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Jeanine Baude : Soudain

Par | 2018-02-20T12:14:21+00:00 11 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

De Jeanine Baude, les édi­tions la rumeur libre publient un des der­niers recueils, Soudain, (l’autre, Aveux simples, étant publié par Voix d’encre) et le tome I des Œuvres poé­tiques, pré­fa­cée par José Manuel de Vasconcelos : « Une femme qui cherche son deve­nir », dit-il à juste titre, et qui le cherche à tra­vers le deve­nir de sa poé­sie. De fait, la dis­tance semble bien grande entre les pre­miers recueils repris en volume, Ouessanes (1989), C’était un pay­sage (1992), Incarnat désir (1998) et Soudain. Quel saut de la briè­ve­té des pre­miers textes, de la syn­taxe mini­ma­liste et sou­vent nomi­nale, dans les limites d’un vers libre de quelques syl­labes :

 

La sève
la chambre
la quête

(Ouessanes)

 

Incarnat désir
glaïeul à mes lèvres

(Incarnat désir)

 

à ces « Neuvains » et « Onzains », dont le vers tourne autour de dix syl­labes, et s’étire dans les « ver­sets » de clô­ture ! Entre temps, évi­dem­ment, il y aura eu Le Chant de Manhattan et Juste une pierre noire.

Les pre­miers lieux du poète sont l’île, mais aus­si la cam­pagne, le temps de la ville vien­dra plus tard, et mal­heu­reu­se­ment aus­si l’expérience de la dou­leur. C’est l’émerveillement qui domine devant le « pol­len d’été » ou la dou­ceur de la nuit, et devant la « gerbe d’étincelles » de l’écriture. Les « pierres dres­sées » à la fin d’Incarnat désir n’ont pas encore pris la cou­leur noire de la mala­die.

C’était pour­tant déjà une exul­ta­tion tra­ver­sée d’éclairs de crainte qui se lisait : le sacré n’est-il pas ambi­va­lent, fas­ci­na­tion et ter­reur ? À « la cime du roc », « l’usure », et la « perte » de l’homme est « inexo­rable ». Cependant l’horizon était vaste, et l’espoir sans nuages :

 

L’île silen­cieuse
marche

vers le des­tin
que j’ai choi­si

 

cla­mait autre­fois la poète. La vie s’est char­gée d’emporter les illu­sions : à coup sûr, le seul des­tin qui ait été choi­si est celui de poète. Car com­ment « la dame au ciga­rillo » pour­rait-elle avoir déci­dé de sa vie dans un monde de guerres, de vio­lence, de « chambre à gaz fumante », de mala­die et de « faille dans les os »  ? « Soudain tu plantes ta détresse en hom­mage à la mer » : le monde est tou­jours là, dans sa splen­deur et son indif­fé­rence, et la « jouis­sance » est tou­jours chan­tée, mais le chant n’est plus aus­si allègre.

Restent évi­dem­ment des constantes, la musique, Xenakis, autre­fois et main­te­nant, Venise, le désir, « les accords du plai­sir », d’autant plus pré­cieux qu’ils sont plus fra­giles, et l’écriture. Depuis les débuts en poé­sie, la réflexion sur le lan­gage et la poé­sie est tou­jours pré­sente : la main trans­crit le feu des sables, dit Ouessanes, à quoi fait écho le lim­pide « Soudain écrire encore ». La médi­ta­tion est plus expli­cite dans « Soudain », et il n’est guère de poème dont elle soit absente car elle « inter­fère » avec les choses du monde :

 

Soudain l’interférence de l’amour
Soudain la réa­li­té d’une œuvre

Soudain les varia­tions et le temps du poème
Soudain une pomme rouge

 

