> Fil de lecture de Lucien WASSELIN

Fil de lecture de Lucien WASSELIN

Par | 2018-05-28T03:21:52+00:00 19 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Nanos VALAORITIS  :  Amer car­na­val

 

Nanos Valaoritis est un poète et roman­cier grec avec qui il faut comp­ter : en 2014, le 43 ème Festival du livre grec lui a été consa­cré et son œuvre a été dis­tin­guée par plu­sieurs prix lit­té­raires dans son pays ain­si qu'à l'étranger (aux USA en par­ti­cu­lier où il reçut en 1996 le prix National Poetry Association). Le pré­sent recueil, inti­tu­lé "Amer Carnaval" semble être un choix de poèmes tiré de son avant-der­nier recueil qui porte le même titre : c'est du moins ce qu'affirme sa tra­duc­trice, Photini Papariga (p 9). Ce qui n'empêche pas Christophe Dauphin de signa­ler dans sa pré­face  qu'il est sans doute l'un des poètes sur­réa­listes les plus impor­tants de la Grèce… Et de sou­li­gner les rap­ports de Valaoritis eut avec Elisa et André Breton, et quelques peintres de la même école… Mais Valaoritis  conser­va de son pas­sage par le sur­réa­lisme, "l'usage d'images inso­lites et inso­lentes"… De fait, ce poète grec appa­raît dans ce choix de poèmes comme le loin­tain cou­sin d'un Jacques Prévert. : "Une phrase échap­pée /​ de ses rails mous /​ a échoué dans une   prai­rie /​ vert fon­cé  avec des oran­gers…". Il faut signa­ler que le pré­fa­cier évite son tra­vers habi­tuel, à savoir l'attaque sys­té­ma­tique contre les sta­li­niens aux­quels sont réduits de nom­breux poètes sans tenir compte de l'Histoire et de leur évo­lu­tion per­son­nelle : ain­si Dauphin met-il l'accent sur la lutte contre l'occupant nazi, les dif­fé­rentes dic­ta­tures qui se sont suc­cé­dées en Grèce et contre le dik­tat euro­péen actuel qui lui font rendre hom­mage à Ritsos et Valaoritis qui se retrouvent sur le même plan…

Le poème est conve­nu, la dis­po­si­tion stro­phique sans sur­prise mais l'humour est là : "Et main­te­nant j'ai oublié /​ ce que je vou­lais écrire /​ quelque chose bien sûr /​ de très banal à pre­mière vue". Humour certes grin­çant, mais humour cepen­dant, quand tout poète cherche l'originalité. L'image reste inso­lite : "Les traces des crises d'épilepsie /​ laissent leurs queues de che­val s'agiter", mais il y a quelque chose de sub­ver­sif qui s'exprime. La coupe du mot en fin de vers isole des syl­labes qui ren­forcent le côté comique et révo­lu­tion­naire du poème : ain­si avec con/​sommation ou con/​vives. Dans une forme rele­vant de la rai­son ou de la luci­di­té court sou­vent une image plus ou moins sur­réa­liste où se mêlent l'érotisme (À tout prix), l'actualité tech­no­lo­gique (Au lieu de), les réfé­rences aux poètes du pas­sé (N'en plaise à Dieu ou Au bal­con de  Paul Valéry)… C'est la marque de fabrique de Nanos Valaoritis. Jamais il n'oublie le poli­tique (la dette ou l'Histoire) qui vient colo­rer des aper­çus plus tra­di­tion­nels ou plus pro­saïques. Christophe Dauphin a rai­son de noter dans sa pré­face que Valaoritis "n'a jamais été fer­mé à d'autres influences et cou­rants [autres que sur­réa­listes] de la moder­ni­té poé­tique". Et il ajoute : "Disons que, inclas­sable, Valaoritis est valao­riste ! ". L'édition fran­çaise d'Amer car­na­val se ter­mine par des réfé­rences biblio­gra­phiques de ses paru­tions en France, l'amateur de poé­sie  n'aura plus d'excuses, même s'il devra aller en biblio­thèque de prêt ou consul­ter le cata­logue des libraires d'occasion pour décou­vrir ce poète sin­gu­lier (car cer­taines de ces réfé­rences ren­voient à un pas­sé loin­tain dans le milieu du com­merce ! )…

 

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Jean-Francois DUBOIS : Une frêle cha­loupe

 

Il ne sert à rien de bar­gui­gner : j'aime depuis long­temps ce qu'écrit Jean-François Dubois, sans doute depuis "Le cœur de faïence" (1986) qui m'avait défi­ni­ti­ve­ment convain­cu, à moins qu'il ne s'agisse de poèmes iso­lés, lus ici ou là, dans une revue ou dans une antho­lo­gie… La mémoire est oublieuse ! Aussi est-ce avec plai­sir et inté­rêt que j'ai ouvert "Une frêle cha­loupe".

