> BAUDELAIRE : Fusées, Mon cœur mis à nu et autres fragments

BAUDELAIRE : Fusées, Mon cœur mis à nu et autres fragments

Par | 2018-02-22T21:57:23+00:00 20 septembre 2016|Catégories : Critiques|

Voilà une édi­tion admi­rable en tout point, docu­men­tée, pré­cise, fouillée, scru­pu­leuse, qui donne toutes les infor­ma­tions néces­saires pour abor­der ces frag­ments d’un livre seule­ment « rêvé », sans se lan­cer dans des inter­pré­ta­tions for­cées et réduc­trices, telles qu’il en existe beau­coup. Les annexes (des textes en rela­tion avec les dif­fé­rentes sec­tions du volume) puis un dos­sier (chro­no­lo­gie, notice, biblio­gra­phie, notes, index des noms, des œuvres et des lieux, index des notions et des thèmes) sont d’incomparable outils si l’on veut entrer plus pro­fon­dé­ment dans l’œuvre. Le pari d’une telle édi­tion était pour­tant dif­fi­cile à tenir, s’agissant de textes qui n’existent qu’à l’état de frag­ments ou de notes et que l’on a trop sou­vent ras­sem­blés, en leur don­nant une uni­té fac­tice, sous le titre de Journaux intimes, alors même qu’ils ne suivent aucun ordre chro­no­lo­gique et qu’ils ne pré­sentent géné­ra­le­ment pas de date. Les tra­di­tions édi­to­riales sont rap­pe­lées et expli­quées, comme cette autre, due à Poulet-Malassis, qui a clas­sé et numé­ro­té les feuillets, ins­tal­lant un ordre qui n’existait pas. André Guyaux a adop­té ce clas­se­ment, qui est deve­nu inévi­table, mais le com­mente en détails et refuse « le contre­sens qui fait recou­rir dans le com­men­taire à des for­mules telles que « “la pre­mière fusée” ou le “début de Mon cœur mis à nu” ». Si les séries Fusées et Mon cœur mis à nu sont bien dis­tinctes, la série Hygiène, quelques feuillets aux titres fluc­tuants, qui pré­sentent tou­te­fois le mot « hygiène », est dif­fi­cile à iden­ti­fier si bien qu’elle a sou­vent été rat­ta­chée à l’une des deux autres. A. Guyaux, sur la base d’arguments solides, en fait un tout auto­nome et adopte comme prin­cipe qu’il faut « évi­ter de don­ner au texte le carac­tère ache­vé qu’il n’a pas ».

