> Nos aînés (1)

Nos aînés (1)

Par | 2018-02-28T12:21:03+00:00 15 juillet 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

Le 3 mars 1913, à Reims, nais­sait Roger Caillois. Rares sont jusqu’à pré­sent les hom­mages orga­ni­sés pour cet anni­ver­saire. Et pour­tant, ils auraient été lar­ge­ment méri­tés. La sin­gu­la­ri­té isole, l’ouverture d’esprit aus­si : com­ment clas­ser celui qui fut gram­mai­rien, socio­logue, savant, phi­lo­sophe, cri­tique lit­té­raire, mais aus­si poète, même si ce fut le temps d’un seul recueil. À la ques­tion que lui posaient les Cahiers pour un temps qui lui consa­crèrent un numé­ro en 1981 : « Quelle image aime­riez-vous que l’on garde de votre œuvre, de vous-même ? », n’avait-il pas répon­du : « Peut-être, et exclu­si­ve­ment, celle d’un poète » ?

Retenons donc cette image, sauf que la poé­sie chez lui pro­longe la démarche scien­ti­fique et ne peut se com­prendre sans elle. Prolonge la vie, aus­si. Cela com­mence par un inté­rêt très ancien pour les pierres. Comme Tou Wan, dont le recueil rap­pelle qu’il écri­vit un cata­logue de pierres,  Caillois, avant d’en par­ler, a beau­coup voya­gé pour les acqué­rir, selon trois cri­tères « d’importance crois­sante : bizarre, inso­lite, fan­tas­tique ». Ce sont d’ailleurs les qua­li­tés qui, d’une manière géné­rale, ont rete­nu son inté­rêt de scien­ti­fique, plus atten­tif au qua­li­ta­tif qu’au quan­ti­ta­tif. Comme le reste du monde, les pierres sont fas­ci­nantes par l’excès d’ordre et d’organisation qu’elles mani­festent. Un ordre inin­ter­pré­table, une algèbre trou­blante devant laquelle Caillois est sai­si de ver­tige : « Je parle des pierres : algèbre, ver­tige et ordre », dit-il dans la Dédicace. Ce ver­tige devant une algèbre sans résul­tat (« l’équation sans maître », aurait dit Saint-John Perse, son poète de pré­di­lec­tion), devant un ordre sans autre signi­fi­ca­tion que lui-même, c’est la tâche et l’honneur du poète de lui don­ner forme. Aussi, dans Les Impostures de la poé­sie, Rimbaud est-il loué non pas d’avoir éprou­vé des ver­tiges « mais de les avoir fixés ».

À Pierres, tar­dif (1966),  suc­cède L’Écriture des Pierres (1970) : le poète écrit sur les pierres, mais elles sont elles-mêmes écri­ture, « chiffre » indé­chif­frable. « Écritures des pierres : struc­tures du monde » : ain­si se ter­mine le poème « Jaspe II », sauf que ces struc­tures sont tout sauf lisibles, et que l’interprétation n’est pas de mise, mais sim­ple­ment « la contem­pla­tion intense et pro­lon­gée d’une pierre, monde en réduc­tion, où l’âme éblouie pénètre et goûte une jubi­la­tion exal­tante », ou tout sim­ple­ment la « médi­ta­tion ». L’écriture du poète sur les pierres implique alors une démarche très sin­gu­lière. Nourri des « sciences dia­go­nales » qu’il n’a ces­sé de pra­ti­quer, le poème est une néces­si­té due à l’impossibilité d’un savoir géné­ra­li­sé. Il naît d’un constat d’échec : « Je ne me suis récon­ci­lié avec l’écriture qu’au moment où j’ai com­men­cé à écrire avec la conscience que je le fai­sais de toute façon en pure perte ». C’est ce qu’explique Le Fleuve Alphée, où Caillois, comme le fleuve mytho­lo­gique, remonte le cours de sa vie. Écrire en pure perte, puisque le sens se dérobe, puisque les pierres « n’attestent » qu’elles-mêmes, comme la den­drite, comme le ful­gore porte-lan­terne, mais écrire dans l’espoir de trou­ver « pour un moment, mémo­rable il est vrai, sagesse et récon­fort ». C’est dire que l’écriture poé­tique est chose grave, chose sérieuse et que le poète est aus­si un mora­liste, comme se plaît à le sou­li­gner Judith Schlanger dans son admi­rable article des Cahiers du Sud consa­cré à Caillois (1981).

Au-delà du par­cours per­son­nel de Caillois, d’une constante atten­tion au lan­gage, que ce soit celle du gram­mai­rien ou celle de l’écrivain, une ques­tion est clai­re­ment posée, celle du rap­port de la poé­sie à la science. C’est celle que for­mu­lait expli­ci­te­ment Saint-John Perse dans le dis­cours pro­non­cé en 1960 quand il obtint le prix Nobel : devant la nuit du monde, l’attitude du savant et du poète est iden­tique, celle d’exploration, l’un avec les outils de la rai­son, l’autre avec l’analogie et l’image. La science et la poé­sie ont la même fonc­tion de connais­sance, mais tan­dis que Saint-John Perse, sauf dans les moments de doute de Nocturne, croit en leur pou­voir, Caillois s’incline devant le mys­tère de l’univers. De la rai­son à l’imagination existe une conti­nui­té, et l’exploration dans tous les cas ne livre qu’un constat : le « secret » n’est que « arceaux de hasard ». Si la pierre offre des « signa­tures », si elles reflètent la struc­ture du monde, ce redou­ble­ment n’en est que plus dérou­tant, comme l’est, à son tour, l’écriture du poète. La pierre, l’écriture de la pierre, l’écriture sur la pierre ne signi­fient rien : elles « témoign[en] de soi ».

Quand Saint-John Perse répond à l’obscurité du monde par l’hermétisme, Caillois, dans son humi­li­té, pré­fère une sobrié­té, une sim­pli­ci­té tout aus­si décon­cer­tantes. Que sont en effet ces blocs de prose, qui n’ont pas la construc­tion dis­con­ti­nue des poèmes en prose ordi­naires, mais n’offrent pas non plus la lim­pi­di­té de la prose ?  Descriptions pré­cises, emprunts à la science, coexistent avec des images ou des pas­sages à un autre ordre, comme dans ce bref para­graphe sur les « pierres de l’Antiquité clas­sique » : « La pierre obsi­dienne est noire, trans­pa­rente et mate. On en fait des miroirs. Ils reflètent l’ombre plu­tôt que l’image des êtres ou des choses ». Étonnante, déran­geante, excep­tion­nelle poé­sie, dont le lyrisme conte­nu est par­fois tra­ver­sé d’éclats de sub­jec­ti­vi­té, d’aveux de la fas­ci­na­tion éprou­vée : « Je me laisse glis­ser à conce­voir com­ment se for­mèrent tant d’énigmatiques mer­veilles […] Il me vient alors une sorte d’excitation très par­ti­cu­lière. Je me sens deve­nir un peu de la nature des pierres ».

Mystère du monde, des pierres, et d’une écri­ture qui est elle-même « énig­ma­tique mer­veille ».

 

mm

Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

Voir sa fiche d’auteur

X