D'emblée, le lec­teur est pris dans une écri­ture savante qui évoque Borges, Claudel, Ponge… Je ne suis pas fami­lier de ceux-ci, sauf peut-être de Ponge, mais certes pas de Claudel : trop de pré­ven­tions à son égard à cause de Rimbaud ! Mais sans doute ai-je tort : Aragon n'a-t-il pas pas fini par appré­cier Claudel ? Il me fau­dra lire enfin "Connaissance de l'Est"… C'est la réa­li­té qui est mise en doute, à la lumière de la lec­ture : où se trouve le réel : dans ce qui est vu ou dans ce qui est lu ? "Les cou­leurs avaient pâli dans dans une nuance ver­dâtre enva­his­sante, comme si les pelouses ou les berges boi­sées avaient impo­sé leur domi­nante, qu'un même débor­de­ment sour­nois avait ron­gé lignes et contours" (p 12). Le temps passe et change les choses ; pas seule­ment la lit­té­ra­ture mais aus­si la pho­to­gra­phie et la pein­ture. Jean-François Dubois prend son temps pour décrire (l'arrivée du car-fer­ry Le Warden, dans un port non situé) si bien qu'on hésite devant le genre lit­té­raire auquel appar­tient le texte : brève nou­velle ou long poème en prose… La des­crip­tion n'est pas avare de termes tech­niques mais la façon de l'auteur de s'adresser au lec­teur et l'arrivée du navire à recu­lons laissent pla­ner un cer­tain mys­tère : la réa­li­té s'efface ! Comme elle laisse la place à une sculp­ture dans l'inhumation d'Yves Cosson…  Jean-François Dubois n'arrête pas de voir le réel au tra­vers des pro­duc­tions artis­tiques. Ailleurs, c'est un coup de soleil (un effet de l'art natu­rel) qui rend sou­riant un cime­tière où la vie per­siste ! Il y a plus de réa­lisme dans les proses de Jean-François Dubois qui mêle pré­sent et pas­sé, évo­ca­tions d'anonymes et de célé­bri­tés (rela­tives, quand il s'agit d'écrivains ! ). Enfin, le der­nier texte de ce recueil est un clin d'œil à la vraie vie (comme si tous les autres ne l'étaient pas ! ) : Jean-François Dubois trace son arbre généa­lo­gique qui remonte à novembre 1727 (p 43). Non sans humour puisque ce texte se ter­mine par ces mots : "Deux autres géné­ra­tions se suc­cé­dèrent, en 1865 puis 1900, et ce fut mon tour un peu plus tard en 1950, et vers trente ans, de faire souche moi-même, et ain­si à suivre" (p 51)…

 

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Christian BULTING : Nico Icône des six­ties

 

Soient quelques élé­ments dis­pa­rates : Christian Bulting est un poète, par ailleurs pro­fes­seur de phi­lo­so­phie dans un lycée agri­cole au temps béni d'une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle ; Nico n'est pas seule­ment une icône du Velvet Underground, elle en fut la chan­teuse lors du pre­mier album en 1967 ce qui ne l'empêcha point d'enregistrer six albums en solo et de publier un recueil de poèmes, Chemin d'une vie ; une époque, celle des six­ties à laquelle tout était per­mis (ou presque), contrai­re­ment à aujourd'hui où tout est inter­dit (ou presque, sauf en poli­tique ! ).  Secouez le tout et ça donne "Nico Icône des six­ties", un  recueil de poèmes de Christian Bulting…