Le volume pro­je­té, des­ti­né à ras­sem­bler les trois séries est, selon l’expression de Baudelaire à sa mère, un « livre de ran­cunes », sous le double patro­nage d’Edgar Poe et de Joseph de Maistre. Les thèmes abor­dés sont constants de l’une à l’autre. Ils se déclinent avant tout en termes de « contre », contre le pro­grès en par­ti­cu­lier : « la croyance au pro­grès est une doc­trine de pares­seux ». Baudelaire, admi­ra­teur du poète, déteste pour­tant le Hugo qui le prône. Comment le pro­grès pour­rait-il exis­ter quand le mal est omni­pré­sent ? Dans l’amour évi­dem­ment, ce qui explique l’intérêt pour Les Liaisons dan­ge­reuses : « La volup­té unique et suprême de l’amour gît dans la cer­ti­tude de faire le mal ». Mais c’est plus pro­fon­dé­ment la ques­tion du péché qui le retient, dans la ligne de Joseph de Maistre. Contre Jean-Jacques Rousseau (« Jean-Jacques – auteur sen­ti­men­tal et infâme », écrit-il dans De quelques pré­ju­gés contem­po­rains, qui figurent aus­si dans le volume, avec des Notes pré­cieuses et des Notes sur Les Liaisons dan­ge­reuses), Baudelaire affirme que l’homme n’est pas bon mais d’une « indes­truc­tible, éter­nelle, uni­ver­selle et ingé­nieuse féro­ci­té ». C’est là moins une réflexion morale que méta­phy­sique ou plu­tôt théo­lo­gique car c’est la ques­tion du péché, dont l’homme porte les « traces » si bien que nul n’est inno­cent, et sur­tout celle de la chute, dont le rire et le plai­sir sont un signe, qui pré­oc­cupent Baudelaire. La chute, à ses yeux, est un mys­tère : « la créa­tion ne serait-elle pas la chute de Dieu ? » Il n’y a d’ailleurs « d’intéressant sur la Terre que les Religions » aux­quelles ne s’oppose pas la super­sti­tion qui est, para­doxa­le­ment, « le réser­voir de toutes les véri­tés ». Autre constante, la cri­tique de la femme : comme le com­merce, « la femme est natu­relle, c’est-à-dire abo­mi­nable », elle est le « le contraire du dan­dy ». Baudelaire n’a pas de mot assez dur pour la « femme Sand », « cette latrine ». « Le bon sens », « le cœur », dont il faut se méfier, nul plus que la femme, le peuple et le mau­vais poète, qui croit à « l’inspiration », ne les incarnent. La ques­tion du Beau revient sou­vent : « J’ai trou­vé la défi­ni­tion du Beau, – de mon Beau. C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, lais­sant car­rière à la conjec­ture. » Et encore : « Le mys­tère, le regret, sont aus­si des carac­tères du Beau », en asso­cia­tion avec le Malheur. L’écrivain, c’est celui qui a un « coup d’œil indi­vi­duel », puis une « tour­nure d’esprit sata­nique ».

Au centre de la réflexion, se situe en effet l’individu, qui seul pour­rait connaître le pro­grès : « Il ne peut y avoir de pro­grès (vrai, c’est-à-dire moral) que dans l’individu et par l’individu lui-même. » Mais l’individu Baudelaire est pris entre des ten­dances contra­dic­toires et lutte pour sub­sti­tuer à la menace de la « vapo­ri­sa­tion » du moi la « cen­tra­li­sa­tion », c’est-à-dire la concen­tra­tion. La méthode, l’hygiène prô­nées reposent en grande par­tie sur le tra­vail, malé­dic­tion inévi­table et seule res­source à la pros­cra­ti­na­tion et au spleen : « Il faut tra­vailler, sinon par goût, au moins par déses­poir, tout bien véri­fié, tra­vailler est moins ennuyeux que s’amuser », affir­ma­tion que Musset, que Baudelaire détes­tait et qu’il qua­li­fiait de pares­seux, aurait pour­tant pu pro­non­cer. Le tae­dium vitae, et l’acédie, ne sont pas seule­ment la mala­die des moines.

Si la concen­tra­tion est dif­fi­cile à atteindre en ce qui concerne le moi qui se dis­perse, elle carac­té­rise au moins le style, qui est celui de la maxime. Pas de véri­table confi­dence sur soi, mais une suite de réflexions sous forme d’aphorismes, sou­vent para­doxaux et pro­vo­cants, empreints d’une féro­ci­té sou­vent iro­nique : « Être un homme utile m’a tou­jours paru quelque chose de bien hideux », « Les nations n’ont de grands hommes que mal­gré elles », « Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait même pas besoin de régner »… On pour­rait les mul­ti­plier. Toutes révèlent une pro­fonde souf­france et un mal-être, si bien que si ces pièces qui offrent un inté­rêt lit­té­raire et intel­lec­tuel essen­tiel et sus­citent la réflexion, entraînent aus­si l’émotion devant un poète tor­tu­ré, en proie à la souf­france et au mal-être, à la « colère » et à la « tris­tesse », pour reprendre ses mots. Colère et tris­tesse, n’est-ce pas notre lot quo­ti­dien ?