Eric Pessan, Photos de famille

Par |2020-11-06T04:11:14+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Critiques, Eric Pessan|

Même s’il cite, en exer­gue de son recueil, un extrait de« la cham­bre claire » de Roland Barthes – essai éton­nam­ment pas vrai­ment dépassé par la tech­nolo­gie mod­erne et ses déviances nar­cis­siques, nom­brilistes, para­doxale­ment com­mu­nau­taires, Eric Pes­san ne dévoile pas un passé qui a sim­ple­ment été imprimé, qu’on peut donc voir, sans affect, sur lequel on pro­jet­terait éventuelle­ment une sou­ve­nance plus ou pré­cise, vu que nom­bre des poèmes con­sti­tu­ant « pho­tos de famille », si ce n’est tous, sont fic­tion­nels, et que nom­bre des pho­tos qui ont inspiré ces poèmes ne sont pas de l’auteur ou de ses proches.

Eric Pes­san utilise la pho­to comme un romanci­er, pour y décel­er l’histoire, ses per­son­nages, et en cela le vécu, le ressen­ti, l’émotion – l’affect tout sim­ple­ment ; mais il utilise cette fic­tion, basée ou non sur des faits réels, comme un poète le ferait, pour y repér­er l’essentiel calfeu­tré der­rière le détail fausse­ment anodin.

L’auteur creuse, dans le flou gaussien ou de bougé, où tel vis­age est tron­qué, tel corps de biais, plus que ce qui n’a jamais réelle­ment dit.

 

le brouil­lard ne vient pas s’ajouter / il est la preuve que quelque chose manque 

Eric Pes­san, Pho­tos de famille, L’œil ébouli, mars 2020, 120 pages, 14 €.

 

Il récupère des mon­ceaux de soi, images ou sons, rêves ou espoirs, que tout un cha­cun bâtit dans le silence et le bruit d’heures apparem­ment insipi­des ; pour­tant, elles ne sont en rien insignifi­antes, elles encrent ces riens que l’on perd sans même s’en ren­dre compte, mais qui nous ont pour­tant construits.

 

au fil du temps / j’ai per­du tant de choses que j’étais pour­tant cer­tain de garder à jamais. 

 

Il faut alors affron­ter, en plus de ses pertes retrou­vées, le poids de ce que l’on a été, ou plutôt cru être, et cette gêne, cette honte peut-être, de sim­ple­ment d’affronter ces imper­fec­tions évi­dentes, inélucta­bles qu’une sim­ple image du passé impose. 

 

J’éprouve tou­jours la plus grande dif­fi­culté à regarder une pho­to de l’enfant que j’ai été 

 

Honte ou sen­ti­ment plus trou­ble, équiv­oque, mêlé de joie et de peine, de nos­tal­gie et de regrets, de remords et de colères rangées… même si, in fine, tout cela n’est que le passé, dont on se sou­vient, sourire un brin idiot affiché.

 

et un jour peut-être l’un d’eux les yeux bril­lants regardera ce vieux cliché et il trou­vera con de se laiss­er émouvoir 

 

Sourire qui, quelque­fois, développe une forme de bon­heur recou­vré, certes totale­ment idéal­isé,  absol­u­ment fan­tas­mé… la fameuse madeleine, mais au goût recom­posé, et dont on n’a certes pas vrai­ment oublié la vérité, oui, bon… c’était bon, ce qui ne l’était pas, dans le fond !

 

déodor­ant sus­pendu au rétro­viseur / qui me por­tait à l’estomac / que je porte main­tenant dans mon cœur.

 

 Il en va de même pour les gens, les hommes et femmes de notre famille, de notre clan… et même les ami-e‑s… et pire encore les amours… ces êtres, fan­tômes, qui ont comp­té, un temps, forte­ment ; et dont, par la force du temps, ou la faib­lesse d’un ego gom­meur, on avait éludé la trace – lâch­es, un tan­ti­net, oui, et alors ?

 

et aujourd’hui je souris / parce que sans cette pho­to /à vrai dire /je l’aurais totale­ment oubliée. 