D'emblée, (et ça conti­nue), Christian Bulting se sert de cette icône (qui n'est qu'un pré­texte) pour dire qu'il aime les femmes (la femme ? ) et c'est sans doute un reflet de l'époque, de la libé­ra­tion sexuelle… Mais tout aus­si d'emblée, il accueille dans ses poèmes des êtres de chair et de sang emblé­ma­tiques du moment : comme Marianne Faithfull ou Philippe Gicquel ; mais qu'on ne compte pas sur moi pour reco­pier la qua­trième de cou­ver­ture ! À noter que Christian Bulting dépasse lar­ge­ment le conte­nu du titre puisqu'il note à pro­pos de Gicquel qu'il est un homme bleu (ce poète ayant publié "Homme bleu, ici même" aux Éditions  Gros Textes en 2008) ou que Ben Laden fut assas­si­né en 2011 (in Rue Faraday-Landévennec). La qua­trième de cou­ver­ture l'affirme : "Le livre est ponc­tué de longs poé­mondes écrits sur le vif à Shangaï…" C'est juste et Christian Bulting s'interroge, tout comme le lec­teur, après une digres­sion sur l'armée de terre cuite de Xian : "La Longue Marche des hommes d'ici de ce pays /​ Pour que cha­cun ait même poids de droits". L'avenir pousse le pas­sé, mais à quel prix ? Au prix de l'oubli de la Longue Marche ? Il faut s'attendre à un retour du refou­lé… Tout se mélange, se suc­cède sans tran­si­tion : un amour qui finit mal, Riga, le sou­ve­nir d'un réci­tal de Colette Magny ; tout est vu au  tra­vers du prisme de Nico, l'icône des six­ties… "La Havane", long poé­monde à sa façon où se mêlent sou­ve­nirs d'enfance, de lec­ture, des grands-parents, d'une rue de la Havane avant d'aller à Cuba où le Che rêvait d'une vie meilleure pour son peuple d'adoption avant de trou­ver la mort au fond d'une forêt boli­vienne… Une icône, lui aus­si !  Etc, je ne vais pas tout résu­mer ! Il faut lire "Nico Icône des six­ties" pour savoir ce qu'est la vie. Car le sait-on jamais ? C'est le temps des confi­dences, de l'intimité (avec La Baule-Membach-La Baule) qui se brouille har­mo­nieu­se­ment aux sou­ve­nirs de Guillaume Apollinaire à Stavelot. Le temps passe et Bulting se retrouve grand-père (p 86) mais le désir demeure. Voyage à tra­vers la durée (ah, les solex, les chan­sons…).

"Nico Icône des six­ties" est le roman d'une vie qui se donne à lire. J'aime que Gilles Pajot tra­verse ces pages, j'aime le pénul­tième poème (émou­vant) consa­cré à Marlène Diétrich. J'aime tout !

 

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François BORDES : Cosa

 

Cette pla­quette de François Bordes est publiée sous un élé­gant for­mat à l'italienne (22 x 14 cm envi­ron). Elle est accom­pa­gnée d'une pré­face d'Emmanuelle Guattari et de lavis ( ? ) d'Ann Loubert.  Sans doute est-il vain de vou­loir situer géo­gra­phi­que­ment ce long poème en 14 chants. Tout au plus, peut-on rele­ver quelques indices : cathé­drale, vol­can, Cluny… Et les réfé­rences à la musique : La Passion de Saint Mathieu (un ora­to­rio de Jean-Sébastien Bach), La Jeune fille et la mort  (un qua­tuor de Schubert), Let me freeze again the death (une cita­tion qui fait réfé­rence à un semi-opé­ra : musique de Henry Purcell et paroles de John Dryden)… Chant d'amour et de mort, Cosa est l'histoire d'une déliai­son ; c'est ce qui en fait l'originalité car trop sou­vent la poé­sie chante l'amour, la liai­son…

Le mys­ti­cisme n'est pas absent de ces pages : c'est ain­si qu'on trouve page 45 ce dis­tique : "nous avions lais­sé Sade /​ pour Marguerite Porète". Cette der­nière est une mys­tique du XIIIème siècle qui fut brû­lée vive par l'Inquisition, auteur du Miroir des âmes simples qui ins­pi­ra Maître Eckhart, mys­tique rhé­nan qui vécut aus­si en grande par­tie au XIIIème siècle… Reste ce pas­sage de Sade à Porète alors que que les réfé­rences au divin mar­quis sont nom­breux : Faxelange, Oxtiern ou les infor­tunes de la ver­tu… Symbole de la fin de la pos­ses­sion ? De la déliai­son ? Sans doute…

Le che­min est long de la pos­ses­sion à la liber­té retrou­vée. L'état atteint de Wangarapa est signi­fi­ca­tif de cette der­nière. La fin de la liai­son est mys­té­rieuse : "mais tu n'étais plus là /​ et tu ne revins pas" (p 51). Pourquoi Cosa refuse-t-elle le bou­quet de feuilles mortes ? Quel sym­bo­lisme cache François Bordes dans ce refus ?  Celui de la mort ? Je ne sais. Il faut encore sou­li­gner la diver­si­té des mètres uti­li­sés dans Cosa : prose et vers, vers plu­tôt longs, vers brefs (réduits à un mot), en esca­lier comme chez le grand Maïakovski, le ton plu­tôt élé­giaque…

Cosa est un recueil pre­nant, sans doute à cause du mys­tère qui plane sans cesse.

