Ce soix­ante treiz­ième acte de la revue Tra­ver­sées, née et encore domi­cil­iée en Bel­gique, tourne autour de la per­son­ne du grand écrivain maro­cain Abdel­latif Laâbi.

Dans une pre­mière par­tie, le respon­s­able de la revue, Patrice Breno, fait état de la rai­son de ce numéro spé­cial : la man­i­fes­ta­tion Tarn en poésie, organ­isée par l’as­so­ci­a­tion ARPO — laque­lle, en plus d’un auteur réputé, con­vie une revue à venir débat­tre autour de l’écri­t­ure et de la lit­téra­ture. Pour cette année 2014, ce fût à A.Laâbi et à la revue Tra­ver­sées de venir à ces rencontres.

 

Point d’orgue de cette man­i­fes­ta­tion, la ren­con­tre entre l’au­teur et les collégiens/lycéens de la région qui, pour l’oc­ca­sion, ont lu, étudié, et tra­vail­lé autour de l’œuvre du poète orig­i­naire de Fès. Retran­scrits presque inté­grale­ment, ces pro­pos entre gens égaux — car pas de pos­ture de l’écrivain face au péquin, pour A. Laâbi — lais­sent entrevoir tout le com­bat de l’homme, le tra­vail de l’au­teur, la sincérité sans cal­cul de l’homme, l’hu­man­isme de l’au­teur. Il explique, en des mots sim­ples et per­cu­tants, son vécu de résis­tant poé­tique, dans les années soix­ante-dix ; engage­ments pour le droit à vivre comme un citoyen respec­té, quels que soient ses choix de vie. Com­bats qu’il mène encore, même si le Maroc a con­sid­érable­ment changé, comme la France et le reste du monde, d’ailleurs.

Tra­ver­sée n°73, sep­tem­bre 2014

On retien­dra, mais pas seule­ment, de ces pages pas­sion­nantes, ces quelques mots de l’au­teur qui, espérons-le, en fer­ont réfléchir cer­tains, quand on sait que A.Laâbi a passé un nom­bre con­sid­érable d’an­nées en prison, pour “délit d’op­po­si­tion” : ” Je ne sais pas si vous êtes con­scient du priv­ilège qui est le vôtre. D’être dans un pays où le fait de s’ex­primer libre­ment, de cri­ti­quer ceux qui gou­ver­nent, dans ce pays, est une chose normale.”

Pour finir cette pre­mière par­tie de la revue, un arti­cle en  hom­mage à A.Laâbi, écrit par Paul Math­ieu ; suivi de ces mots de respect, voire d’af­fec­tion, du poète algérien Abdel­mad­jid Kaouah, dont l’apho­risme de résis­tance reste gravé pour longtemps dans la mémoire du lecteur : “Les poètes ne font pas les révo­lu­tions, ils écrivent le rêve de chang­er la vie.”

Vient la sec­onde par­tie de ce numéro, qui offre à lire des écrivains du Maghreb via  pros­es, poèmes ou fables réal­istes mor­dantes, auteurs par­mi lesquels Abdel­ma­jid Ben­jel­loun (“Le seul mys­tère que je con­naisse con­siste dans ce que je ne vois pas dans ce que je vois.”), ou bien Aya Ched­da­di (“Jamais est un mot-lunette pour ceux comme toi / qui ont besoin de cer­ti­tudes extérieures”).

Enfin, pour con­clure , un dossier sur quelques poètes maro­cains, pré­paré par Nass­er-Edine Boucheqif, avec, entre autres, Naï­ma Fanou (“Le paysan tire la terre par ses cheveux / et elle enfonce / ses ongles / dans la boue”), Mohamed Loughafi (“les nuages du cœur s’a­mon­cel­lent / et le corps un désert / qui tente la séduc­tion de l’empressement”), ou encore Has­san Naj­mi (“Ce poème ne m’ap­par­tient pas -”)

Ces deux dossiers trans­met­tent une vision très pré­cise, voire par­ti­c­ulière ; on est guidé du début à la fin par un cer­tain lyrisme, un raf­fine­ment de la langue, un engage­ment poétique/politique des auteurs, un rap­port intense à la Foi (sous de mul­ti­ples formes), et même par­fois un humour sophis­tiqué. Mais est-ce là la plus com­plète représen­ta­tion de la lit­téra­ture du Maghreb ? Non, le choix est évi­dent. Toute revue a une ligne édi­to­ri­ale qu’elle se doit de respecter. Aucun reproche à faire, donc, sur ce point, à cette antholo­gie con­tem­po­raine ron­de­ment menée. En revanche, on pour­rait, non pas reprocher, mais deman­der pourquoi n’a-t-on droit qu’à une si petite par­tic­i­pa­tion fémi­nine à l’ensemble. 

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Vincent Motard-Avargues

Vin­cent Motard-Avar­gues, né le 15 juin 1975, à Bor­deaux ; pho­tographe & musi­cien, a pub­lié quelques livres. Poésie : — “Car­nets d’un plongeur sec”, édi­tions Gros Textes, 2019 — “La chair de la pierre”, édi­tions Incli­nai­son, 2018 — “(im)permanence”, édi­tions Encres Vives, 2015 — “Je de l’Ego”, édi­tions du Cygne, 2015 — “Recul du trait de côte”, édi­tions de la Crypte, 2014 — “À ce qui est de ce qui n’a”, édi­tions Encres Vives, 2013 — “Leurs mains gan­tées de ciels”, édi­tions Encres Vives, 2012 — “Le vil­lage retrou­vé”, édi­tions Encres Vives, 2012 — “Si peu, tout”, Éclats d’en­cre édi­teur, 2012 — “l’Al­pha est l’Omé­ga”, ‑36° édi­tions, 2011 — “Un écho de nuit”, édi­tions du Cygne, 2011 Pho­to : — “Radi­celles”, duo poèmes/ pho­tos avec Murièle Mod­é­ly, édi­tions Tar­mac, 2019 — cou­ver­ture du livre « Je te vois », de Murièle Mod­é­ly, édi­tons du Cygne, 2017”