Vaguedivague de Pablo Néruda

Par |2020-01-03T16:53:26+01:00 16 octobre 2013|Catégories : Blog|

Vague­di­vague (Estrav­a­gario en espag­nol) est cer­taine­ment un livre mécon­nu de Pablo Neru­da, pris qu’il est entre deux ouvrages majeurs uni­verselle­ment recon­nus, Le Chant général (1950) et La Cen­taine d’Amour (1960). Or Vague­di­vague, pub­lié en 1958, est un moment impor­tant dans la vie et l’œu­vre de Neru­da : il divorce en 1955 de Delia Del Car­ril pour épouser Matilde Urru­tia qui appa­raît à la fin de Vague­di­vague dans le Tes­ta­ment d’au­tomne et qui sera l’in­spi­ra­trice de La Cen­taine d’Amour d’une part et il est infor­mé depuis le XXème Con­grès du Par­ti Com­mu­niste d’U­nion Sovié­tique (févri­er 1956) des crimes de Staline d’autre part, ce qui ne sera pas sans influ­ence sur la com­po­si­tion de Vague­di­vague, vaste poème cyclique comme on a pu le dire, où la nature trou­ve toute sa place sans que Neru­da ne renie rien de ses con­vic­tions poli­tiques… À not­er égale­ment que c’est en 1957 que Neru­da écrit La Cen­taine d’Amour et ter­mine Estrav­a­gario

Vague­di­vague appa­raît donc comme une médi­ta­tion de Pablo Neru­da sur son his­toire per­son­nelle aux accents méta­physiques, une médi­ta­tion où la sagesse et la pro­fondeur sont exprimées avec humour. La dif­fi­culté à la lec­ture vient des références trop vagues pour qui ne con­naît pas par­faite­ment la vie et les voy­ages de Neru­da. Car ce livre s’en­racine dans les sou­venirs de voy­ages, les expéri­ences et les ren­con­tres du poète. Ain­si le poème Chevaux com­mence pas ces vers : “J’ai vu de la fenêtre les chevaux // Ce fut à Berlin, un hiv­er…” À quoi se réfère Neru­da ?  Aux chevaux du quadrige de la Porte de Bran­de­bourg ? On sait que Neru­da est venu en Alle­magne en 1951… Est-ce à cette occa­sion ? On se prend à espér­er une édi­tion cri­tique avec tout son appareil de notes !

Reste que Vague­di­vague est une ode à la vie, une invi­ta­tion à prof­iter de celle-ci qui n’est qu’une par­en­thèse dans le néant dont nous sor­tons et auquel nous retournons. Pas de tran­scen­dance dans les poèmes de Neru­da mais seule­ment une approche matéri­al­iste de l’ex­is­tence et une exi­gence de jus­tice. Ode à la vie, au bon­heur sim­ple de manger à sa fin, de respir­er. Et si Pablo Neru­da par­le de la mort, c’est pour mieux la refuser au nom de l’ex­i­gence de vivre, c’est pour mieux met­tre en lumière la vie qui ne demande qu’à être douce pour tous… Exi­gence de jus­tice car Pablo Neru­da est con­scient de l’iné­gal­ité et de l’in­jus­tice qui règ­nent. Il dénonce bien sûr ces dernières et se rangent résol­u­ment aux côtés des lais­sés pour compte. Il en appelle à un monde meilleur où les nappes seraient mis­es pour tous : “Asseyons-nous vite pour manger / avec tous ceux qui n’ont pas mangé”.

La poésie de Pablo Neru­da est tel­lurique. Un poème comme Échap­pa­toire (qu’on peut rap­procher de Chevaux) met en scène un cheval galopant dans l’herbe. Et le poète s’i­den­ti­fie à ce cheval et il retrou­ve les sen­sa­tions du paysage tra­ver­sé, et il recom­mence à ne plus rêver. Elle est aus­si panique. Un poème comme Pau­vres jeunes gens dit sim­ple­ment l’amour physique. Pablo Neru­da écrit des vers d’un dénue­ment extrême : “Com­bi­en il est dif­fi­cile sur cette planète / de nous aimer tran­quille­ment”, vers qui devi­en­nent prosaïques tout en met­tant en cause la société : “tout le monde regarde les draps, / ils trou­blent tous ton amour”. Elle est aus­si didac­tique comme lorsque Pablo Neru­da pose les ques­tions sur la richesse et sa trans­mis­sion dans Ils sont faits ain­si et qu’il retourne, mine de  rien, à l’in­jus­tice, aux iné­gal­ités. Tout le recueil est à l’im­age de cette diversité…

 À quoi mesure-t-on la fécon­dité d’une œuvre ? Sans doute aux échos qu’elle sus­cite. À lire Vague­di­vague, on pense à l’Élégie à Pablo Neru­da d’Aragon ou aux dif­férentes séries peintes par Kijno à par­tir des vers de Neru­da. L’Élégie à Pablo Neru­da com­prend une ver­sion du Paresseux, l’an­tépénul­tième poème de Vague­di­vague, ver­sion écrite par Aragon lui-même et donc assez dif­férente de celle qui fig­ure dans le vol­ume dont il est ici ques­tion (due à Guy Suarès), elle est com­plétée par une tra­duc­tion par­tielle du Tes­ta­ment d’au­tomne 1… Quant à Kijno, faut-il  rap­pel­er les Stèles pour Neru­da (1975–76), le man­u­scrit à pein­ture, Mémo­r­i­al de l’Île Noire, (1977–78) et le Théâtre de Neru­da (1979–80) qui fut présen­té au Pavil­lon français de la Bien­nale de Venise en 1980 ?

1. Voir Aragon, Œuvres poé­tiques com­plètes, Bib­lio­thèque de la Pléi­ade, 2007, tome II, pp 1074 et 1085 en particulier.

Présentation de l’auteur

Pablo Neruda

Pablo Neru­da, Nef­talí Ricar­do Reyes Basoal­to, est un poète chilien né à Par­ral au Chili en 1904 et décédé à San­ti­a­go en 1973.

© AFP

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs. 
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