De Jea­nine Baude, les édi­tions la rumeur libre pub­lient un des derniers recueils, Soudain, (l’autre, Aveux sim­ples, étant pub­lié par Voix d’encre) et le tome I des Œuvres poé­tiques, pré­facée par José Manuel de Vas­con­ce­los : « Une femme qui cherche son devenir », dit-il à juste titre, et qui le cherche à tra­vers le devenir de sa poésie. De fait, la dis­tance sem­ble bien grande entre les pre­miers recueils repris en vol­ume, Oues­sanes (1989), C’était un paysage (1992), Incar­nat désir (1998) et Soudain. Quel saut de la brièveté des pre­miers textes, de la syn­taxe min­i­mal­iste et sou­vent nom­i­nale, dans les lim­ites d’un vers libre de quelques syllabes :

 

La sève
la cham­bre
la quête

(Oues­sanes)

 

Incar­nat désir
glaïeul à mes lèvres

(Incar­nat désir)

 

à ces « Neu­vains » et « Onzains », dont le vers tourne autour de dix syl­labes, et s’étire dans les « ver­sets » de clô­ture ! Entre temps, évidem­ment, il y aura eu Le Chant de Man­hat­tan et Juste une pierre noire.

Les pre­miers lieux du poète sont l’île, mais aus­si la cam­pagne, le temps de la ville vien­dra plus tard, et mal­heureuse­ment aus­si l’expérience de la douleur. C’est l’émerveillement qui domine devant le « pollen d’été » ou la douceur de la nuit, et devant la « gerbe d’étincelles » de l’écriture. Les « pier­res dressées » à la fin d’Incar­nat désir n’ont pas encore pris la couleur noire de la maladie.

C’était pour­tant déjà une exul­ta­tion tra­ver­sée d’éclairs de crainte qui se lisait : le sacré n’est-il pas ambiva­lent, fas­ci­na­tion et ter­reur ? À « la cime du roc », « l’usure », et la « perte » de l’homme est « inex­orable ». Cepen­dant l’horizon était vaste, et l’espoir sans nuages :

 

L’île silen­cieuse
marche 

vers le destin
que j’ai choisi

 

cla­mait autre­fois la poète. La vie s’est chargée d’emporter les illu­sions : à coup sûr, le seul des­tin qui ait été choisi est celui de poète. Car com­ment « la dame au cig­a­r­il­lo » pour­rait-elle avoir décidé de sa vie dans un monde de guer­res, de vio­lence, de « cham­bre à gaz fumante », de mal­adie et de « faille dans les os »  ? « Soudain tu plantes ta détresse en hom­mage à la mer » : le monde est tou­jours là, dans sa splen­deur et son indif­férence, et la « jouis­sance » est tou­jours chan­tée, mais le chant n’est plus aus­si allègre.

Restent évidem­ment des con­stantes, la musique, Xenakis, autre­fois et main­tenant, Venise, le désir, « les accords du plaisir », d’autant plus pré­cieux qu’ils sont plus frag­iles, et l’écriture. Depuis les débuts en poésie, la réflex­ion sur le lan­gage et la poésie est tou­jours présente : la main tran­scrit le feu des sables, dit Oues­sanes, à quoi fait écho le limpi­de « Soudain écrire encore ». La médi­ta­tion est plus explicite dans « Soudain », et il n’est guère de poème dont elle soit absente car elle « inter­fère » avec les choses du monde :

 

Soudain l’interférence de l’amour
Soudain la réal­ité d’une œuvre

Soudain les vari­a­tions et le temps du poème
Soudain une pomme rouge 

 

Le principe même de ces textes dont tous les vers com­men­cent par un « Soudain », ren­for­cé dans les onzains en « Soudain ô soli­tude » à l’orée de cha­cun, est en soi la mar­que du retour de la poésie sur elle-même au tra­vers de la forme. Dans Le Fleuve Alphée, Cail­lois, dont Jea­nine Baude est une grande admi­ra­trice, évo­quait le mou­ve­ment de ce fleuve qui remonte vers sa source. Le mou­ve­ment poé­tique depuis les débuts est un peu à l’image de ce fleuve : si les pre­miers textes appar­ti­en­nent bien à une moder­nité soucieuse d’éviter les règles, avec les derniers, la con­trainte, stro­phe, vers, est au con­traire revendiquée et elle s’ajoute à la répéti­tion archi­tec­tonique qui struc­ture les poèmes et le recueil. C’est retrou­ver la mesure, le nom­bre, dont Mal­lar­mé et Claudel, pour ne citer qu’eux, dis­aient l’importance dans la lutte con­tre le hasard. Ici, le hasard serait plutôt le chaos, qu’évoquent ces énuméra­tions dis­parates, « chao­tiques », selon l’expression qu’employait le grand philo­logue Leo Spitzer à pro­pos de la poésie moderne :

