> Nicolas Grégoire, face à /​ morts d’être

Nicolas Grégoire, face à /​ morts d’être

Par | 2018-02-23T21:13:36+00:00 22 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

Quelle réponse don­ner au géno­cide, si, en effet, répondre revien­drait à prendre des res­pon­sa­bi­li­tés ? Comment res­ter muet, devant le faux mutisme des char­niers ? Au Rwanda, même la terre, per­cée d’os et de crânes n’est plus impa­vide. Tout mutisme pro­vient, ici, d’abord d’une dis­lo­ca­tion des corps, mais la boue, per­cée de crânes et d’os, mais les corps de femmes empa­lés par­le­raient, alors que, dans le ciel biblique, Nicolas Grégoire reçoit le mar­tè­le­ment d’un meurtre infi­ni­ment per­pé­tré, celui d’Abel.

« Suis-je le gar­dien de mon frère ? » se serait récrié Caïn…

Voilà peut-être la posi­tion de Nicolas. Il refuse l’hypocrite refuge du meur­trier, mais il ne peut, pour autant, se faire le gar­dien des Batutsi. Comment appro­cher les vic­times ? Le poète ne par­vient même pas crier sa révolte, puisque, devant les langues arra­chées, il y aurait comme une super­che­rie à pro­non­cer trop clai­re­ment quoi que ce soit. Le poème est donc en lam­beaux et les pho­tos qui l’accompagnent ne cèdent rien au voyeu­risme ou à l’esthétisation du géno­cide. Ces pho­tos (et l’auteur ne m’en vou­dra pas) sont élo­quem­ment laides… Des murs, un ciel impla­cable. Photos par­faites de la déso­la­tion.

Mais je reviens aux poèmes en lam­beaux.

L’atrocité ne nous par­vient que par frag­ments et le mor­cè­le­ment de cette écri­ture répond, par des bégaye­ments, aux lal­la­tions mor­bides. Seule la mise à mort sem­blait calme, méca­nique, conscien­cieuse, appli­quée, en 1994.

Quand d’autres se réfu­gient dans l’oubli, l’indifférence, voire même l’ignominieuse bonne conscience, Nicolas Grégoire adopte, lui, la vigi­lance. Il sera le gar­dien de ses frères mi à mort.

La vigi­lance ne baisse pas les yeux. Elle ne se résout pas non plus à un apla­tis­se­ment de l’être dans la chose vue. Mais, parce qu’il s’agit de veiller sur ce qui pour­rait sub­sis­ter de l’humain, cet humain fût-il « ter­rible », le centre de ce petit livre est occu­pé par quelques nota­tions en prose, posées comme des jalons éthiques dans l’entreprise impos­sible que consti­tue l’écriture du mas­sacre.

Car à l’impossible, Nicolas Grégoire s’est bel et bien sen­ti tenu. Entre le dis­cours odieux, expli­ca­tif, caté­ché­tique, nor­ma­tif… et le silence cou­pable de la mémoire, il fau­dra encore de longs tré­bu­che­ments de lan­gage. Il les fau­dra tou­jours, devant les géno­cides, pour nous rap­pe­ler que l’humain c’est cela aus­si. Peut-être pas seule­ment. Mais gare à l’espérance, qui n’ouvrirait pas d’abord les yeux et qui ne fer­me­rait pas la gueule à tout ce qui vou­drait prê­cher, expli­quer, atté­nuer, anéan­tir le mal.

Nicolas Grégoire, face à/​ morts d’être

Par | 2018-02-23T21:13:36+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

On prend le livre dans les mains, le plie, le tourne, le retourne, regarde la pho­to de cou­ver­ture, si bana­le­ment figée même­ment extra­or­di­nai­re­ment vio­lente – le vide d’un bâti­ment neutre, les habits ran­gés du chaos, le temps sus­pen­du… Les riens du Tout.

 

On pose le livre, sort prendre l’air, marche, réflé­chit ; les mots tournent et tournent en soi, comme les pages de ce recueil, de cet ensemble, qu’on lit une, deux, trente fois… Sans savoir com­ment dire ce qui, à prio­ri, ne peut l’être : ces images de la mort, à plein régime, à régime de fou, fous pour­tant sains, puisque hors des hôpi­taux réser­vés… on voit et voit, revoit et revoit ces images que, en fait, on n’a pas vu, non, à peine les a-t-on lues, ces images… mais on les a en soi, vrai­ment, réel­le­ment, incrus­tées, indé­lé­biles ; on les rap­proche de toutes celles qui nous trans­percent les yeux, à tra­vers docu­men­taires, repor­tages, etc… Oui, mais là, il n’y a pas de vue.

 

Du moins, si, bien sûr. Il y a la vue de Nicolas Grégoire ; ses vues, ses mots, ceux d’un homme arri­vé après le géno­cide rwan­dais, et qui a vécu six années durant dans ce pays qui n’est plus un pays, mais la peau déchi­rée de l’humanité qui sèche, à-même le sol ; la vue, les vues, d’un homme qui s’aperçoit d’une évi­dence, de plu­sieurs évi­dences : les mots ne savent pas dire, la poé­sie ne sait pas écrire, la prose ne sait rien racon­ter… Ce qu’on vit dépasse ce qu’on peut en décrire… Ou pas… Les mots savent décrire le manque de mots, la poé­sie sait écrire ce qui ne sait s’écrire, la prose raconte ce qu’elle ignore. Les vues du poète deviennent la vue du lec­teur, et le lec­teur se sent hap­pé par un déses­poir aphone… Comment tra­duire ce qui l’a déjà été ? Ce qu’on ne peut que res­sen­tir, au fond de notre bonne conscience de pri­vi­lé­gié, lové tout contre ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques. Mais ces cer­ti­tudes sont des doutes qui ne s’assument pas. Car des doutes, com­ment ne pas en éprou­ver, face à l’évidence de la mort, de celles d’innocents, d’enfants, de femmes, d’hommes ? Tout juge­ment semble ou expé­di­tif, ou impos­sible.

On ne juge pas, non, mais reste assom­mé, atter­ré. On se dit que ce n’est pas pos­sible, ici, plus pos­sible… Quand d’autres conflits, épu­ra­tions eth­niques aus­si récentes, cepen­dant plus proches, géo­gra­phi­que­ment, reviennent à l’esprit. Bien sûr que c’est pos­sible ! Bien sûr que la démence de l’humanité reste ancrée en ses veines. Demain, dans un siècle. Nul n’est à l’abri. Jamais.

Pour autant, on ne veut pas affir­mer que c’est irré­mé­diable, défi­ni­tif, approu­vé par un dieu ou une absence de dieu. On veut croire, rêver. Sans tom­ber en l’optimisme béat des can­dides au visage encore mar­qué de niai­se­rie acnéique ; on veut croire, puisqu’on veut vivre, là, pas seule­ment sur­vivre, en atten­dant de ne plus attendre que la fin nous finisse ; on veut s’accrocher au domaine du vivre, pas au ter­ri­toire de la fata­li­té.

Alors, on  pose le livre en se disant que la vie est là, dans ces lignes de mort, de morts, où on a lu la vie, celle qui reste, s’accroche, ne compte pas aban­don­ner la par­tie d’un jeu où per­sonne ne gagne ni ne perd. La vie vit, grâce à la mort décrite par le poète. Et on a envie de lui dire mer­ci… comme on dit mer­ci à quelqu’un qui n’oublie pas… comme on dit mer­ci à quelqu’un qui nous per­met de ne pas oublier. Merci.