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Nos aînés (2)

Par | 2018-02-21T22:01:16+00:00 22 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

Stèles de Segalen et l’énigme de la simplicité 

 

Grande est la diver­si­té des formes du poème chez Segalen, qui crée géné­ra­le­ment à par­tir d’arts inter­ces­seurs. Musicien, des­si­na­teur, il cherche sou­vent à trans­po­ser dans le lan­gage les carac­tères des autres arts qu’il pra­tique. Peintures indique clai­re­ment son orien­ta­tion, Odes et Tibet s’inspirent de la musique, Stèles de la lapi­daire… Segalen a d’ailleurs clai­re­ment indi­qué qu’il n’était pas allé en Chine pour y trou­ver des sujets, mais des formes. Chaque Stèle doit avoir la den­si­té, la sobrié­té, la dure­té de la pierre levée et gra­vée. Ainsi cha­cune, habi­tuel­le­ment courte, est-elle déli­mi­tée par un cadre et faite de mots autant que pos­sible mono­syl­la­biques pour se rap­pro­cher de l’idéogramme chi­nois. Du moins en appa­rence, « l’aise et la sub­jec­ti­vi­té », selon l’expression du poète dans une lettre à Gilbert de Voisins, sont éli­mi­nés du poème pour qu’il devienne un « dur moment pétri­fié », « une mémoire solide », comme le dit « Moment ». La sim­pli­ci­té fait par­tie de cette quête d’une impas­si­bi­li­té qui tente de repro­duire celle de la pierre. À pre­mière lec­ture, la signi­fi­ca­tion du poème paraît donc lim­pide. Pourtant, à la réflexion, il résiste à l’interprétation, il est dou­ble­ment her­mé­tique, parce que clos dans son cadre, et obs­cur.

La ques­tion de l’interprétation est évi­dem­ment cen­trale en lit­té­ra­ture. Les dif­fi­cul­tés qu’elle implique tiennent d’abord à la nature même du lan­gage, à la fois fer­mé et ouvert. Fermé, puisque que, à un moment don­né, la langue consti­tue un sys­tème rela­ti­ve­ment stable, avec une syn­taxe et un lexique don­nés ; ouvert, parce que ce sys­tème évo­lue dans le temps, sous la pres­sion de ses uni­tés elles-mêmes et sur­tout de l’histoire et de la socié­té où il s’insère. La poly­sé­mie du signe est sou­vent fac­teur d’ambiguïté. Il faut alors affron­ter le texte. La lec­ture de la poé­sie n’est pas un acte aisé, d’autant que la ten­ta­tion de l’obscurité y est récur­rente, ne serait-ce, comme le disait Saint-John Perse, que parce que la « nuit » qu’elle pro­pose répond au mys­tère du monde. Localisée sur une figure, sur un vers, ou déployée sur l’ensemble du poème, elle empêche la trans­pa­rence du sens et exige du lec­teur qui y consent tout un tra­vail d’interprétation. À l’hermétisme répond l’herméneutique. Faute en effet de pré­sen­ter un sens immé­dia­te­ment déchif­frable, le texte her­mé­tique com­porte la pos­si­bi­li­té de signi­fi­ca­tions mul­tiples, et son absence de lisi­bi­li­té le charge para­doxa­le­ment d’une mul­ti­pli­ci­té de sens.

Cette obs­cu­ri­té tient à deux rai­sons contra­dic­toires, soit à la richesse du sens, soit au contraire, à son appa­rente pau­vre­té. Dans le pre­mier cas, les mots semblent écla­ter en tout sens, et il devient dif­fi­cile de les appa­rier, comme avec cette péri­phrase de Saint-John Perse : « les mem­branes closes du silence » dans le Poème à l’Étrangère. Dans le second, le sens de la phrase est si évident, si plat, que cela même fait énigme et c’est pré­ci­sé­ment ce qui se passe avec Stèles. « Mon amante a les ver­tus de l’eau », dit le début d’un poème. Un sens évident s’impose, qu’explicite la suite du ver­set : « un sou­rire clair, des gestes cou­lants, une voix pure et chan­tant goutte à goutte ». Ce type de constat, appa­rem­ment objec­tif, consti­tue le type d’énoncé le plus fré­quent mais sa lim­pi­di­té même est étrange autant que peut l’être à la réflexion le « Sous le Pont Mirabeau coule la Seine » d’Apollinaire, qui, si la poé­sie était com­mu­ni­ca­tion, repré­sen­te­rait un degré zéro de l’information et serait inutile.

