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Jean-Charles Vegliante, Recommencements

Par |2018-12-07T12:24:09+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Jean-Charles Vegliante, Poèmes|

Frères Humans qui après nous lirez,
n’ayez les cœurs trop durs mais Let it be !
Et si de nous pauvres vous recor­dez
nous serons là en vers vivants così :

 

On s’éveillerait d’un limon mater­nel
(quelqu’un se sou­vient peut-être en quelque lieu
de : l’ amour, atome épars, fera fré­mir)
on aurait dor­mi au fleuve irré­ver­sible
on serait sans épais­seur incon­ci­liable,
comme la note unique lan­cée au ciel :
plume peut-être
lune

 

 

Genesis

 

Quand l’ aucu­ne­langue suf­fi­sait à faire
la paix entre les membres du clan unique,
peu­reux dans la ride-val­lée de leur terre
dont per­sonne ne sor­tait – ou pour la fuite
défi­ni­tive par­mi les monts-de-mort,
il n’y avait nul besoin de se par­ler :
les yeux et quelques gestes nous apai­saient.
Le souffle était pour la braise, et vivre encore,
le gron­de­ment dan­ger ton­nerre com­bat,
les lèvres scel­lées gar­daient leur secret rouge. 
Les pre­miers à par­tir ne sur­ent pour­quoi. 
Notre petit pays fut comme une bauge
où l’on se retour­nait sur les mêmes pas.
Hors du val­lon, les pre­miers mots inter­rogent : 
                                    – est-ce babel, ce chas ?
                                    – toute langue s’arroge ?
                                    – ne recon­naît-on pas ?

 

 

 

Bab’el, la porte du ciel

 

Assez tra­duit, assez tra­hi, lais­sez-moi
le silence entre les mots, ce qui redit
ce qu’évoquaient les mots, leur insuf­fi­sance,
la matrice obs­cure, basse sous la tour,
d’où ils pro­viennent sans savoir, sans le dire
le détruire en leur pro­fé­ra­tion. J’aspire
au mur­mure dis­per­sé (bis) par le vent
qui mur­mure (bis-bis) pour ne pas mou­rir !
Dans la terre qui lange les mots (bis-dis)
s’effaceront les bles­sures de Palmyre,
ger­mi­ne­ront les gra­vats comme des vers.
Les assas­si­nés par­le­ront dans le bruire
du soir quand même les volants sont sans voix.
Les mots (bis) humi­liés, sans bouche vivront !

 

 

Toujours

 

L’homme jeune demande qui il est.
Nul ne peut répondre. Il cherche le plus loin
pos­sible, chez l’autre, au bout du sexe, là
où il n’y a pas d’issue, il veut rejoindre,
désir ori­gi­nel, sa concep­tion,
la mère pre­mière où il s’abîmera.
Il sait qu’il est un humain, la sphinge un monstre,
la Reine ce pou­voir, relais à étreindre,
quitte à tout perdre et soi-même enfin trou­vé. 
Enfant trou­vé, enfin per­du, libre enfin :
voir à l’intérieur, que les mots démontent.
Au bout est la Reine, la rien, la réponse…
Un jour il est vieux, plus aveugle qu’avant,
et ne sait com­ment le temps l’a ber­né.

 

 

 

La nuit longue

 

La nuit a été longue. Au jour nous voi­là,
essayant de ne pas pleu­rer sur nous-mêmes.
Une fleur, une flamme écla­tante, un simple
cri jaune feu, vacillante vie sur­prise
par l’aube : hibis­cus du 14 novembre.
La nature nous console indif­fé­rente ?
Les humains se serrent autour comme avant.
L’eau coule lus­trale mater­nelle (ma’ !)
sur le corps vieilli, cou­tu­ré çà (et las),
mais vivant – vivant – et si recon­nais­sant
par son simple cri, la peau, son goût de cendre.
Tout est un ‘bis’ pour ce jour de plus, com­mun.
(Ne te retourne pas, n’essaie pas d’entendre
le souffle pro­fond d’Hadès, le noir sus­pens.)

                                           (14 novembre 2015)

 

 

Une voix s’entend à Rama

 

Passe à pré­sent par les nues le cri de beau­coup
d’enfants. Des vau­tours invi­sibles les emportent
peut-être dans le vent d’Est qui vient de Palmyre,
dans le vent du Sud tuni­sien où tant s’effondrent,
où le désert semble annon­cer les flots amers 
des pro­chaines tra­ver­sées vouées au nau­frage.
Quand les mères même doivent choi­sir lequel 
lais­ser glis­ser sans un cri de leurs mains de cire, 
les pères se rési­gner à la honte d’être
sur­vi­vants prêts à obéir où l’on vou­dra.
Mais on entend de plus loin aus­si ceux qui n’ont
vécu que sous l’épouvante des mas­sa­creurs :
ils leur appre­naient en riant com­ment détruire 
pour ne pas suc­com­ber, pas être pris, pas croire.
                                        – Pas choi­si d’être là ! 
                                        – Pas vou­lu votre nom,
                                            ni notre faible cœur.

 

 

 

Schibboleth

 

Ne par­lez pas comme ceux que vous tuez !”
Ne par­lez pas la même langue que nous
au moins, ne salis­sez pas dans votre bouche
de bou­chers les mots qui ont ser­vi à dire
la rose et la peau cachée, les dents de lait,
notre légère ivresse de liber­té
et le fuyant récon­fort d’autres sou­rires.
Reprenez votre idiome de miel glis­sant.
Ne nous accu­lez pas à cette défiance
entre proches, qui fai­sait juger d’un mot,
au pas­sage du Jourdain – vie sauve ou mort –
sur l’infime dif­fé­rence entre sh- et
sch- (drap conso­lant ou cou­teau à la gorge).
Ne pro­cla­mez pas la haine qui dévore.

 

 

 

Fragment du lac asséché

 

Ils ne seront ense­ve­lis ni pleu­rés…
…  dans quel entre­lacs tu te débats,
quand les murs s’écartent tu es expo­sée
aux injures de la foule…
Leur cha­rogne sera nour­ri­ture
pour les pré­da­teurs du ciel, les bêtes de la terre

“C’est la pre­mière fois que nos entre­tiens 
se ter­minent dans les larmes.”
Cette voix nous écrase contre terre 
radi­cale

… aux cra­chats…
… sans l’haleine du Vivant 
sans lit de chaux

 

 

Ils ont tué l’archéologue

 

Ô cités de l’Euphrate !
Ô rues de Palmyre !

F. Hölderlin

 

Il a ses yeux de dor­mant, parle au vent de la nuit :
J’ai aimé la petite fille que tu étais
et la très jeune femme que je n’ai pas connue.
Les rêves ne pré­sentent plus que d’infimes restes
– Mais pour­quoi ces pho­to­gra­phies jaunes nous éprouvent ?
Pourquoi ne croyons-nous plus à nos corps triom­phants ?
 la beau­té de pierre et de bronze résiste moins…
Nous habi­tons des lieux étranges, que l’air déleste,
cha­cun s’efforce d’oublier l’horreur qu’il a faite.
Lui est un vieil homme à pré­sent, il classe les nues :
– Quand tu me retrou­ve­ras, “caro nova fiet”
quand in die irae serons là réunis. –
Le monde atroce chasse, dévore ses enfants.

                                             (D’un recueil en cours d’écriture)

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