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Henry JAMES : Carnets

Par | 2018-02-25T16:16:30+00:00 16 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

À l’occasion du cen­te­naire de la mort de l’écrivain, Gallimard repu­blie les neuf Carnets qu’il a tenus de 1878 à 1911. À la dif­fé­rence de ses car­nets de poche, qui consignent les évé­ne­ments de la vie quo­ti­dienne, ces car­nets ne relatent guère que ceux de la vie lit­té­raire et créa­tive, d’où leur inté­rêt évident. L’édition pro­po­sée reprend le texte et sur­tout les pré­cieuses anno­ta­tions des édi­teurs amé­ri­cains F. O. Matthiessen et K. B. Murdoch (édi­tion de 1947) ain­si que la tra­duc­tion de 1954 par Louise Servicen chez Denoël, revue sur quelques points par l’éditrice de cette nou­velle publi­ca­tion, qui a éga­le­ment signé la pré­face et le dos­sier (chro­no­lo­gie, notices sur les dif­fé­rents car­nets, biblio­gra­phie, notes, et trois index, noms, lieux, œuvres et per­son­nages cités). L’édition offre donc toutes les garan­ties de sérieux et per­met­tra aux ama­teurs, mais peut-être sur­tout aux cher­cheurs qui s’intéressent à l’œuvre de James de péné­trer dans la fabrique de ses textes.

Les car­nets, en effet, sont inéga­le­ment inté­res­sants pour le simple lec­teur, qui n’a lu que cer­tains des romans ou des nou­velles de James. Si, au fil de la lec­ture, on apprend les goûts lit­té­raires de l’écrivain, son admi­ra­tion de Balzac, mais sur­tout de Maupassant, si cer­tains pas­sages, comme dans le Carnet II, donnent des infor­ma­tion sur sa vie per­son­nelle, ses émo­tions après la mort de sa mère et le retour aux États-Unis pro­pice à une inter­ro­ga­tion sur les années pas­sées en Europe, on assiste le plus sou­vent à une énu­mé­ra­tion de sujets, de « scé­na­rios », plus ou moins déve­lop­pés, dont cer­tains ont effec­ti­ve­ment don­né nais­sance à des textes, tan­dis que d’autres ont été aban­don­nés. Il est vrai que le lec­teur ordi­naire qui se sen­ti­ra un peu acca­blé n’aura qu’à consul­ter le pré­cieux index des œuvres et des per­son­nages pour retrou­ver celles qui lui sont fami­lières et s’informer sur leur écri­ture.

 

Témoignages sur la vie mon­daine de James, sur la socié­té qu’il fré­quente et dont il regrette qu’elle le dis­traie de son tra­vail, sur ses modèles lit­té­raires (Maupassant en tout pre­mier lieu), ces car­nets ont sur­tout le grand mérite de nous faire assis­ter à la genèse et au déve­lop­pe­ment de la plu­part des romans et des nou­velles. À par­tir des don­nées que James trouve dans son expé­rience ou dans les anec­dotes qu’on lui raconte, sur­gissent ce qu’il appelle des « germes », c’est-à-dire des « situa­tions », qui importent moins par les détails impli­qués, à la dif­fé­rence du réa­lisme, que par les rela­tions entre les per­son­nages, leur com­por­te­ment, leur psy­cho­lo­gie. Il s’agit d’ailleurs de pré­sen­ter des « types » plus que des indi­vi­dus. Il est en effet « impos­sible de rien faire de valable en art ou en lit­té­ra­ture sans idées géné­rales ». Les fils de l’intrigue sont ensuite tirés, explo­rés dans plu­sieurs direc­tions, avant que l’une d’elles ne s’impose pour la ver­sion défi­ni­tive, par­fois des mois ou même des années plus tard. On peut ain­si suivre l’évolution de Ce que savait Maisie, dont le « sujet » (c’est un autre terme de James, et il accorde à la notion une impor­tance fon­da­men­tale) sur­git au Carnet III. Ce n’est alors qu’un « petit grain de blé » qui germe au Carnet IV, croît au Carnet V mais est tou­jours en herbe au Carnet VI où il est ques­tion « de cette inter­mi­nable petite Maisie » dont il « reste encore 10 000 mots à écrire ».

Ainsi se des­sinent les contraintes exté­rieures et per­son­nelles qui pèsent sur l’écriture. À par­tir du Carnet III revient constam­ment la pré­oc­cu­pa­tion du nombre de mots, « neces­si­té éco­no­mique » essen­tielle pour les nou­velles : « je peux pla­cer 5 000 mots, – voi­là un fait déci­sif, et j’en ai mani­fes­te­ment besoin ». Si la « forme dra­ma­tique paraît [à James] le comble de la beau­té », le besoin d’argent compte pour beau­coup dans le désir de réus­sir au théâtre et dans la tris­tesse lorsque les pièces sont mal accueillies. Mais les contraintes sont sur­tout celles que l’écrivain se donne. La situa­tion, on l’a dit, est fon­da­men­tale, mais tout autant la façon de l’envisager et de la trai­ter. Et cela implique en par­ti­cu­lier deux points qui ont à voir avec la « méthode », les « prin­cipes ». L’un est affir­mé en par­ti­cu­lier après les ten­ta­tives théâ­trales, c’est le recours au « pro­ces­sus scé­nique », la néces­si­té d’une action dyna­mique, orga­ni­sée en « petits actes ». L’autre, la pré­oc­cu­pa­tion de tou­jours, est la ques­tion du nar­ra­teur. Ce n’est pas à un auteur omni­scient de racon­ter ce qu’il sait, et en cela, le rôle de James dans l’évolution des tech­niques nar­ra­tives a été fon­da­men­tal : le nar­ra­teur, avec lequel l’auteur ne s’identifie pas, est un des per­son­nages du roman, dans l’action ou en marge, peu importe. S’il prend rare­ment la parole en pre­mière per­sonne, c’est à tra­vers son point de vue que les faits sont racon­tés. L’auteur s’installe en quelque sorte dans son inti­mi­té et ne donne accès à l’action et aux per­son­nages que réfrac­tés à tra­vers sa conscience.

 

De ces Carnets, on tire­ra donc une leçon à médi­ter : l’écriture n’est pas une ques­tion d’inspiration ou d’expression, elle naît d’une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre à par­tir de l’observation et d’un tra­vail assi­du : « Ah ! l’atmosphère conso­lante, cla­ri­fiante, du tra­vail – heures sacrées, ines­ti­mables ! »