 

Soudain les sonorités pures
Soudain un jet de pierres

Soudain une date
Soudain un atlas des voies fluviales

 

Le vers, ain­si agencé, impose son ordre au désordre :

 

Soudain l’ordre et le poème (7 syllabes)

Soudain le vers et la prose (7 syllabes)

 

et l’écriture dis­ci­pline la colère, l’indignation, qui, depuis tou­jours, font de Jea­nine Baude un poète engagée au ser­vice de l’humain. Le mot « éthique » fig­ure d’ailleurs dans un vers du recueil.

Ce désor­dre apprivoisé, c’est aus­si celui d’une vie où la lec­ture a tenu une place essen­tielle. Dante, Baude­laire, Aris­tote, Homère, sur­gis­sent au détour d’un vers, comme la musique, Varèse ou Jean-Sébastien Bach. C’est celui d’une vie tis­sée de jouis­sances et de drames, rassem­blée sous le signe du cerceau de l’enfance et du cer­cle d’encre, et vic­to­rieuse de la soli­tude dans « la flamme per­pétuelle » de la poésie.

Le fleuve Alphée a coulé vers sa source et le poème vers le mètre et une forme de régu­lar­ité. C’était pour repar­tir aus­sitôt vers d’autres formes, comme celle du ver­set, cette unité inter­mé­di­aire entre le vers, qu’il soit mesuré ou libre, et la prose. La phrase resser­rée dans les lim­ites du vers des neu­vains puis des onzains s’étale – groupes nom­inaux, par­ticipes, propo­si­tions sim­ples – sur trois, qua­tre lignes qui dis­ent la toute puis­sance de la vie :

 

Soudain si le corps est un temps le des­tin restant éveil­lé tu rugis sous le mot son écorce d’aubier sa coque de gran­it tu suis de ta lente mémoire la route de sang la nef des orbes pures tes doigts sur les coss­es émi­et­tant la robe et la chaleur du fruit

 

Ain­si, ce qui aurait pu se révéler une psalmodie fas­ti­dieuse, une recherche formelle monot­o­ne, (« invo­ca­tions sans suite et pal­abres taiseux ») est à la source d’un ver­tige, d’un tour­bil­lon où le lecteur est pris, comme devant la diver­sité du monde, sa beauté et son hor­reur, et où la seule branche à laque­lle il puisse se rac­crocher est l’écriture.

De ses pre­miers poèmes à ses derniers recueils, les vari­a­tions de Jea­nine Baude ne cessent de chanter la poésie, et le poème est comme « un arbre […] plan­té au plein cœur de la page ». Son devenir de femme est bien celui d’une œuvre généreuse en mouvement :

 

Soudain le tout ensem­ble et le lien : le poème

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Mar­seille, ville près de laque­lle elle a vécu. Uni­ver­si­taire, elle a enseigné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sor­bonne. Elle fut pro­fesseur émérite de cette uni­ver­sité. De 1990 à 2010, elle a dirigé la Fon­da­tion Saint-John Perse et a édité chez Gal­li­mard les cor­re­spon­dances du poète avec Jean Paul­han et Roger Cail­lois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a pub­lié de nom­breux arti­cles et plusieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­c­ulière­ment dans les domaines de la rhé­torique et de la poétique.

Tard venue à l’écri­t­ure, elle a com­mencé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’A­mandi­er), puis a pub­lié plusieurs romans (dernier paru, Le poupon, éd. de l’A­mandi­er). Elle s’est tournée vers la poésie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils pub­liés aux édi­tions de l’A­mandi­er, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des saisons, 2012). Elle a col­laboré régulière­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­tographes. Elle fut mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Place de la Sor­bonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décédée en sep­tem­bre 2017.

www.joelle-gardes.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014 
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’en­cre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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