Voilà une édi­tion admirable en tout point, doc­u­men­tée, pré­cise, fouil­lée, scrupuleuse, qui donne toutes les infor­ma­tions néces­saires pour abor­der ces frag­ments d’un livre seule­ment « rêvé », sans se lancer dans des inter­pré­ta­tions for­cées et réduc­tri­ces, telles qu’il en existe beaucoup.

Les annex­es (des textes en rela­tion avec les dif­férentes sec­tions du vol­ume) puis un dossier (chronolo­gie, notice, bib­li­ogra­phie, notes, index des noms, des œuvres et des lieux, index des notions et des thèmes) sont d’incomparable out­ils si l’on veut entr­er plus pro­fondé­ment dans l’œuvre. Le pari d’une telle édi­tion était pour­tant dif­fi­cile à tenir, s’agissant de textes qui n’existent qu’à l’état de frag­ments ou de notes et que l’on a trop sou­vent rassem­blés, en leur don­nant une unité fac­tice, sous le titre de Jour­naux intimes, alors même qu’ils ne suiv­ent aucun ordre chronologique et qu’ils ne présen­tent générale­ment pas de date. Les tra­di­tions édi­to­ri­ales sont rap­pelées et expliquées, comme cette autre, due à Poulet-Malas­sis, qui a classé et numéroté les feuil­lets, instal­lant un ordre qui n’existait pas. André Guyaux a adop­té ce classe­ment, qui est devenu inévitable, mais le com­mente en détails et refuse « le con­tre­sens qui fait recourir dans le com­men­taire à des for­mules telles que « “la pre­mière fusée” ou le “début de Mon cœur mis à nu” ». Si les séries Fusées et Mon cœur mis à nu sont bien dis­tinctes, la série Hygiène, quelques feuil­lets aux titres fluc­tu­ants, qui présen­tent toute­fois le mot « hygiène », est dif­fi­cile à iden­ti­fi­er si bien qu’elle a sou­vent été rat­tachée à l’une des deux autres. A. Guyaux, sur la base d’arguments solides, en fait un tout autonome et adopte comme principe qu’il faut « éviter de don­ner au texte le car­ac­tère achevé qu’il n’a pas ».

Fusées - Mon cœur mis à nu et autres fragments posthumes Édition d'André Guyaux Nouvelle édition Collection Folio classique (n° 6092), Gallimard

Charles Baude­laire, Fusées — Mon cœur mis à nu et autres frag­ments posthumes, Col­lec­tion Folio clas­sique (n° 6092), Gallimard

Le vol­ume pro­jeté, des­tiné à rassem­bler les trois séries est, selon l’expression de Baude­laire à sa mère, un « livre de ran­cunes », sous le dou­ble patron­age d’Edgar Poe et de Joseph de Maistre. Les thèmes abor­dés sont con­stants de l’une à l’autre. Ils se décli­nent avant tout en ter­mes de « con­tre », con­tre le pro­grès en par­ti­c­uli­er : « la croy­ance au pro­grès est une doc­trine de paresseux ». Baude­laire, admi­ra­teur du poète, déteste pour­tant le Hugo qui le prône. Com­ment le pro­grès pour­rait-il exis­ter quand le mal est omniprésent ? Dans l’amour évidem­ment, ce qui explique l’intérêt pour Les Liaisons dan­gereuses : « La volup­té unique et suprême de l’amour gît dans la cer­ti­tude de faire le mal ». Mais c’est plus pro­fondé­ment la ques­tion du péché qui le retient, dans la ligne de Joseph de Maistre. Con­tre Jean-Jacques Rousseau (« Jean-Jacques – auteur sen­ti­men­tal et infâme », écrit-il dans De quelques préjugés con­tem­po­rains, qui fig­urent aus­si dans le vol­ume, avec des Notes pré­cieuses et des Notes sur Les Liaisons dan­gereuses), Baude­laire affirme que l’homme n’est pas bon mais d’une « inde­struc­tible, éter­nelle, uni­verselle et ingénieuse féroc­ité ». C’est là moins une réflex­ion morale que méta­physique ou plutôt théologique car c’est la ques­tion du péché, dont l’homme porte les « traces » si bien que nul n’est inno­cent, et surtout celle de la chute, dont le rire et le plaisir sont un signe, qui préoc­cu­pent Baude­laire. La chute, à ses yeux, est un mys­tère : « la créa­tion ne serait-elle pas la chute de Dieu ? » Il n’y a d’ailleurs « d’intéressant sur la Terre que les Reli­gions » aux­quelles ne s’oppose pas la super­sti­tion qui est, para­doxale­ment, « le réser­voir de toutes les vérités ». Autre con­stante, la cri­tique de la femme : comme le com­merce, « la femme est naturelle, c’est-à-dire abom­inable », elle est le « le con­traire du dandy ». Baude­laire n’a pas de mot assez dur pour la « femme Sand », « cette latrine ». « Le bon sens », « le cœur », dont il faut se méfi­er, nul plus que la femme, le peu­ple et le mau­vais poète, qui croit à « l’inspiration », ne les incar­nent. La ques­tion du Beau revient sou­vent : « J’ai trou­vé la déf­i­ni­tion du Beau, – de mon Beau. C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, lais­sant car­rière à la con­jec­ture. » Et encore : « Le mys­tère, le regret, sont aus­si des car­ac­tères du Beau », en asso­ci­a­tion avec le Mal­heur. L’écrivain, c’est celui qui a un « coup d’œil indi­vidu­el », puis une « tour­nure d’esprit satanique ».