Le mys­tère réside pré­ci­sé­ment là : pour­quoi par­ler, pour­quoi écrire, si c’est pour ne rien, ou presque rien, dire ? La sim­pli­ci­té a certes la ver­tu de l’évidence, et le texte, de même que le tableau pour Cézanne, s’impose avec la même force que la chose du monde, sauf que l’on ne sait quelle est cette chose à laquelle il ren­voie ! La lec­ture de Segalen requiert alors, comme sou­vent la poé­sie, une lec­ture sinon savante, du moins infor­mée, qui conduit à inter­ro­ger les autres textes et les décla­ra­tions du poète. Si l’amante a les « ver­tus » de l’eau, c’est parce que l’eau a pour pro­prié­té (c’est le sens de vir­tus) essen­tielle de ne pas en avoir. Elle est trans­pa­rente, ou, en termes qui ren­voient à la poé­tique chi­noise, elle est fade. Éloge de la fadeur, tel est le titre d’un livre sti­mu­lant de François Jullien : c’est que la fadeur, l’absence de qua­li­tés, les englobe toutes, elle recèle toutes les vir­tua­li­tés, entre les­quelles elle ne choi­sit pas. Il ne pou­vait échap­per au let­tré qu’était Segalen que là réside, selon Aristote, la supé­rio­ri­té du poète sur l’historien ou le chro­ni­queur : dire le pos­sible, et non ce qui est. Équipée, qui n’est pas un poème, raconte le réel, et décrit des faits, mais Stèles s’en détache pour par­ve­nir « aux remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité », selon les « Conseils au bon voya­geur ». Point n’est besoin d’ailleurs d’aller cher­cher si loin une réfé­rence dans la culture : la stèle « De la com­po­si­tion » consti­tue un par­fait guide de lec­ture. Selon les conseils du Maître, « dans la sage com­po­si­tion », il faut « distingue[r] trois modes : des­crip­tif, simi­laire et allé­go­rique » : la des­crip­tion est à pra­ti­quer lar­ge­ment, la com­pa­rai­son est « d’un emploi pré­cieux », mais « un pin­ceau pru­dent se risque peu jusqu’à l’allégorie », « lumière emprun­tée », « com­men­taire incer­tain ». Segalen en prend le contre-pied et rejette la des­crip­tion, qui « tue le geste » et la res­sem­blance, « faite pour les sots », pour pré­co­ni­ser l’Allégorie : « oh ! tous les pos­sibles sont per­mis ». Il ne s’agit évi­dem­ment pas d’assimiler l’allégorie à la figu­ra­tion, à la repré­sen­ta­tion ima­gée, mais de la défi­nir par le double sens : sur un pre­mier sens, cohé­rent, s’en greffe un second, dans une cor­res­pon­dance qua­si­ment terme à terme : une hiron­delle ne fait pas le prin­temps /​ un com­por­te­ment iso­lé ne fait pas une habi­tude. Or, pour que naisse une inter­pré­ta­tion allé­go­rique, il faut que sur­gisse un soup­çon devant l’incongruité de la phrase ou du texte (pour­quoi par­ler de l’hirondelle alors qu’on évoque un acte iso­lé de Pierre ou Jacques ?) ou, comme dans le cas de Segalen, devant leur aveu­glante évi­dence. Lorsque, dans « Terre jaune », il décrit les monts, la val­lée, les cre­vasses de la Terre, on pense d’abord à l’évocation d’un pay­sage. Mais le doute s’insinue, car, s’il s’agit d’un pay­sage, il n’est vrai­ment pas pit­to­resque. Il ne fait pas voir. La sim­pli­ci­té exces­sive, et même la pla­ti­tude conduisent à une inter­pré­ta­tion allé­go­rique selon laquelle la plaine ren­voie au calme de l’âme, loin des « tumultes » et des « tem­pêtes ». Et là réside tout l’intérêt, toute la beau­té du texte, qui parle à l’esprit autant qu’au cœur.

Sauf qu’il y a tou­jours risque de sur­in­ter­pré­ter ou de mal inter­pré­ter, s’il est vrai qu’interpréter, comme le disait Heidegger, c’est dans tous les cas faire vio­lence au texte.  

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