On serait ten­té d’in­tro­duire au dernier livre d’Ab­del­latif Laâbi en affir­mant qu’on ne présente plus ce grand mon­sieur du poème, cette grande voix human­iste ayant œuvré pour la paix entre les cul­tures, grand révolté, grand impliqué, grand indigné, grand tra­duc­teur, grand pro­fesseur, grand écrivain. Cer­taine­ment n’aimerait-t-il pas l’emploi ni la répéti­tion de cet adjec­tif. Qu’il nous permette.

Mais Abdel­latif Laâbi nous offre avec Zone de Tur­bu­lences un chant à la hau­teur de ses plus belles réus­sites, celles qui amenèrent le couron­nement de son œuvre par le prix Goncourt de poésie en 2009.

Et, de fait, ce livre, d’une cer­taine manière, remet en per­spec­tive l’œu­vre de l’homme. Zone de tur­bu­lences force à recon­naitre que chaque livre de Laâbi nous met en présence d’un poète que l’on doit présen­ter à nou­veau tant les mod­u­la­tions de sa voix ajoutent des couleurs aux couleurs con­nues, des nuances aux cernes de lumière, une émo­tion renou­velée de poème en poème, comme une marche de la vie à la mort assumée à hau­teur d’homme.

Abdel­latif Laâbi est né en 1942 à Fès, au Maroc. Pro­fesseur de français, il fonde avec des poètes maro­cains la revue Souf­fles qui joua un rôle majeur dans la cul­ture maghrébine des années 1966 à 1972. « Le pro­jet de Souf­fles, écrit Jacques Alessan­dra, invi­tait à la redéf­i­ni­tion de la fonc­tion sociale de l’écrivain, à la légitim­ité de la langue d’ex­pres­sion, à la réno­va­tion tech­nique de l’écri­t­ure, à la reval­ori­sa­tion de la cul­ture nationale, à l’in­flex­ion du cultuel vers le poli­tique. » Le lecteur pas­sion­né pour­ra se ren­dre avec prof­it sur le site des archives de la revue : http://clicnet.swarthmore.edu/souffles/sommaire.html

Son com­bat pour la lib­erté d’opinion vaut à Laâbi d’être empris­on­né à plusieurs repris­es de 1972 à 1980. Il est assigné à rési­dence, puis s’exile en France en 1985. La même année, Jack Lang le nomme com­man­deur dans l’or­dre des Arts et des Lettres.

« Mon pre­mier choc, révèle Laâbi,  fut la décou­verte de l’œuvre de Dos­toïevs­ki. Je décou­vrais avec lui que la vie est un appel intérieur et un regard de com­pas­sion jeté sur le monde des hommes. »

La com­pas­sion, voilà le maitre mot, peut-être, de ce pas sup­plé­men­taire dans la vie, dans l’être, dans le poème, accom­pli par Zone de tur­bu­lences.

Tout com­mence par la douleur du corps, ce “con­ti­nent”,  douleur qui n’é­pargne pas l’homme qui a vécu, a résisté, s’est engagé au péril de sa peau, cette douleur qui, comme un vent du soir, s’abaisse enfin, se calme et ouvre la brèche par laque­lle l’e­sprit du poète peut envis­ager de chanter.

Mais chanter quoi ?

Chanter pour­tant, même s’il faut entamer ce chant pré­cisé­ment par ce qui sem­ble lui faire défaut, vouloir l’en empêch­er, l’at­tein­dre. Car il s’ag­it sans cesse de cela et aujour­d’hui comme jamais : ouvrir une brèche con­tre tout ce qui, méthodique­ment, cherche à musel­er l’âme et l’homme, tout ce qui entend con­train­dre l’homme aux brouha­has, aux com­men­taires, à la réac­tion pul­sion­nelle en le pri­vant de temps, de temps pour chanter et vivre.

La douleur calmée, c’est donc tout naturelle­ment, tout généreuse­ment que le poète s’en­gage dans le chant. Ce chant qui doit lui per­me­t­tre de tra­vers­er sa “zone de tur­bu­lences”. Et les poèmes alors égrenés définis­sent et sub­li­ment les tur­bu­lences en ques­tion, qui sont celles d’une vie respon­s­able, souf­frant dans son corps les maux infligés par l’hu­man­ité à elle-même, por­tant voix com­pas­sion­nelle sur les tra­vers et les souf­frances, trou­vant tou­jours le souf­fle pour con­sacr­er la beauté dans les tré­sors insoupçonnés.

Et c’est alors au jar­dinier de l’âme que le poète s’adresse, à celui qui sar­cle l’aire du dedans tant qu’il reste une res­pi­ra­tion pour ani­mer le corps et l’e­sprit. Car il s’ag­it, jusqu’au dernier instant, d’op­pos­er au néant le fer­ment du verbe com­posé, de trans­former l’an­ti­matière informe et éphémère du chaos indi­vidu­el en paysage aug­men­té d’amour.

Livre après livre, jour après jour, pas après pas et sans relâche, Laâbi est lui-même ce jar­dinier lais­sant entr­er en terre le semis du poème.

Demain
n’est pas de mon ressort

Je ne suis
et ne saurais être
que le fils d’au­jour­d’hui
.