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Comment lire la poésie ?

Par |2018-10-19T01:18:09+00:00 19 janvier 2014|Catégories : Blog|

COMMENT LIRE LA POÉSIE ?

 

(Libres réflexions à par­tir du recueil " Transition pour­rait être langue "

de Marie de Quatrebarbes)

 

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    Comment découvre-t-on un livre de poé­sie ? Un titre et une qua­trième de cou­ver­ture sont ce qui tombe sous les yeux de prime abord. Comment cer­ner le der­nier recueil de Marie de Quatrebarbes avec ces pre­miers indices ? Il faut dire que le titre, Transition pour­rait être langue,  (la langue -poé­tique- rési­de­rait dans le pas­sage, le glis­se­ment d'un seg­ment à l'autre ? ) laisse dubi­ta­tif et que la qua­trième de cou­ver­ture, réduite à peu ( trois vers extraits de " Comme écou­ter aux portes…", soit neuf mots au total : " Face au spectre /​ qui coupe sa viande /​/​ Si petit " 1 ) reste énig­ma­tique, ne révèle rien de la poé­sie  qui se cache dans le livre ; mais au moins elle intrigue…

 

2

 

    Le livre est orga­ni­sé en deux suites de poèmes que com­plète une "incur­sion" de Caroline Sagot Duvauroux. Le lec­teur, au terme de sa lec­ture, se pré­ci­pite sur cette incur­sion, pen­sant y trou­ver un éclai­rage sur ce qu'il vient de lire. Il découvre un texte haché, hale­tant comme il en a tant lu, du moins en a-t-il l'impression. En fait d'éclairage, il ne découvre qu'une clar­té lunaire. Certes, cette clar­té semble indi­quer une pos­sible piste de lec­ture : celle de la dif­fi­cul­té de dire. Qu'on en juge avec ces frag­ments de la prose de Caroline Sagot Duvauroux : " On est dans on ira. On vit ça dans les rêves. On ne peut pas qui déplace les lignes. Translation mathé­ma­tique. Dans l'indifférence des limites. Pour que la dif­fé­rence ne rem­place pas l'écart en clas­sant des prin­cipes. " Etc. Les choses auraient pu être dites plus sim­ple­ment, me semble-t-il. Mais, admet­tons ; oui : com­ment lire ?

 

    J'ai l'impression de lire un texte de créa­tion, que Caroline Sagot Duvauroux veut dépas­ser la réa­li­té que recouvre le concept de divi­sion sociale du tra­vail, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne le poète et le cri­tique. D'où le mot incur­sion plu­tôt que celui de post­face. Le lec­teur est alors confron­té aux dif­fi­cul­tés inhé­rentes à la com­pré­hen­sion de l'écriture de Caroline Sagot Duvauroux. Par ailleurs, majo­ri­tai­re­ment les cri­tiques de poé­sie sont aus­si poètes : au prix de quelle divi­sion schi­zo­phré­nique ?

 

    Un détour est néces­saire. En avril 2011, Carole Sagot Duvauroux est l'invitée du sémi­naire men­suel de la Maison des Écrivains et de la Littérature. Florence Trocmé en rend compte dans Poezibao. J'y relève que, selon CSD, on a fait accep­ter à la langue, tou­jours esclave des pou­voirs, trop de sou­mis­sions. Et  c'est vrai : on dit tou­jours qu'un patron donne du tra­vail à ses sala­riés, rare­ment qu'un sala­rié vend sa force de tra­vail à un patron. Et jamais dans les mêmes milieux. Peut-être faut-il lire Transition pour­rait être langue à la lumière de ces mots de Florence Trocmé : " La langue est comme une esclave qui n'a pas fini de par­ler. Il y a des langues igno­rées, c'est la recherche du palimp­seste, du livre per­du que tous cherchent." ?

 

3

 

    Restent les textes de Marie de Quatrebarbes que le lec­teur doit affron­ter. Dès le pre­mier vers, le rythme est for­te­ment mar­qué : des bribes lan­ga­gières sont arra­chées (à quoi donc ?) pour se trans­for­mer en vers qui s'accumulent pour faire des poèmes. Les accords gram­ma­ti­caux sont par­fois étranges, pour ne pas dire incor­rects, sauf à ima­gi­ner un enjam­be­ment d'un poème à l'autre (ain­si " Questions /​ retour inces­sant du symp­tôme " -fin de la page 15- " Langue /​ vou­draient /​ du rire aux pleurs " -début de la page 16- ). On pense à un pay­sage frag­men­té, à un récit en mor­ceaux où se mêlent divers registres et diverses séquences, à une auto­bio­gra­phie qui a volé en éclats et qui reste à remettre en ordre…Les vers sont sou­vent des frag­ments signi­fiants qui attendent leur fin. Il y a des moments où des strophes font sens pour le lec­teur : " Prendre le temps de dou­ter /​ des choses bonnes /​/​ Qu'elles deviennent forme de gri­se­rie /​ ou sim­ple­ment res­sus­citent /​ un visage ". Et d'autres où le lec­teur reste dans l'expectative… La mémoire est niée mais des sou­ve­nirs affleurent, dans le désordre. Au lec­teur alors de recons­truire ce qui s'apparente à un  puzzle dont il manque plu­sieurs pièces… Le poème est consti­tué de lam­beaux d'un flux qui exis­te­rait indé­pen­dam­ment d'icelui et anté­rieu­re­ment à lui, le poème n'est que le résul­tat du hasard de l'écriture et non une réponse à un pro­jet préa­la­ble­ment éta­bli. Ce qui n'exclut pas l'humour : ain­si avec ces alli­té­ra­tions, ces qua­si homo­pho­nies :  "allé­geons /​ allon­gez "

 

4

 

    La poé­sie n'existe pas : ce n'est qu'une com­mo­di­té de lan­gage pour dési­gner un genre lit­té­raire, dont les limites sont d'ailleurs poreuses. Et je ne dis rien de l'utilisation abu­sive de ce sub­stan­tif ni du qua­li­fi­ca­tif qui y cor­res­pond (on le sait, les cou­chers de soleil sont poé­tiques, tout comme la vie ! Parfois…). Il n'existe que des poé­sies. À cha­cune, cor­res­pond son mode de lec­ture : la tâche du lec­teur est lourde !

Note.

1. Le lec­teur atten­tif relè­ve­ra une dif­fé­rence de mise en page entre cette qua­trième de cou­ver­ture et le poème de la page 37 où ces trois vers forment un ter­cet… Simple erreur, simple négli­gence au cours de la relec­ture des épreuves ?

 

 

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