 

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Hervé DELABARRE : La Nuit suc­combe sui­vi de Carène

 

Sans doute est-il dif­fi­cile (voire impos­sible) de par­ler de "La Nuit suc­combe" d'Hervé Delabarre tant on y peut retrou­ver l'écriture auto­ma­tique. Alain Joubert, dans sa pré­face, met en évi­dence le sur­réa­lisme qui coule dans ce recueil. Il en voit la preuve dans la lec­ture que fit André Breton de "Danger en rive" : "… c'est chez Hervé Delabarre que Breton retrouve et désigne le che­min de cette poé­sie qui ne doit rien au cal­cul, mais tout aux ful­gu­rances de l'inconscient…" (p 10). Revenant à "La Nuit suc­combe", Alain Joubert relève les mots de vie qu'il oppose aux mots rares…

Les poèmes d'Hervé Delabarre ne vont pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té tant ils explorent cet incons­cient dont parle Alain Joubert dans sa pré­face. Le lec­teur atten­tif remar­que­ra le goût de Delabarre pour l'image  inso­lite "L'ongle /​ Incise une nuit capi­ton­née" (p 17) tout comme pour les mots voi­sins sur le plan pho­né­tique : "Ainsi va l'immonde /​ L'antre et l'autre /​ L'auge et l'ange" (p 18). Le jeu sur les mots n'est pas absent : "mot dire" qui évoque mau­dire (p 22). Dans la pre­mière suite, "Des douves en corps et tou­jours", le vers se fait bref (réduit sou­vent à un mot ou deux). "Fétiches", par contre, regroupent deux proses assez longues qui sont l'exemple même de l'écriture auto­ma­tique (mâti­née de réflexions par­fai­te­ment ration­nelles). Dans la seconde, on retrouve le sire de Baradel qui tra­ver­sait déjà quelques pages de "Prolégomènes pour un futur" ; mais l'important n'est pas là, il réside dans le hasard objec­tif… "La nuit suc­combe 1" sait se gaus­ser d'une cer­taine poé­sie : "la poé­tesse poé­tise /​ et met des bigou­dis aux rimes" (p 44) : c'est réjouis­sant ! L'objectif est bien de cap­ter ce que dit l'inconscient et non de faire joli… Quand ce n'est pas l'ironie qui reprend cette phrase jadis ana­ly­sée par André Breton dans le Premier mani­feste du Surréalisme (1924) et qui devient sous la plume de Delabarre "Laissez venir, mar­quise, vos cuisses ouvertes à deux bat­tants" (p 56). Même l'attitude anti-clé­ri­cale propre aux sur­réa­listes (je me sou­viens en par­ti­cu­lier de cette pho­to­gra­phie où l'on voit un cru­ci­fix pen­du à une chaîne de chasse d'eau ! ou l'ai-je rêvée, ce qui en dirait long sur mon incons­cient…) est pré­sente dans un poème d'Hervé Delabarre : "Botter le cul aux pèle­rins de Lourdes ou de La Mecque" (p 62) ! "Intermède" (qui regroupe trois poèmes consa­crés à des héroïnes de contes tra­di­tion­nels : Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge et la Belle au bois dor­mant) est pla­cé sous le signe de la cruau­té. Cet ensemble n'est pas le résul­tat direct de l'automatisme, du hasard tant il est réflé­chi mais il exprime par­fai­te­ment un cer­tain aspect de l'inconscient et la vision est déca­pante. L'érotisme n'est pas exempt d'une cer­taine ima­ge­rie conve­nue (cuis­sardes, cra­vache, nudi­té…) mais il est sau­vé par l'humour (la vache qui rit) ! L'irrespect quant à la mort est de mise… La mul­ti­pli­ci­té des per­son­nages qui appa­raissent dans "La nuit suc­combe 2" assu­rant une dis­tan­cia­tion salu­taire et ren­dant accep­tables l'irréligion et l'érotisme (la vulve est omni­pré­sente) de  ces poèmes.

La seconde par­tie du recueil est un longue (une ving­taine de pages) et libre média­tion sur le mot carène qui s'est impo­sé pour sa sono­ri­té. Les mots jouissent, s'accordent et s'abouchent pour leur musique, pour leur bruit sans aucun rap­port au signi­fié comme le sou­ligne Hervé Delabarre dans ses expli­ca­tions limi­naires. Au total, ce livre témoigne du sur­réa­lisme qui irrigue la pro­duc­tion de maints poètes qui ne s'en réclament pas ouver­te­ment mais qui n'ont jamais fini de payer leurs dettes. Tant le sur­réa­lisme a été une porte qui reste ouverte.

