEn%C3%A9-vers.html .

 

Présentation de l’auteur

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante enseigne à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle : Le Printemps ita­lien, (bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­­lo-fran­­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Jean-Charles Vegliante

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

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Valérie T. Bravaccio

Valérie T. Bravaccio est ensei­gnante cer­ti­fiée d’italien à l’académie de Versailles. Elle est l’auteure d’une Thèse de doc­to­rat sur le lyrisme de Edoardo Sanguinetti (2007) et d’une Maîtrise sur la tra­duc­tion des poé­sies en fran­çais de Giorgio Caproni (2001). Elle a contri­bué à De la prose au cœur de la poé­sie (2007) entre autres sur Charles Baudelaire.