> Philippe Leuckx : L’imparfait nous mène

Philippe Leuckx : L’imparfait nous mène

Par |2018-02-28T12:25:14+00:00 22 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

L’imparfait nous mène, de Philippe Leuckx, est un recueil petit par le for­mat, moins de cin­quante pages de poèmes, mais impor­tant par ce qu’il dit. Ce titre est celui d’une des deux par­ties, l’autre étant Le Sang court, les deux étant emprun­tés à un poème. D’un sous-recueil à l’autre, la forme et le conte­nu dif­fèrent. Le pre­mier est en vers libres, le second mêle vers et blocs de prose ; le pre­mier est une sorte de médi­ta­tion sur l’existence, le second, plus nar­ra­tif, évoque la ferme de l’enfance qui contraste avec la ville et la gare d’où l’on part. En dehors même de la briè­ve­té de presque tous les textes, l’unité est cepen­dant très forte et pour­rait se résu­mer par ces trois vers :

 

« Et nous recou­sons
Ce peu de ciel en nous
À demi-mots pesés. »

 

Ce peu de ciel, c’est bien tout ce que nous pos­sé­dons car l’ombre est omni­pré­sente. C’est même d’elle que nous tirons notre sub­stance : « Je reprends un peu d’ombre comme on le ferait d’un café sur le zinc », pri­vés que nous sommes de lumière et de savoir. Nos « jours » sont « tis­sés de cendres ». La médi­ta­tion sur le temps est une constante. L’imparfait, c’est évi­dem­ment un temps pri­vé de per­fec­tion, c’est sur­tout, confor­mé­ment à sa valeur gram­ma­ti­cale, le temps de l’ouverture, vers l’avant (« Nous nous dis­po­se­rons à mar­cher sans cette hâte subite pour affron­ter le froid. »), et vers l’arrière, vers la mémoire et les sou­ve­nirs. Autrefois, c’était l’enfance, la ferme, une époque et un lieu où les fer­miers étaient aus­si poètes. Sur fond de nos­tal­gie, sur­git l’éloge, qui semble naître de la perte même. Ainsi, le der­nier poème du recueil consti­tue-t-il une sorte de célé­bra­tion du monde d’autrefois, « à mille lieux d’un monde désor­ga­ni­sé ». Dans cet uni­vers, chaque être avait sa tâche, chaque chose avait sa place dans la sim­pli­ci­té et la jus­tesse. « Pains et tartes. Beurre et fraises » : tels sont les der­niers mots du recueil. Pourtant, nul déses­poir, nulle déplo­ra­tion. Notre exis­tence pas­sée, même si nous l’avons per­due, est faite d’une « corde » de « petites joies ». Elle nous est néces­saire, c’est sur elle que nous pre­nons appui pour conti­nuer à mar­cher : « Notre futur s’ombre sou­vent de ce que nous avons vécu ». Même quand le poète dit « je », c’est de nous tous qu’il parle, de l’humain et ce « je » coule dans le « nous » sous forme de constat à valeur géné­rale. 

C’est pour­quoi, parce que nous sommes aus­si concer­nés, l’émotion nous sai­sit à la lec­ture de ces textes tout en rete­nue. « La dis­cré­tion s’impose d’elle-même », dit un poème, et c’est très bien qu’il en soit ain­si, car c’est pré­ci­sé­ment la pudeur qui donne leur force à ces courts poèmes. Nulle com­plai­sance, juste des nota­tions brèves et des inter­ro­ga­tions essen­tielles, dites comme en pas­sant :

 

« Si je sème au jar­din, quels mots vien­dront un jour peu­pler ma terre sourde ? »

ou encore :

« Qui va là ? Qui tinte au cœur de l’ombre. »

 

« On cède à l’aventure des mots ». Elle est ici tran­quille, mais juste, pré­cise, avec des for­mules sai­sis­santes : « l’enfance a de claires allées », « bien­tôt, nous ferons feu de l’hiver en nous ».

Parfois, un « mot lève et sert notre mémoire ». C’est bien ce qu’ils font dans ce beau et grave recueil.

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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