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Vaguedivague de Pablo Néruda

Par | 2018-05-23T17:08:14+00:00 16 octobre 2013|Catégories : Blog|

Vaguedivague (Estravagario en espa­gnol) est cer­tai­ne­ment un livre mécon­nu de Pablo Neruda, pris qu'il est entre deux ouvrages majeurs uni­ver­sel­le­ment recon­nus, Le Chant géné­ral (1950) et La Centaine d'Amour (1960). Or Vaguedivague, publié en 1958, est un moment impor­tant dans la vie et l'œuvre de Neruda : il divorce en 1955 de Delia Del Carril pour épou­ser Matilde Urrutia qui appa­raît à la fin de Vaguedivague dans le Testament d'automne et qui sera l'inspiratrice de La Centaine d'Amour d'une part et il est infor­mé depuis le XXème Congrès du Parti Communiste d'Union Soviétique (février 1956) des crimes de Staline d'autre part, ce qui ne sera pas sans influence sur la com­po­si­tion de Vaguedivague, vaste poème cyclique comme on a pu le dire, où la nature trouve toute sa place sans que Neruda ne renie rien de ses convic­tions poli­tiques… À noter éga­le­ment que c'est en 1957 que Neruda écrit La Centaine d'Amour et ter­mine Estravagario

Vaguedivague appa­raît donc comme une médi­ta­tion de Pablo Neruda sur son his­toire per­son­nelle aux accents méta­phy­siques, une médi­ta­tion où la sagesse et la pro­fon­deur sont expri­mées avec humour. La dif­fi­cul­té à la lec­ture vient des réfé­rences trop vagues pour qui ne connaît pas par­fai­te­ment la vie et les voyages de Neruda. Car ce livre s'enracine dans les sou­ve­nirs de voyages, les expé­riences et les ren­contres du poète. Ainsi le poème Chevaux com­mence pas ces vers : "J'ai vu de la fenêtre les che­vaux /​/​ Ce fut à Berlin, un hiver…" À quoi se réfère Neruda ?  Aux che­vaux du qua­drige de la Porte de Brandebourg ? On sait que Neruda est venu en Allemagne en 1951… Est-ce à cette occa­sion ? On se prend à espé­rer une édi­tion cri­tique avec tout son appa­reil de notes !

Reste que Vaguedivague est une ode à la vie, une invi­ta­tion à pro­fi­ter de celle-ci qui n'est qu'une paren­thèse dans le néant dont nous sor­tons et auquel nous retour­nons. Pas de trans­cen­dance dans les poèmes de Neruda mais seule­ment une approche maté­ria­liste de l'existence et une exi­gence de jus­tice. Ode à la vie, au bon­heur simple de man­ger à sa fin, de res­pi­rer. Et si Pablo Neruda parle de la mort, c'est pour mieux la refu­ser au nom de l'exigence de vivre, c'est pour mieux mettre en lumière la vie qui ne demande qu'à être douce pour tous… Exigence de jus­tice car Pablo Neruda est conscient de l'inégalité et de l'injustice qui règnent. Il dénonce bien sûr ces der­nières et se rangent réso­lu­ment aux côtés des lais­sés pour compte. Il en appelle à un monde meilleur où les nappes seraient mises pour tous : "Asseyons-nous vite pour man­ger /​ avec tous ceux qui n'ont pas man­gé".

La poé­sie de Pablo Neruda est tel­lu­rique. Un poème comme Échappatoire (qu'on peut rap­pro­cher de Chevaux) met en scène un che­val galo­pant dans l'herbe. Et le poète s'identifie à ce che­val et il retrouve les sen­sa­tions du pay­sage tra­ver­sé, et il recom­mence à ne plus rêver. Elle est aus­si panique. Un poème comme Pauvres jeunes gens dit sim­ple­ment l'amour phy­sique. Pablo Neruda écrit des vers d'un dénue­ment extrême : "Combien il est dif­fi­cile sur cette pla­nète /​ de nous aimer tran­quille­ment", vers qui deviennent pro­saïques tout en met­tant en cause la socié­té : "tout le monde regarde les draps, /​ ils troublent tous ton amour". Elle est aus­si didac­tique comme lorsque Pablo Neruda pose les ques­tions sur la richesse et sa trans­mis­sion dans Ils sont faits ain­si et qu'il retourne, mine de  rien, à l'injustice, aux inéga­li­tés. Tout le recueil est à l'image de cette diver­si­té…

 À quoi mesure-t-on la fécon­di­té d'une œuvre ? Sans doute aux échos qu'elle sus­cite. À lire Vaguedivague, on pense à l'Élégie à Pablo Neruda d'Aragon ou aux dif­fé­rentes séries peintes par Kijno à par­tir des vers de Neruda. L'Élégie à Pablo Neruda com­prend une ver­sion du Paresseux, l'antépénultième poème de Vaguedivague, ver­sion écrite par Aragon lui-même et donc assez dif­fé­rente de celle qui figure dans le volume dont il est ici ques­tion (due à Guy Suarès), elle est com­plé­tée par une tra­duc­tion par­tielle du Testament d'automne 1… Quant à Kijno, faut-il  rap­pe­ler les Stèles pour Neruda (1975-76), le manus­crit à pein­ture, Mémorial de l'Île Noire, (1977-78) et le Théâtre de Neruda (1979-80) qui fut pré­sen­té au Pavillon fran­çais de la Biennale de Venise en 1980 ?

1. Voir Aragon, Œuvres poé­tiques com­plètes, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, tome II, pp 1074 et 1085 en par­ti­cu­lier.

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