> Fil de Lecture de Lucien WASSELIN : sur Jeanine BAUDE

Fil de Lecture de Lucien WASSELIN : sur Jeanine BAUDE

Par |2018-08-20T07:20:28+00:00 15 mai 2016|Catégories : Critiques|

Jeanine BAUDE TELLE QU'EN ELLE-MÊME…

 

L'occasion est belle de s'intéresser à Jeanine Baude. La Rumeur libre ouvre un nou­veau chan­tier, celui des Œuvres Poétiques de Jeanine Baude dont le tome 1 vient de paraître en février 2015 et a publié en même temps qua­si­ment Soudain, un récent recueil qui explore une forme poé­tique par­ti­cu­lière… Et quelques semaines plus tard sort, chez Voix d'Encre, Aveux simples pour les­quels Marc Pessin a don­né de belles encres…

 

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Jeanine BAUDE, Œuvres Poétiques, tome 1.

 

Ce pre­mier tome, qui regroupe trois recueils (Ouessanes -1989-, C'était un pay­sage -1992- et Incarnat désir -1998-), semble indi­quer qu'il ne s'agit pas d'Œuvres poé­tiques com­plètes puisque pen­dant ces années qui courent de 1989 à 1998, Jeanine Baude a publié 7 recueils et non pas 3. Plus antho­lo­gie donc qu'œuvres com­plètes, d'autant plus que les trois recueils ici réunis témoignent d'une belle uni­té, celle d'un lieu où la mer est pré­sente. Il s'ouvre sur une étude de José Manuel de Vasconcelos, qui, au-delà des dif­fé­rences qui appa­raissent au fil du temps (en par­ti­cu­lier l'apparition de la ville dans ses poèmes : je me sou­viens d'avoir lu Le Chant de Manhattan en 2006 ou en 2007), s'attache à mettre en évi­dence les carac­té­ris­tiques des trois recueils ici regrou­pés. J M de Vasconcelos note que dès le début Jeanine Baude a trou­vé sa voix : "Cette œuvre poé­tique s'élabore comme une patiente consé­cra­tion de la soli­tude. Mais la soli­tude dont il s'agit n'est pas une soli­tude radi­cale, s'apitoyant sur elle-même et plain­tive ; il s'agit plu­tôt d'un choix de conduite, d'une stra­té­gie d'approche du monde qui per­met de ren­ver­ser les impres­sions usuelles, en les rem­pla­çant par des images rele­vant d'une vision phé­no­mé­no­lo­gique du monde, où les sen­sa­tions ont une force et une inten­si­té pri­mor­diales." Il ajoute ensuite : "Chez Jeanine Baude, la soli­tude est le pré­sup­po­sé fon­da­men­tal de la créa­ti­vi­té, et l'exil ne fait que cata­ly­ser la décou­verte des fruits de la ren­contre avec la réa­li­té, confé­rant une viva­ci­té et une atten­tion trans­fi­gu­ra­trice à ses reliefs et les inten­si­fiant par des mots dont le sens est sans cesse réin­ven­té." Tout cela est fort juste mais une autre approche est pos­sible, en par­ti­cu­lier celle du rap­port à la réa­li­té : c'est pour­quoi, indé­pen­dam­ment de la valeur de l'étude de J M de Vasconcelos, il convient de lire atten­ti­ve­ment les poèmes de Jeanine Baude, sur­tout que le pré­fa­cier sou­ligne que "l'expression poé­tique naît de la confron­ta­tion avec le monde".

