> Abdellatif Laâbi, le jardinier de l’âme

Abdellatif Laâbi, le jardinier de l’âme

Par | 2017-12-30T15:12:49+00:00 19 avril 2012|Catégories : Abdellatif Laâbi, Critiques|

On serait ten­té d’introduire au der­nier livre d’Abdellatif Laâbi en affir­mant qu’on ne pré­sente plus ce grand mon­sieur du poème, cette grande voix huma­niste ayant œuvré pour la paix entre les cultures, grand révol­té, grand impli­qué, grand indi­gné, grand tra­duc­teur, grand pro­fes­seur, grand écri­vain. Certainement n’aimerait-t-il pas l’emploi ni la répé­ti­tion de cet adjec­tif. Qu’il nous per­mette.

Mais Abdellatif Laâbi nous offre avec Zone de Turbulences un chant à la hau­teur de ses plus belles réus­sites, celles qui ame­nèrent le cou­ron­ne­ment de son œuvre par le prix Goncourt de poé­sie en 2009.

Et, de fait, ce livre, d’une cer­taine manière, remet en pers­pec­tive l’œuvre de l’homme. Zone de tur­bu­lences force à recon­naitre que chaque livre de Laâbi nous met en pré­sence d’un poète que l’on doit pré­sen­ter à nou­veau tant les modu­la­tions de sa voix ajoutent des cou­leurs aux cou­leurs connues, des nuances aux cernes de lumière, une émo­tion renou­ve­lée de poème en poème, comme une marche de la vie à la mort assu­mée à hau­teur d’homme.

Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès, au Maroc. Professeur de fran­çais, il fonde avec des poètes maro­cains la revue Souffles qui joua un rôle majeur dans la culture magh­ré­bine des années 1966 à 1972. « Le pro­jet de Souffles, écrit Jacques Alessandra, invi­tait à la redé­fi­ni­tion de la fonc­tion sociale de l’écrivain, à la légi­ti­mi­té de la langue d’expression, à la réno­va­tion tech­nique de l’écriture, à la reva­lo­ri­sa­tion de la culture natio­nale, à l’inflexion du cultuel vers le poli­tique. » Le lec­teur pas­sion­né pour­ra se rendre avec pro­fit sur le site des archives de la revue : http://​clic​net​.swarth​more​.edu/​s​o​u​f​f​l​e​s​/​s​o​m​m​a​i​r​e​.​h​tml

Son com­bat pour la liber­té d’opinion vaut à Laâbi d’être empri­son­né à plu­sieurs reprises de 1972 à 1980. Il est assi­gné à rési­dence, puis s’exile en France en 1985. La même année, Jack Lang le nomme com­man­deur dans l’ordre des Arts et des Lettres.

« Mon pre­mier choc, révèle Laâbi,  fut la décou­verte de l’œuvre de Dostoïevski. Je décou­vrais avec lui que la vie est un appel inté­rieur et un regard de com­pas­sion jeté sur le monde des hommes. »

La com­pas­sion, voi­là le maitre mot, peut-être, de ce pas sup­plé­men­taire dans la vie, dans l’être, dans le poème, accom­pli par Zone de tur­bu­lences.

Tout com­mence par la dou­leur du corps, ce “conti­nent”,  dou­leur qui n’épargne pas l’homme qui a vécu, a résis­té, s’est enga­gé au péril de sa peau, cette dou­leur qui, comme un vent du soir, s’abaisse enfin, se calme et ouvre la brèche par laquelle l’esprit du poète peut envi­sa­ger de chan­ter.

Mais chan­ter quoi ?

Chanter pour­tant, même s’il faut enta­mer ce chant pré­ci­sé­ment par ce qui semble lui faire défaut, vou­loir l’en empê­cher, l’atteindre. Car il s’agit sans cesse de cela et aujourd’hui comme jamais : ouvrir une brèche contre tout ce qui, métho­di­que­ment, cherche à muse­ler l’âme et l’homme, tout ce qui entend contraindre l’homme aux brou­ha­has, aux com­men­taires, à la réac­tion pul­sion­nelle en le pri­vant de temps, de temps pour chan­ter et vivre.

La dou­leur cal­mée, c’est donc tout natu­rel­le­ment, tout géné­reu­se­ment que le poète s’engage dans le chant. Ce chant qui doit lui per­mettre de tra­ver­ser sa “zone de tur­bu­lences”. Et les poèmes alors égre­nés défi­nissent et subliment les tur­bu­lences en ques­tion, qui sont celles d’une vie res­pon­sable, souf­frant dans son corps les maux infli­gés par l’humanité à elle-même, por­tant voix com­pas­sion­nelle sur les tra­vers et les souf­frances, trou­vant tou­jours le souffle pour consa­crer la beau­té dans les tré­sors insoup­çon­nés.

Et c’est alors au jar­di­nier de l’âme que le poète s’adresse, à celui qui sarcle l’aire du dedans tant qu’il reste une res­pi­ra­tion pour ani­mer le corps et l’esprit. Car il s’agit, jusqu’au der­nier ins­tant, d’opposer au néant le ferment du verbe com­po­sé, de trans­for­mer l’antimatière informe et éphé­mère du chaos indi­vi­duel en pay­sage aug­men­té d’amour.

Livre après livre, jour après jour, pas après pas et sans relâche, Laâbi est lui-même ce jar­di­nier lais­sant entrer en terre le semis du poème.

Demain
n’est pas de mon res­sort

Je ne suis
et ne sau­rais être
que le fils d’aujourd’hui
.

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