 

Et même ces êtres dont on n’a jamais rien su, de leur exis­tence, de leurs choix, de leurs croix ; sim­ples mou­ve­ments dans le statu quo momen­tané de nos vies, ou au con­traire immo­bil­ités toutes rel­a­tives dans la course pour­suite de nos heures.

Ces êtres ren­con­trés, croisés, vus, une sec­onde, un jour, un an ; ren­con­trés, croisés, vus, mais avec qui on n’a pas partagé le moin­dre instant, le moin­dre sen­ti­ment, absents à leur présence.

Ces êtres qui, en eux, avaient et auront à jamais les mêmes sou­ve­nances pré­cisé­ment impré­cis­es, fon­da­men­tale­ment dis­pens­ables que nous ; mémoires a pri­ori dif­férentes, résol­u­ment complémentaires.

 

« et un jour ils mour­ront / et plus per­son­ne ne saura / ce qui se trou­vait à l’emplacement de ce park­ing ou de cette galerie commerciale. »

 

La pho­to, alors, est l’art d’immortaliser l’éphémère, figer le fugace, fix­er l’instabilité – cliché ? Non, évi­dence incon­tourn­able ! On sait que nous avons été là, que nous avons vécu, quand bien même il ne reste que l’essence physique de ce nous. L’image sans le son ; la vue sans la voie. 

 

« sans la pho­to rien ne sub­sis­terait de leur sillage »

 

Présentation de l’auteur

Eric Pessan

Éric Pes­san, né en 1970 à Bor­deaux, est un écrivain français. Il est auteur de  romans, de fic­tions radio­phoniques, de textes de théâtre. Il ani­me des ren­con­tres, des débats, des ate­liers d’écriture et col­la­bore au site Remue.net
Il a, en out­re, été rédac­teur en chef de la revue d’art et lit­téra­ture Éponyme, pub­liée par les édi­tions Joca Seria (qua­tre numéros parus).
Avec Nicole Cali­garis, il a co-dirigé l’ou­vrage col­lec­tif Il me sera dif­fi­cile de venir te voir, cor­re­spon­dances lit­téraires sur les con­séquences de la poli­tique d’im­mi­gra­tion française, pub­lié en octo­bre 2008, aux édi­tions Vents d’ailleurs.

Par­mi ses publications :

2001 : L’Ef­face­ment du monde, La Différence
2002 : Cham­bre avec gisant, La Différence
2004 : Les Géocroiseurs, La Différence
2006 : Une très très vilaine chose, Robert Laffont
2007 : Cela n’ar­rivera jamais, Fic­tion et Cie / Seuil
2010 : Inci­dent de per­son­ne, Albin Michel

© Crédits pho­tos L’Humanité.

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Vincent Motard-Avargues

Vin­cent Motard-Avar­gues, né le 15 juin 1975, à Bor­deaux ; pho­tographe & musi­cien, a pub­lié quelques livres. Poésie : — “Car­nets d’un plongeur sec”, édi­tions Gros Textes, 2019 — “La chair de la pierre”, édi­tions Incli­nai­son, 2018 — “(im)permanence”, édi­tions Encres Vives, 2015 — “Je de l’Ego”, édi­tions du Cygne, 2015 — “Recul du trait de côte”, édi­tions de la Crypte, 2014 — “À ce qui est de ce qui n’a”, édi­tions Encres Vives, 2013 — “Leurs mains gan­tées de ciels”, édi­tions Encres Vives, 2012 — “Le vil­lage retrou­vé”, édi­tions Encres Vives, 2012 — “Si peu, tout”, Éclats d’en­cre édi­teur, 2012 — “l’Al­pha est l’Omé­ga”, ‑36° édi­tions, 2011 — “Un écho de nuit”, édi­tions du Cygne, 2011 Pho­to : — “Radi­celles”, duo poèmes/ pho­tos avec Murièle Mod­é­ly, édi­tions Tar­mac, 2019 — cou­ver­ture du livre « Je te vois », de Murièle Mod­é­ly, édi­tons du Cygne, 2017”
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