> Nicolas Grégoire, face à/​ morts d’être

Nicolas Grégoire, face à/​ morts d’être

Par |2018-11-21T19:07:24+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

On prend le livre dans les mains, le plie, le tourne, le retourne, regarde la pho­to de cou­ver­ture, si bana­le­ment figée même­ment extra­or­di­nai­re­ment vio­lente – le vide d’un bâti­ment neutre, les habits ran­gés du chaos, le temps sus­pen­du… Les riens du Tout.

 

On pose le livre, sort prendre l’air, marche, réflé­chit ; les mots tournent et tournent en soi, comme les pages de ce recueil, de cet ensemble, qu’on lit une, deux, trente fois… Sans savoir com­ment dire ce qui, à prio­ri, ne peut l’être : ces images de la mort, à plein régime, à régime de fou, fous pour­tant sains, puisque hors des hôpi­taux réser­vés… on voit et voit, revoit et revoit ces images que, en fait, on n’a pas vu, non, à peine les a-t-on lues, ces images… mais on les a en soi, vrai­ment, réel­le­ment, incrus­tées, indé­lé­biles ; on les rap­proche de toutes celles qui nous trans­percent les yeux, à tra­vers docu­men­taires, repor­tages, etc… Oui, mais là, il n’y a pas de vue.

 

Du moins, si, bien sûr. Il y a la vue de Nicolas Grégoire ; ses vues, ses mots, ceux d’un homme arri­vé après le géno­cide rwan­dais, et qui a vécu six années durant dans ce pays qui n’est plus un pays, mais la peau déchi­rée de l’humanité qui sèche, à-même le sol ; la vue, les vues, d’un homme qui s’aperçoit d’une évi­dence, de plu­sieurs évi­dences : les mots ne savent pas dire, la poé­sie ne sait pas écrire, la prose ne sait rien racon­ter… Ce qu’on vit dépasse ce qu’on peut en décrire… Ou pas… Les mots savent décrire le manque de mots, la poé­sie sait écrire ce qui ne sait s’écrire, la prose raconte ce qu’elle ignore. Les vues du poète deviennent la vue du lec­teur, et le lec­teur se sent hap­pé par un déses­poir aphone… Comment tra­duire ce qui l’a déjà été ? Ce qu’on ne peut que res­sen­tir, au fond de notre bonne conscience de pri­vi­lé­gié, lové tout contre ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques. Mais ces cer­ti­tudes sont des doutes qui ne s’assument pas. Car des doutes, com­ment ne pas en éprou­ver, face à l’évidence de la mort, de celles d’innocents, d’enfants, de femmes, d’hommes ? Tout juge­ment semble ou expé­di­tif, ou impos­sible.

On ne juge pas, non, mais reste assom­mé, atter­ré. On se dit que ce n’est pas pos­sible, ici, plus pos­sible… Quand d’autres conflits, épu­ra­tions eth­niques aus­si récentes, cepen­dant plus proches, géo­gra­phi­que­ment, reviennent à l’esprit. Bien sûr que c’est pos­sible ! Bien sûr que la démence de l’humanité reste ancrée en ses veines. Demain, dans un siècle. Nul n’est à l’abri. Jamais.

Pour autant, on ne veut pas affir­mer que c’est irré­mé­diable, défi­ni­tif, approu­vé par un dieu ou une absence de dieu. On veut croire, rêver. Sans tom­ber en l’optimisme béat des can­dides au visage encore mar­qué de niai­se­rie acnéique ; on veut croire, puisqu’on veut vivre, là, pas seule­ment sur­vivre, en atten­dant de ne plus attendre que la fin nous finisse ; on veut s’accrocher au domaine du vivre, pas au ter­ri­toire de la fata­li­té.

Alors, on  pose le livre en se disant que la vie est là, dans ces lignes de mort, de morts, où on a lu la vie, celle qui reste, s’accroche, ne compte pas aban­don­ner la par­tie d’un jeu où per­sonne ne gagne ni ne perd. La vie vit, grâce à la mort décrite par le poète. Et on a envie de lui dire mer­ci… comme on dit mer­ci à quelqu’un qui n’oublie pas… comme on dit mer­ci à quelqu’un qui nous per­met de ne pas oublier. Merci.

 

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