Ce qui frappe à la lec­ture de cette antho­lo­gie, c'est la pré­do­mi­nance du vers court alors que dans Le Chant de Manhattan, c'étaient le vers long (voire le ver­set) et la prose. Comme si dans ces trois recueils, la ver­ti­ca­li­té du poème était la méta­phore altière de l'humain qui se dresse dans le monde. Cette ver­ti­ca­li­té est par­fois exa­gé­rée quand le vers se réduit à un mot ou deux (comme, par exemple, p 241). Certes, il est clair que le poème adopte le rythme d'une res­pi­ra­tion sac­ca­dée, heur­tée ou syn­co­pée devant la mer­veille du monde mais, quand le poème devient un simple empi­le­ment de mots et que le vers dis­pa­raît, trop c'est trop ! Reste que jamais (ou presque car il faut être pru­dent !) poète né(e) dans un pays de mon­tagne n'a aus­si bien par­lé de la mer : mais il est vrai que le roc et la roche sont aus­si pré­sents dans les Alpilles que dans les îles bre­tonnes. Rarement femme n'a écrit d'aussi beaux poèmes éro­tiques : "Ensemencer /​ le monde /​ glisse /​ le tronc des dieux/​ dans les cuisses des /​ femmes" (p 290). Reste éga­le­ment que la briè­ve­té des poèmes n'est pas sans rap­pe­ler Guillevic ; on peut rap­pro­cher ces vers de Jeanine Baude, "C'était l'arche du regard /​ et cette lumi­no­si­té /​ trans­pa­rente des pierres" (p 167) de ceux de Guillevic dans Carnac, "J'ai joué sur la pierre /​ De mes regards et de mes doigts"… Même mys­tère et même ambi­guï­té des pierres…

L'écriture de Jeanine Baude, par­fois, n'est pas exempte de rémi­nis­cences. Ses vers, "J'ai dor­mi /​ dans un silence /​ de lune /​ déca­pi­tée" n'est pas sans faire pen­ser au vers final de Zone de Guillaume Apollinaire : "Soleil cou cou­pé". La réa­li­té (de l'île, de la mer, de la vie des pêcheurs…), très pré­sente dans ces poèmes, serait aus­si, en même temps, celle de la poé­sie. C'est une vision amou­reuse du réel qu'offre Jeanine Baude tant par sa des­crip­tion du monde que par l'évocation du désir et du plai­sir tou­jours expri­mée avec pudeur car : "Où /​ le vent s'engouffre /​ l'identité /​ refuse de mou­rir" (p 175). À tel point que le lec­teur peut s'interroger sur la part d'autobiographie dans ces poèmes. Cela nous vaut de belles images (au sens pre­mier du terme) comme "Le geste d'un enfant /​ qui court sur le rivage /​ mon­trant du doigt /​ son père à l'avant du canot /​ et l'énigme en deçà" (p 200).

Le réel, c'est aus­si la carte ou le savoir que Jeanine Baude uti­lise sciem­ment : la réa­li­té des cartes géo­gra­phique est inté­grée aux poèmes tout comme celle des élé­ments. Ce qui n'exclut pas le rap­pro­che­ment pho­nique de mots signi­fiants comme "Désir /​ Désert" (p 70). C'est que "Le poème est cette langue dure /​ qui tres­saille entre les herbes /​ telle la rivière au soleil cou­chant" (p 79).

 

Il y aurait encore bien des élé­ments à déve­lop­per, au risque d'écrire une véri­table étude, ce qui n'est pas de mise ici. Il faut donc remer­cier La Rumeur Libre d'avoir pro­po­sé aux lec­teurs cette réédi­tion car si ces recueils ne sont pas pré­his­to­riques ( ! ), ils datent quand même de 20/​30 ans envi­ron, ce qui est beau­coup en ces temps où une infor­ma­tion chasse l'autre. La poé­sie a besoin de temps ; pour trou­ver ses lec­teurs.

 

(Jeanine BAUDE, Œuvres Poétiques, tome1. La Rumeur Libre édi­tions, 336 pages, 21 €. Préface de José Manuel de Vasconcelos.)

 

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Jeanine BAUDE, Soudain.

 

Soudain confirme le chan­ge­ment sur­ve­nu dans l'écriture poé­tique de Jeanine Baude avec Le Chant de Manhattan. Avec Soudain, c'en est ter­mi­né du style concis, voire lapi­daire, propre au tome 1 des Œuvres Poétiques, place au vers ample qui se déve­loppe à par­tir du mot "sou­dain", de la pre­mière à la der­nière page, un vers ample qui laisse la place au ver­set dans la qua­trième par­tie de ce recueil inti­tu­lée Versets… Déjà en 2013, Jeanine Baude avait réa­li­sé un livre d'artiste avec le peintre Michel Joyard, por­tant jus­te­ment ce titre de Soudain, dont des extraits sont repris en ouver­ture du pré­sent ouvrage.

