> Thierry Roquet, le cowboy de Malakoff

Thierry Roquet, le cowboy de Malakoff

Par |2018-10-16T08:12:30+00:00 30 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Cette part d’enfance qu’on garde, et doit gar­der pour non pas sup­por­ter la vie, mais être sup­por­teur du vivre, encou­ra­ger son avan­cée, mal­gré tout… et mal­gré soi, sou­vent.

Indépendamment du bitume, des trot­toirs, lam­pa­daires, ces ombres de gens mar­teaux sans maître, bus ou métros ou trams bon­dés de silences confus nés de visages flous… ne rien voir de ça, ou plu­tôt, tout voir mais faire comme si, sans fuir, pas s’enfuir, juste échap­per un peu, si peu, de la gri­saille du quo­ti­dien, à l’anthracite des réa­li­tés, et retrou­ver les plaines du souffle, le sable chaud de l’horizon jouis­si­ve­ment déser­tique, les cow­boys et les indiens, les je-tue-mais-même-pas-mort des jeux d’enfants.

Thierry Roquet livre ce monde oni­rique, et sans para­doxe vis­cé­ra­le­ment ancré dans le réel ; cette ima­gi­na­tion qui ne dérape pas, ne prend pas son corps ludique au sérieux.

Une fan­tai­sie, pas sûr ; une légè­re­té, peut-être ; mais pas de refus du réel, de refuge dans le fan­tasme, encore moins de délire. La folie n’existe pas, en ces vers courts, sobres, pour­tant à por­tée longue et vaste, où l’homme laisse au poète le soin de ne pas maté­ria­li­ser le manque, la frus­tra­tion et l’absence – la matu­ri­té ; où le poète dit à l’homme que rien n’est per­du des années d’enfance : matrio­ch­ka du vivre, on garde en soi les clés du temps.

Encore un livre sur un adu­les­cent ? Non, sûre­ment pas. Il s’agit bien du recueil d’un adulte, c’est-à-dire d’un homme qui n’a pas per­du de vue l’enfant qu’il était, cet enfant qui l’accompagne dans sa vie, avec sa femme, sa fille, ses proches, son loin, ses emplois ou pas, et, sur­tout, avec sa… la poé­sie.

 

 

Extraits :

 

La branche au-des­sus des nuages

 

C’est l’été
le soleil brille
haut et fort
la nature
s’épanouit en tout
sens en tout
lieu
les oiseaux cherchent la branche
au-des­sus des nuages
d’où ils pour­ront s’élancer
vers la rivière pois­son­neuse
qui coule
dans le cou­loir du bus
191
entre deux blocs de béton
et un super­mar­ché
 

 

 

 

 

Quand un cou­guar mort de faim se jette sur le tajine

 

Ma squaw a pré­pa­ré un tajine
de pou­let aux pru­neaux
ça sent fou­tre­ment bon
ma fille a fait ses devoirs
dans sa chambre
théo­rème de Pythagore et
géo­gra­phie de la Prusse
j’ai lu quelques pages
de faits divers
d’actualités inter­na­tio­nales
j’ai sen­ti le déca­lage
bru­tal
qu’il y avait entre le monde
et nous
on mesure mal notre change pen­sé-je
c’est un peu la même dif­fé­rence
qu’il y a entre un
chat domes­tique endor­mi
sous la table
et un cou­guar affa­mé prêt à
bon­dir
sur le tajine

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