> Donia Berriri : L’Inconnu Cardinal

Donia Berriri : L’Inconnu Cardinal

Par | 2018-05-25T16:26:13+00:00 11 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

C’est le long poème d’une quête, d’un ailleurs, d’un rêve, d’un couple – et du désen­chan­te­ment qui en découle, que Donia Berriri nous pro­pose de lire. Ces mots qui décrivent la volon­té de par­tir de cette terre ano­nyme, où l’on est per­sonne, et sur­tout rien – du moins le croit-on, après avoir fan­tas­mé celle ber­cée par un autre air, parce qu’on ne res­pire pas, ici, qu’on est empri­son­né, cloî­tré, en soi, emmu­ré dans un asile de néant.

 

Un fleuve d’illusions
S’est jeté dans l’océan imma­cu­lé
Où ondulent les cami­soles”

 

Mais ailleurs, est-ce si bien ? Celui qui déjà a rejoint le mythe, vit-il dans l’idéal ? A-t-il tou­ché du doigt le bon­heur ? S’est-il trou­vé, ou conti­nue-t-il une route qui n’a pas de voie ?

 

Du café amer
Au vin âpre et rugueux

Il erre”

 

Celle qui veut par­tir, rejoindre l’autre rive, s’accroche aux sou­ve­nirs, qui deviennent de fait des cannes sur les­quelles s’appuyer, en atten­dant mieux, comme de retrou­ver l’autre qui est soi.

 

Elle parle de lui
D’une voix douce

Pour oublier
La nuit ferme”

 

Mais que perd-elle de son ici, en gagnant cet ailleurs ?

 

De son banc
Elle contemple le songe

En blanc sur bleu
Vogue silen­cieu­se­ment
Dans la vaste gale­rie
Des ciels chan­geants”

 

Tous ces mots, à pro­pos d’un lieu incon­nu… quelle est la part de véri­té ? On entend d’autres sons de cloches, quand on prête l’oreille.

 

Il paraît que les nuages
Là-bas sont gor­gés d’eau

Il paraît que les orages
Éclatent sans rai­son”

 

Mais a-t-elle bien le choix ? Être seule ici dans la déso­la­tion de la soli­tude, est-ce vrai­ment pire que d’aller vers cet ailleurs effrayant, mais où l’autre sau­ra ras­su­rer ? Parfois, il faut avan­cer, même avec la peur du mur en face de soi.

 

J’avance
Et je ferme les yeux

Pour mieux voir l’horizon”

 

Aller de l’avant, pour aller vers lui, vers eux, vers elle. Même si cette impres­sion, cette cer­ti­tude de vide, sous les pieds, dans les yeux, sur le corps. Tant pis, tant mieux. Avoir l’arrogance de croire.

 

Du haut de la falaise
Je nargue l’écume”

 

Enfin arri­vée, elle devient l’expression du départ, le syno­nyme de la fuite, et l’interrogation per­ma­nente qui en découle : qui est-elle, celle qui a lais­sé son pays, sa culture, ses ori­gines, sa famille ? Mais tout vit en elle, à chaque ins­tant, iso­lée dans l’ensemble, îlienne au beau milieu d’un conti­nent étrange.

 

Suis un mys­tère d’outremer
J’habite une île sans fron­tière”

 

Tout semble tel­le­ment éloi­gné de son rêve. Brutalement dif­fé­rent. La fraî­cheur du cli­mat sur la froi­deur des gens.

 

Elle a le coeur à marée basse
La ville per­due sous les pas

De ses inta­ris­sables hôtes
Qui marchent mais ne la voient pas”

 

Et celui qu’elle atten­dait, pour qui elle a enta­mé une telle aven­ture ? Est-ce encore un coeur qui bat ?

 

Mon coeur est une tran­chée
Où s’amoncellent les coeurs dia­phanes”

 

Là aus­si, le froid règne. La peau tremble autant que les cer­ti­tudes qui la réchauf­faient avant. Mais peut-être que la dis­tance… peut-être que l’éloignement… sans doute n’est-ce là qu’une mau­vaise passe, un ins­tant dur à vivre… les retrou­vailles de deux êtres à pré­sent qua­si étran­gers, en un lieu incon­nu… for­cé­ment, ça implique la néces­si­té de la patience… la croyance au bord des lèvres.

 

Pourquoi craindre le soir si l’on croit au matin”

 

Non, l’autre est deve­nu un autre ! Ou plu­tôt, il est deve­nu comme les autres. Il ne vit plus sa terre d’origine. Il a les pieds dans le bitume d’une autre réa­li­té, où le rêve lui-même n’est qu’un mythe, voire un men­songe.

 

Ici on ne dort pas
On rêve éveillé

Et on s’empoisonne
Avec le sou­rire”

 

Ailleurs n’existe plus ; elle y vit. L’autre n’existe plus ; il est autre. La force des sen­ti­ments ne tue pas la fai­blesse des êtres. Il faut l’accepter. Elle le doit, pas le choix.

 

Je t’ai
Je t’aime

Je t’en prie
Je t’emprisonne”

 

Et sans doute, l’espère-t-on vive­ment, existe-t-il un long poème, une quête, un ailleurs, un rêve, un couple, nou­veau, autre… dans un pro­chain livre de Donia Berriri, ou dans une de ses chan­sons.

 

 

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