 

Un vers explique ce chan­ge­ment : "Soudain des mots comme s'il en pleu­vait". On remar­que­ra la double allu­sion à l'écriture et au réel qui confirme ce qui était dit pré­cé­dem­ment. Le lec­teur, quand il aura ter­mi­né sa lec­ture, pen­se­ra sans doute à L'Union libre d'André Breton qui uti­lise le même pro­cé­dé avec ces nom­breux vers com­men­çant par "Ma femme"… Mais il doit se gar­der de conclure hâti­ve­ment que Jeanine Baude ne fait qu'imiter. Car il y a plus dans Soudain.

Si le mot "sou­dain" per­met à Jeanine Baude de rebon­dir à chaque fois qu'elle va à la ligne (ou qu'elle a ter­mi­né un ver­set), il indique éga­le­ment quelque chose qui relève du sens puisque les mots sont tou­jours dif­fé­rents. Finalement, et ce n'est pas un hasard si le livre s'ouvre sur ce vers "Soudain la vio­lence de l'écriture me tra­verse", cette façon de faire confirme, s'il en était besoin, que la réa­li­té qui pré­oc­cupe Jeanine Baude, c'est aus­si celle de l'écriture, celle de la poé­sie. L'intérêt por­té au neu­vain et au onzain le prouve. Ces deux formes sont des strophes res­pec­ti­ve­ment de neuf et onze vers. On remar­que­ra qu'ici elles deviennent poèmes à moins de les consi­dé­rer comme strophes d'une longue lita­nie. Les spé­cia­listes ne manquent pas d'ajouter que ces deux genres poé­tiques, trop longs et trop dés­équi­li­brés ne sont pré­sents dans la poé­sie fran­çaise que lors des périodes de recherche for­melle. De là à en conclure que Jeanine Baude se livre à une expé­rience de recherche for­melle, il n'y a qu'un pas facile à fran­chir… La réa­li­té explo­rée par Jeanine Baude est double : celle du monde exté­rieur (ruis­seau, mer, nuit, mai­son, herbe, plaine, corps, étoiles, port… sont des mots qui émaillent les vers) et celle de l'écriture (récit, page, ligne, lettre, auteur, annu­laire, doigts…). À noter le terme de gueu­loir qui figure en ita­liques (p 40) dans des poèmes impri­més en romains : Jeanine Baude sem­ble­rait vou­loir indi­quer que Soudain est fait pour la per­for­mance, pour être dit ? Quant aux ver­sets, du fait de leur déve­lop­pe­ment, ils ne se contentent pas d'asséner des véri­tés sous forme de vers mais explorent en détail une réa­li­té plus com­plexe, tou­jours selon ces deux mêmes axes. Mais le lec­teur atten­tif remar­que­ra qu'à l'écriture viennent s'ajouter d'autres pra­tiques artis­tiques comme la pein­ture ou la musique et que la réa­li­té est poreuse (pour dire vite) que l'écriture se colore d'une nuance sur­réa­liste (pour dire encore plus vite). Comme si Jeanine Baude s'essayait à sai­sir un secret qui se refuse sans cesse : c'est dire la richesse de cette approche… Par ailleurs, hasard objec­tif ou volon­té déli­bé­rée de Jeanine Baude, on peut rap­pro­cher ce frag­ment des ver­sets : "… si la char­rue n'entame plus le sol ouvra­gé de la phrase si le livre te glisse des doigts ne ver­sant plus les psaumes de la nuit…" de ces mots d'Arthur Rimbaud (extraits de Mauvais sang dans Une Saison en Enfer) : "… la main à plume vaut bien la main à char­rue". Il n'est pas inter­dit de rêver en lisant Jeanine Baude d'autant plus qu'elle ter­mine ces Versets par un vers (ara­go­nien ?) de 16 syl­labes : "Soudain sur la flamme per­pé­tuelle et le repos des morts"

 

(Jeanine BAUDE, Soudain. La Rumeur Libre édi­tions, 144 pages, 18 €.)

 

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Jeanine BAUDE, Aveux simples.

 

Si Jeanine Baude com­mence à publier en 1962, ce n'est qu'à par­tir de 1990 avec Parabole de L'Éolienne qu'elle ren­con­tre­ra René Rougerie qui sera son édi­teur jusque 1998 avec Incarnat Désir : entre ces deux bornes, 4 livres dont un donne la cor­res­pon­dance entre René Char et Jean Ballard. Ensuite les édi­teurs se suc­cèdent, même si en 2003, Jeanine Baude retrouve Rougerie (avec L'Adresse à la Voix). Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'Aveux Simples s'ouvre sur Le Jardin de Mortemart dédié à René Rougerie.