 

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Fil de Lecture de Lucien WASSELIN

Par | 2018-05-28T03:21:52+00:00 3 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

ACTUALITÉ DE LA RUMEUR LIBRE
ou
LA POÉSIE REVUE ET CORRIGÉE

 

 

Julie VILLENEUVE : "HISTOIRE DU CREUX ET DU PLEIN".

 

Le pro­blème du genre auquel appar­tient ce livre se pose dès la pre­mière page. S'agit-il de poèmes ou d'un récit frag­men­té ? L'ouvrage est publié dans la col­lec­tion Poésie de l'éditeur. Mais le titre inter­roge : Histoire… S'agirait-il de poé­sie nar­ra­tive, d'une épo­pée ? Mais, c'est de la prose… Une lec­ture atten­tive laisse paraître 19 textes, tous por­tant un titre, depuis "Les portes" jusqu'à "Le Quotidien des jours". Dès lors qu'il ne s'agit pas d'une prose ali­men­taire, fût-elle roman­cée, il est plus facile d'opter pour le poème en prose. Une femme parle de sa vie, de ses expé­riences exis­ten­tielles : "Je pou­vais res­ter des heures et des heures allon­gée dans cette eau, à me sen­tir l'élément d'un grand tout, à ne plus pen­ser". Cette quête exis­ten­tielle serait une recherche de la véri­té de l'être : "L'autre que j'ai cher­ché et qui par­fois m'a récon­ci­liée avec je ne sais pas quoi" . S'il est dif­fi­cile d'écrire quelques lignes à pro­pos de ce livre, on peut cepen­dant se dire que le tra­vail de Julie Villeneuve, c'est de mettre au clair ce "je ne sais pas quoi".

Julie Villeneuve l'avoue dès les pre­mières pages de son livre, elle cherche à "faire par­tir le je, l'angoisse et les contraintes". Si elle essaie de voir clair en elle, elle éprouve en même temps une grande empa­thie pour l'autre. D'ailleurs cette empa­thie se retrouve dans plu­sieurs textes : c'est une expé­rience unique d'amour et de décou­verte du monde : "J'étais dans le ventre de la petite fille. Elle était dans ma chair" écrit-elle dans "Marianne". C'est une expé­rience unique car "Quelque chose de la mort m'est appa­ru dans un excès de vie, dans l'amour d'un enfant sans presque rien de vie, que je ne connais­sais pas". Quelque chose qu'elle veut par­ta­ger avec le lec­teur car, sinon, pour­quoi écrire, et sin­gu­liè­re­ment, ce qui a été vécu ?

Julie Villeneuve parle en psy­cha­na­lyste, elle essaie de cer­ner ce qui est néces­saire à la construc­tion d'une iden­ti­té adulte par l'enfant qu'elle a été. Il faut exis­ter dans la chair de l'autre. Alors, "plus besoin de mots, plus de néces­si­té à se répandre sur des pages, à s'allonger sur des divans, à cher­cher sa propre parole…" et toutes les dif­fi­cul­tés ren­con­trées dans la famille, à l'école sont nom­mées, décrites. Je ne suis pas psy­cha­na­lyste, je ne maî­trise pas cette dis­ci­pline mais je me ris­que­rais quand même à affir­mer que ces poèmes sont comme une auto-ana­lyse…. Mais voi­là que je m'exprime mal­adroi­te­ment !

Julie Villeneuve témoigne en pre­nant de la dis­tance : ne dit-elle pas "elle" ? Ne dit-elle pas "son père" ? Elle refuse de dire "Je". À quoi répond cette écri­ture a-poé­tique, ce refus du lyrisme ? Une nou­velle poé­sie ( ? ) serait en train de naître : une prose inter­ro­ga­tive qui gratte, qui refuse le chant : "Faire du bruit avec ses pas, tour­ner en rond, peu importe la direc­tion, ce qui importe c'est de faire du bruit, de poser des traces sur le sol, de faire exis­ter une fois encore la pro­messe d'un ras­sem­ble­ment pos­sible". Il n'est dès lors pas éton­nant que Julie Villeneuve, même si dans la seconde par­tie de son recueil l'auto-analyse laisse la place par­fois à des por­traits, revi­site l'association libre qui sert de base à ses textes/​poèmes en prose. Mais le tra­vail d'écriture est évident qui consiste à ordon­ner ces idées, à leur trou­ver une signi­fi­ca­tion. On s'éloigne donc de l'association libre pour accé­der à une nou­velle forme de poé­sie car Julie Villeneuve est, avant tout, poète. Et ce n'est pas un hasard si le livre se ter­mine par ces mots "ré-affron­ter le monde".