Le prin­cipe même de ces textes dont tous les vers com­mencent par un « Soudain », ren­for­cé dans les onzains en « Soudain ô soli­tude » à l’orée de cha­cun, est en soi la marque du retour de la poé­sie sur elle-même au tra­vers de la forme. Dans Le Fleuve Alphée, Caillois, dont Jeanine Baude est une grande admi­ra­trice, évo­quait le mou­ve­ment de ce fleuve qui remonte vers sa source. Le mou­ve­ment poé­tique depuis les débuts est un peu à l’image de ce fleuve : si les pre­miers textes appar­tiennent bien à une moder­ni­té sou­cieuse d’éviter les règles, avec les der­niers, la contrainte, strophe, vers, est au contraire reven­di­quée et elle s’ajoute à la répé­ti­tion archi­tec­to­nique qui struc­ture les poèmes et le recueil. C’est retrou­ver la mesure, le nombre, dont Mallarmé et Claudel, pour ne citer qu’eux, disaient l’importance dans la lutte contre le hasard. Ici, le hasard serait plu­tôt le chaos, qu’évoquent ces énu­mé­ra­tions dis­pa­rates, « chao­tiques », selon l’expression qu’employait le grand phi­lo­logue Leo Spitzer à pro­pos de la poé­sie moderne :

 

Soudain les sono­ri­tés pures
Soudain un jet de pierres

Soudain une date
Soudain un atlas des voies flu­viales

 

Le vers, ain­si agen­cé, impose son ordre au désordre :

 

Soudain l’ordre et le poème (7 syl­labes)

Soudain le vers et la prose (7 syl­labes)

 

et l’écriture dis­ci­pline la colère, l’indignation, qui, depuis tou­jours, font de Jeanine Baude un poète enga­gée au ser­vice de l’humain. Le mot « éthique » figure d’ailleurs dans un vers du recueil.

Ce désordre appri­voi­sé, c’est aus­si celui d’une vie où la lec­ture a tenu une place essen­tielle. Dante, Baudelaire, Aristote, Homère, sur­gissent au détour d’un vers, comme la musique, Varèse ou Jean-Sébastien Bach. C’est celui d’une vie tis­sée de jouis­sances et de drames, ras­sem­blée sous le signe du cer­ceau de l’enfance et du cercle d’encre, et vic­to­rieuse de la soli­tude dans « la flamme per­pé­tuelle » de la poé­sie.

Le fleuve Alphée a cou­lé vers sa source et le poème vers le mètre et une forme de régu­la­ri­té. C’était pour repar­tir aus­si­tôt vers d’autres formes, comme celle du ver­set, cette uni­té inter­mé­diaire entre le vers, qu’il soit mesu­ré ou libre, et la prose. La phrase res­ser­rée dans les limites du vers des neu­vains puis des onzains s’étale – groupes nomi­naux, par­ti­cipes, pro­po­si­tions simples – sur trois, quatre lignes qui disent la toute puis­sance de la vie :

 

Soudain si le corps est un temps le des­tin res­tant éveillé tu rugis sous le mot son écorce d’aubier sa coque de gra­nit tu suis de ta lente mémoire la route de sang la nef des orbes pures tes doigts sur les cosses émiet­tant la robe et la cha­leur du fruit

 

Ainsi, ce qui aurait pu se révé­ler une psal­mo­die fas­ti­dieuse, une recherche for­melle mono­tone, (« invo­ca­tions sans suite et palabres tai­seux ») est à la source d’un ver­tige, d’un tour­billon où le lec­teur est pris, comme devant la diver­si­té du monde, sa beau­té et son hor­reur, et où la seule branche à laquelle il puisse se rac­cro­cher est l’écriture.

De ses pre­miers poèmes à ses der­niers recueils, les varia­tions de Jeanine Baude ne cessent de chan­ter la poé­sie, et le poème est comme « un arbre […] plan­té au plein cœur de la page ». Son deve­nir de femme est bien celui d’une œuvre géné­reuse en mou­ve­ment :

 

Soudain le tout ensemble et le lien : le poème

 

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