 

Aveux Simples est un bien beau livre don­né à lire par Voix d'Encre : les encres de Marc Pessin sont tout sim­ple­ment splen­dides, non qu'elles illus­trent par­fai­te­ment les poèmes de Jeanine Baude mais elles sont des créa­tions auto­nomes à part entière. La qua­trième de cou­ver­ture rap­pelle les pro­pos de Pessin : "Je tâche de me défaire du rôle d'illustrateur : j'essaie de sor­tir du poème, pour être moi-même […] pour pou­voir mieux me ren­con­trer avec le poète". De fait, on recon­naît ses encres qui ne sont pas des décalques des poèmes. Des encres qui se dressent sur la page blanche, hié­ra­tiques, écla­tantes et lumi­neuses mal­gré le noir.

 

Le Jardin de Mortemart est une suite de huit poèmes regrou­pés en deux ensembles : hom­mage à Rougerie qui a publié six recueils de Jeanine Baude. On ne s'étonnera pas de lire dans ces vers une confron­ta­tion entre des consonnes, des voyelles, du signe, du mot, du livre… avec l'unité du geste (qui est sans doute celui de l'imprimeur que fut René Rougerie qui don­na vie aux poèmes de Jeanine Baude), le plomb, les carac­tères et les outils "un à un et hui­lés et libé­rant leur force"… Mais cette confron­ta­tion se mêle au pay­sage (les monts de Blond) et au jar­din et au goût de la marche. Si ces poèmes sont une façon de faire le deuil de l'ami en allé ("sur le cor­tège enso­leillé des pas /​ ceux qui sui­vaient ta dépouille"), ils sont aus­si une façon de conti­nuer le com­bat de René Rougerie (l'écran, les touches…)

 

Aveux simples est com­po­sé de trois suites de poèmes. La pre­mière est exclu­si­ve­ment com­po­sée de sizains de vers amples, bâtis sur le modèle des ver­sets de Soudain : tous com­mencent par le mot "écri­vain". Jeanine Baude essaie de défi­nir l'écrivain. Et l'on peut s'interroger sur ce qui unit cette suite (comme l'ensemble inti­tu­lé Aveux simples) au Jardin de Mortemart. Sans doute des choses impal­pables au-delà des appa­rences, ce qui expli­que­rait cette mul­ti­tude d'essais… Derrière elles, on retrouve l'image de l'éditeur/imprimeur, écri­vain par pro­cu­ra­tion au cata­logue riche de sa diver­si­té : car com­ment com­prendre ces "fleurs du jar­din" : le jar­din de René Rougerie serait alors son cata­logue et les fleurs de son jar­din, les poètes qu'il a publiés… La deuxième est com­po­sée de neu­vains aux­quels s'ajoute un dixième vers déta­ché com­men­çant tou­jours par "Écrire et ce serait"… Jeanine Baude s'interroge sur l'acte d'écrire ; d'où ses mul­tiples hypo­thèses qui demandent le condi­tion­nel de "ce serait"… La somme de ces der­niers vers de chaque poème consti­tue comme une défi­ni­tion de l'écriture, défi­ni­tion certes toute per­son­nelle et méta­pho­rique, mais rece­vable et méri­tant dis­cus­sion… La troi­sième est une suc­ces­sion de petits pavés de prose débu­tant tous par ces mots : "Aveux simples". Ce qui retient l'attention dans ces poèmes c'est la diver­si­té du monde et des voies de l'écriture poé­tique, de "la poé­sie indi­vi­sible" qui reste une énigme…

 

(Jeanine Baude & Marc Pessin, Aveux simples. Voix d'Encre, non pagi­né, 19 €.)

 

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Ces trois livres mettent en évi­dence l'unité de l'œuvre de Jeanine Baude ( la mer et son voca­bu­laire tou­jours pré­sents et la double réflexion sur le monde et l'écriture) en même temps que son évo­lu­tion. Soudain semble être la matrice de laquelle sor­ti­ront d'autres recueils. Aveux simples paraît, par la construc­tion des poèmes qui com­mencent tous par le(s) même(s) mot(s) être la suite des Versets de Soudain. Mais il importe de ne pas tirer de conclu­sions pré­ci­pi­tées : il faut attendre le tome 2 des Œuvres Poétiques et les nou­veaux recueils…

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