 

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Jean-Charles BOUSQUET : "ON SUPPOSE LE SILENCE".

 

 

 

 

Jean-Charles Bousquet mêle récits et poèmes dans ce recueil, ce qui montre une manière per­son­nelle de tra­quer la poé­sie. Mais qu'est-ce que la poé­sie pour celui-ci ? Du moins, dans la pre­mière par­tie, le lec­teur sait l'amour que porte Bousquet à un pays qui le cap­tive ou le fas­cine mal­gré ses colères. Mais c'est l'histoire de l'humanité qu'il retrace à tra­vers ces his­toires de lieux (ain­si dans "Une his­toire très ancienne") ou l'histoire des humains qui affrontent une nature hos­tile ("Au moment") et c'est là que Jean-Charles Bousquet est le plus pre­nant. Mais à tra­vers ses légendes, il dit l'inanité du pou­voir, des armes ou encore le pou­voir du fou duquel vient le chan­ge­ment : "Le fou est pas­sé, le monde res­pire, retourne dans son alié­na­tion facile". Le lec­teur a l'impression que Jean-Charles Bousquet voit le monde à tra­vers le filtre de l'heroïc-fantasy (comme dans "La mort"), ce qui met ain­si en valeur ce que ce monde, cette réa­li­té ont d'insoutenable et d'inacceptable. Les lieux ne sont jamais nom­més (sauf excep­tion et en notes : p 42, 43, 57…), les êtres sont dési­gnés par des termes géné­riques mais on recon­naît des lieux déjà tra­ver­sés par l'auteur, des êtres déjà ren­con­trés… "La mani­fes­ta­tion" dit par­fai­te­ment l'horreur d'un peuple qui n'est jamais enten­du par un pou­voir qui le réprime par­fois dure­ment. Si Jean-Claude Bousquet sait obser­ver (et voir ce que voient ses per­son­nages : ain­si dans "Derrière la fenêtre"), il n'évite cepen­dant pas des bana­li­tés comme "le froid soleil de décembre" ou "la neige humide de février" qu'on lui par­don­ne­ra car extraites d'un poème par­lant du Larzac que le lec­teur n'aura pas oublié… Ailleurs, dans les récits, c'est la dis­pa­ri­tion des petits libraires indé­pen­dants ou des humbles arti­sans qui émeut le lec­teur… Ailleurs encore, l'écrivain fait preuve d'un beau talent pour décrire la mort d'un monde que l'on regrette devant celui qui le rem­place, deux uni­vers durs où l'on perd sa vie à la gagner. Au total, cette pre­mière par­tie, sobre­ment inti­tu­lée "Rencontres" et très nos­tal­gique, évoque la dis­pa­ri­tion d'un monde, une dis­pa­ri­tion qui fait mal, comme fera mal un jour la dis­pa­ri­tion de ce monde de cla­piers infor­ma­ti­sés : car rien de ce qui advient n'est un pro­grès pour les hommes…

Dans la seconde par­tie, "Les voix dans le vent…", la prose domine : 29 récits pour 7 poèmes, si j'ai bien comp­té… Nostalgie et sou­ve­nirs sont à l'origine de ces textes (le grand-père, par exemple, tra­verse aus­si bien un poème que quelques récits). Le pas­sé est pré­gnant : les sou­ve­nirs font revivre ce pas­sé, presque char­nel­le­ment. Non que chaque moment du pas­sé soit for­cé­ment un bon sou­ve­nir ; d'ailleurs Jean-Charles Bousquet écrit : "Le reste de la jour­née était le pire moment […], je pas­sais mon temps à vomir le repas de midi. […] j'aurais vou­lu mou­rir avant que d'arriver dans la mai­son qui nous atten­dait dans son odeur de vieille pous­sière humide". Le sou­ve­nir est retrans­crit au plus près de la réa­li­té ou trans­for­mée par la lit­té­ra­ture (ain­si avec le récit inti­tu­lé "Les livres"). Mais tous sont rece­vables, les bons comme les mau­vais et, sin­gu­liè­re­ment, ces der­niers ain­si que le montre "En sor­tant de l'école" où l'on voit lit­té­ra­le­ment la vieille Souèze pis­ser… Comme si devant l'afflux de sou­ve­nirs, Jean-Charles Bousquet fai­sait le tri pour rete­nir les plus signi­fi­ca­tifs, même les pires, même ceux qui ne disent rien si ce n'est un silence sup­po­sé. Quelques remarques s'imposent. Tout d'abord que Bousquet fait par­fois pen­ser à Patrick Laupin et son livre "Les visages et les voix" par la qua­li­té de l'évocation du monde du tra­vail pas­sé. Ensuite et sur­tout parce qu'il y a dans ces écrits de véri­tables réus­sites : "Première ren­contre avec la mort soli­taire" en est un par­fait exemple par sa chute et l'émotion qui s'empare du lec­teur. Reste que l'ensemble peut paraître inégal, que les proses peuvent sem­bler par­fois trop longues tant ces réus­sites sont écla­tantes…

