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Le Chant de Manhattan (3 extraits)

Par | 2018-02-21T23:54:25+00:00 31 mai 2013|Catégories : Blog|

 

Ça s’étire : les longues jambes jusqu’à l’océan, les bras vers le ciel. Un corps, une ville, une étrange com­po­si­tion tota­le­ment ima­gi­née par l’homme blanc. Le Peau-Rouge lui ven­dit pour vingt-quatre dol­lars cette boue, ces col­lines, ce fleuve. Etrange tran­sac­tion si l’on sait que pour un Indien la terre ne nous appar­tient pas. Seulement prê­tée le temps d’une vie et ain­si de géné­ra­tion en géné­ra­tion. L’homme noir, ce fut une autre his­toire. Le vent se glisse entre les tours, avec fra­cas. Il raconte : New York is black, New York is red, New York is yel­low.

 

 

 

 

Auréolé, ce qu’il reste de nuit dans ce jour fade caresse la peau du sur­vi­vant qui passe. Cela gonfle jusqu’au soir sur le zinc où la mousse d’un verre de bière déborde. La fille jette sa tête en arrière sur un rire de gorge. L’ennui, le bal­let char­nel croisent le chant, le ros­si­gnol, les notes. Le trom­pet­tiste souffle. La chan­teuse écrase sa robe d’organdi entre les mains d’un “ guy ”. Les doigts, les jambes, le plan­cher, la houle des­sinent, tracent sur Broadway ce sen­tier apache, défient la grille impla­cable de Manhattan. Sweet Brazil.

 

 

 

Dans les tun­nels s’engouffrent les rails, sous la ville, la ville. Les piliers se dressent foi­son­nants. Diamant qui se ren­verse, com­plice suit les gestes quo­ti­diens, lianes et racines touf­fues s’enchevêtrent aux cour­roies d’acier, aux vérins, aux mains qui se caressent. Le temple et les autels, les femmes s’asseyant leurs yeux bri­dés levés vers d’autres nuits. Les tra­vailleurs anky­lo­sés, le shit, une rame qui roule. Dieu est mort. Le manque et l’iris, les genoux qui se cognent. Les vita­mines, les tran­quilli­sants dans les poches, l’enveloppe de chair qui éructe sur les gra­vats, les immon­dices, les tags, la plainte d’un saxo. La foule se presse, regarde les hor­loges. L’express et le local suivent leur course, la rivière, les courbes, les col­lines, la puan­teur. Les faïences, les mosaïques de Cortland Street, les cou­lures, Ravenne et Bursa, la mos­quée verte, les tapis de prière, la sep­tième année, le sep­tième jour, le sab­bat, une res­pi­ra­tion qui se retient. L’enfant, ses yeux rieurs, sa peau, la cou­leur et la peur, la gan­grène, la galère assis côte à côte et devi­sant. Sur les pou­mons qui s’étiolent, la brû­lure des talons, la tem­pête sans bornes, l’argument d’une jour­née que l’on doit accom­plir. Les signaux ras­surent, immergent leurs fais­ceaux, cèdent à l’homme sa part de jeûne, aimantent ce qui reste de lumière dans les chairs, les vais­seaux.

 

 

 Éditions SEGHERS, 2006

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