Au cen­tre de la réflex­ion, se situe en effet l’individu, qui seul pour­rait con­naître le pro­grès : « Il ne peut y avoir de pro­grès (vrai, c’est-à-dire moral) que dans l’individu et par l’individu lui-même. » Mais l’individu Baude­laire est pris entre des ten­dances con­tra­dic­toires et lutte pour sub­stituer à la men­ace de la « vapor­i­sa­tion » du moi la « cen­tral­i­sa­tion », c’est-à-dire la con­cen­tra­tion. La méth­ode, l’hygiène prônées reposent en grande par­tie sur le tra­vail, malé­dic­tion inévitable et seule ressource à la pro­scrati­na­tion et au spleen : « Il faut tra­vailler, sinon par goût, au moins par dés­espoir, tout bien véri­fié, tra­vailler est moins ennuyeux que s’amuser », affir­ma­tion que Mus­set, que Baude­laire détes­tait et qu’il qual­i­fi­ait de paresseux, aurait pour­tant pu pronon­cer. Le taedi­um vitae, et l’acédie, ne sont pas seule­ment la mal­adie des moines.

Si la con­cen­tra­tion est dif­fi­cile à attein­dre en ce qui con­cerne le moi qui se dis­perse, elle car­ac­térise au moins le style, qui est celui de la maxime. Pas de véri­ta­ble con­fi­dence sur soi, mais une suite de réflex­ions sous forme d’aphorismes, sou­vent para­dox­aux et provo­cants, empreints d’une féroc­ité sou­vent ironique : « Être un homme utile m’a tou­jours paru quelque chose de bien hideux », « Les nations n’ont de grands hommes que mal­gré elles », « Dieu est le seul être qui, pour régn­er, n’ait même pas besoin de régn­er »… On pour­rait les mul­ti­pli­er. Toutes révè­lent une pro­fonde souf­france et un mal-être, si bien que si ces pièces qui offrent un intérêt lit­téraire et intel­lectuel essen­tiel et sus­ci­tent la réflex­ion, entraî­nent aus­si l’émotion devant un poète tor­turé, en proie à la souf­france et au mal-être, à la « colère » et à la « tristesse », pour repren­dre ses mots. Colère et tristesse, n’est-ce pas notre lot quotidien ?

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Mar­seille, ville près de laque­lle elle a vécu. Uni­ver­si­taire, elle a enseigné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sor­bonne. Elle fut pro­fesseur émérite de cette uni­ver­sité. De 1990 à 2010, elle a dirigé la Fon­da­tion Saint-John Perse et a édité chez Gal­li­mard les cor­re­spon­dances du poète avec Jean Paul­han et Roger Cail­lois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a pub­lié de nom­breux arti­cles et plusieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­c­ulière­ment dans les domaines de la rhé­torique et de la poétique.

Tard venue à l’écri­t­ure, elle a com­mencé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’A­mandi­er), puis a pub­lié plusieurs romans (dernier paru, Le poupon, éd. de l’A­mandi­er). Elle s’est tournée vers la poésie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils pub­liés aux édi­tions de l’A­mandi­er, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des saisons, 2012). Elle a col­laboré régulière­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­tographes. Elle fut mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Place de la Sor­bonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décédée en sep­tem­bre 2017.

www.joelle-gardes.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014 
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’en­cre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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