Quelle concep­tion de la poé­sie se fait Jean-Charles Bousquet ? Un récit comme "Regarder pas­ser les nuages" répond à cette ques­tion. Il fait irré­sis­ti­ble­ment pen­ser à ce petit poème en prose, "L'Étranger", de Charles Baudelaire. Le frag­ment du poète des Fleurs du mal, "J'aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas…", n'est pas sans rap­pe­ler le titre du récit de Jean-Charles Bousquet "Regarder pas­ser les nuages" qui sert d'amorce à chaque para­graphe du texte, "J'aime regar­der pas­ser les nuages", (le verbe regar­der fai­sant place suc­ces­si­ve­ment aux verbes par­tir, venir, cou­rir, sur­gir…) Mais il y a aus­si l'écriture en ver­sets, la répé­ti­tion… Le récit n'est pas qu'un vrai récit, il est un exer­cice d'écriture qui se place entre le récit pro­pre­ment dit et le poème en prose. Il est à l'image de la posi­tion de Jean-Charles Bousquet qui observe (ou se sou­vient) et écrit en même temps. Cette forme cor­res­pond par­fai­te­ment au fonds.

 

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Patrick LAUPIN : "LE DERNIER AVENIR".

 

 

 

Le nou­veau recueil de poèmes de Patrick Laupin se pré­sente de manière ori­gi­nale : 138 poèmes d'une forme fixe mais très libre ! C'est écrit sans ponc­tua­tion (en géné­ral) mais avec des majus­cules pour iden­ti­fier les phrases ou cer­tains mots sur les­quels Patrick Laupin veut atti­rer l'attention du lec­teur et des ? pour ter­mi­ner les ques­tions et des , pour sépa­rer les termes d'une accu­mu­la­tion ver­bale. C'est écrit en prose, mais une prose jus­ti­fiée par le milieu, ce qui donne une allure de poème à la page que ne dépasse jamais le poème. Ce sont des poèmes comme autant de bribes d'un soli­loque qui explore le temps qui s'est enfui et qui essaie de cer­ner le der­nier ave­nir. C'est une poé­sie réso­lu­ment sub­ver­sive en ces temps de consen­sus mou (mais par­fois dur car impo­sé), cepen­dant tou­jours dis­cret ou lar­vé : et il faut remer­cier Patrick Laupin de cette sub­ver­sion. Ce sont des poèmes fin de siècle ( ! ) ou d'une fin d'époque, très dia­lec­tiques pour reprendre le mot de l'exergue du recueil…

Pour que les choses soient claires, Patrick Lapin com­mence par un poème d'amour : "La vie n'est pas une option et on ne peut pas rétré­cir jusqu'à pauvre fil sans mémoire". La dia­lec­tique, c'est d'être "trou­blé par quelque chose que je connais bien et que je ne connais pas" ajoute-t-il un peu plus loin. Un homme parle et cherche à don­ner sens à ce qui lui reste à vivre en pui­sant dans son pas­sé. Aussi ne faut-il pas s'étonner de trou­ver dans un poème ce qui res­semble à une évo­ca­tion de l'émigration espa­gnole en France à la fin des années trente même si le lec­teur peut s'interroger : est-ce un sou­ve­nir per­son­nel ? Patrick Laupin a-t-il côtoyé des Espagnols dans sa jeu­nesse ? Comme il ne faut pas s'étonner de ce qu'un poème fasse écho à ce livre mer­veilleux par lequel je suis entré dans l'univers de Patrick Laupin , "Les visages et les voix"… Là encore l'expression asso­cia­tions libres me vient à l'esprit tant Patrick Laupin paraît écrire en réagis­sant aux idées qui lui viennent spon­ta­né­ment, à moins que ce ne soit l'inverse : "Écrire me fait sou­dain pen­ser aux petits enfants morts"… Mais écrire, c'est jus­te­ment pour redon­ner vie à tout cela que l'époque a balayé d'un geste inté­res­sé. Et l'intéressant, c'est que Patrick Laupin mêle dans ces poèmes l'intime et l'universel, ce qui ne relève que de sa vie et ce qui relève de ce que nous par­ta­geons au-delà de nos dif­fé­rences… Ah, ces mots fer­tiles mis au bien qui rap­pellent Paul Éluard !

Tout cela est écrit dans "une langue du fond qui touche la folie muette et ne veut pas du poé­tisme" . Car Patrick Laupin cherche "les traces de [son] peuple dans la lumière". Alors se mêlent dans le plus beau désordre, celui de la vie, le pro­jet d'écriture ("Mon jeu d'écrire c'est essayer d'inventer un art natu­rel avec les mots qui font hélice dans le remous d'air bleu de la poi­trine" ou "Je me méfie de la poé­sie et de sa vaine abso­lu­tion par les signes" ou encore "Le lan­gage n'existe pas pour lui-même mais dans le corps de ceux qui parlent"), le temps pas­sé à se récon­ci­lier avec soi-même ("Il en faut du temps pour que les bles­sures cica­trisent"), les réfé­rences au poli­tique ("… la vieille pierre à meule de silex du com­mu­nisme" ou "Le temps du défer­le­ment des misères psy­cho­lo­giques des masses" ou encore "Avant que les Républicains ne partent en Russie s'allier au com­mu­nisme et soient fusillés sans som­ma­tion")… Et puis l'époque de main­te­nant ("Je n'ai jamais eu peur dans le monde mais aujourd'hui je sens la peur par­tout" ou à pro­pos des den­te­lières "Le pro­grès des machines les a rui­nées") ou le pas­sé ("La sili­cose c'est ter­rible On a mal quand il fait froid On a mal quand il fait chaud On les voyait assis…" mais c'est toute la page qu'il vau­drait citer) ou encore l'injustice ("J'irai au col­lège Le col­lège des fils d'ouvriers et de pay­sans Je n'irai pas au Lycée d'État où je vou­lais étu­dier le grec et le latin"). Et je n'oublierai pas la page 94 avec sa charge contre l'idéologie domi­nante : "Les dog­ma­tiques ont la gueule appoin­tée du négoce Ils font les finauds les culs de poule Ils susurrent qu'ils luttent contre la bar­ba­rie par la pen­sée…" Etc, etc !). Voilà pour­quoi il faut lire "Le Dernier Avenir".

À quoi mesure-t-on le pou­voir d'un livre ? Sans doute à l'adhésion ou à la trans­for­ma­tion qu'il pro­voque chez le lec­teur. Alors "Le Dernier Avenir" est une réus­site, un livre fort car il me conforte dans mes choix, il me cha­vire : je serai tou­jours aux côtés de ceux à qui on ordonne de décam­per parce qu'ils ne consomment pas assez (page 48), aux côtés des mineurs sili­co­sés d'ici ou d'ailleurs (page 77). Finalement, Patrick Laupin se situe contre l'état actuel du monde ; qu'on n'en fasse pas un conser­va­teur, s'il se place du côté de ceux qui souffrent tou­jours au nom de l'avenir, il veut que cesse cette souf­france et que le monde se trans­forme (pour­vu que nous nous en don­nions la peine) pour éra­di­quer cette souf­france. Dialectiquement.

Mais voi­là que je me laisse empor­ter par ce que je suis deve­nu, je dérive, je divague et je n'ai fait que para­phra­ser plus ou moins mal­adroi­te­ment les beaux poèmes du "Dernier Avenir". Qu'il faut lire abso­lu­ment, en dépit de ce que j'ai pu dire ou ne pas dire… Ai-je trop lu Patrick Laupin ? Encore qu'on ne lise jamais suf­fi­sam­ment un auteur ! Mais je trouve dans ces poèmes la confiance envers les enfants, envers ceux que la socié­té a pri­vés des mots, une confiance entre­vue dans "Le Courage des oiseaux"… On fini­ra par bou­cher les trous du miroir d'éternité. On se ren­dra compte, sans doute trop tard, que Patrick Laupin est un poète majeur de ce temps. Et nous fini­rons par écrire le Livre pour ceux que nous aimons…

 

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On le voit avec ces trois recueils : les choses changent quant à l'approche de la poé­sie (le poé­tisme aurait écrit Patrick Laupin) avec la col­lec­tion Poésie de La Rumeur libre. Prose, récits qui regardent du côté de la poé­sie, mise en page, atten­tion à la construc­tion de l'individu qui fait pen­ser à la cure psy­cha­na­ly­tique, tout concourt à la défi­ni­tion d'une nou­velle poé­sie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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