DIÉRÈSE n ° 68, SUR LE BLANC DU MONDE.

 

  Cette livrai­son de Diérèse fait 304 pages : cela se passe de com­men­taires. Daniel Mar­tinez, dans son édi­to­r­i­al, com­mence par sig­naler que si la démarche d’un poète est on ne peut plus per­son­nelle, elle ne va pas de soi pour autant dans la mesure où elle relève d’une quête incer­taine, d’un tra­vail con­stant, intérieur qui exige une cer­taine lis­i­bil­ité pour trou­ver son lec­torat. Ce n’est pas pour rien que de nom­breux poètes sont aus­si traducteurs…

    Tout d’abord, le domaine étranger (inter­na­tion­al) est réservé à qua­tre pays ; le Brésil, le Dane­mark, les USA et l’Afrique du Sud. C’est une décou­verte car je ne con­nais­sais pas les poètes traduits. Le pre­mier cahi­er de poésie française est une mini antholo­gie qui regroupe huit poètes dont je lis trois d’en­tre eux depuis longtemps. Pierre Dhain­aut est fidèle à l’habi­tude qu’on lui con­naît depuis plusieurs années : il fait suiv­re ses vers de réflex­ions sur la poésie. Il donne ici à lire une série de notes sur trois pages, j’y relève : “Aux mots du poème n’a­joute pas les tiens : abréger, tu le peux, tu allongeras le chemin” (p 47). Pierre Dhain­aut se mon­tre ouvert et disponible, d’une totale lib­erté. Je ne dirai rien des poèmes de Jean­py­er Poëls et de Jean Chatard (sauf que je les appré­cie) car j’ai déjà beau­coup écrit sur leur façon de faire des vers… Quant aux autres poètes de ce cahi­er qui sont de par­faits incon­nus pour moi, dire sim­ple­ment que Patrice Dim­pre est un spé­cial­iste de l’ab­surde, de l’hu­mour à froid et du jeu de mots. Que les trois poèmes en prose de Michel Pas­sel­er­gue sont car­ac­térisés par une sen­si­bil­ité exac­er­bée. Qu’Anne Emmanuelle Voltera (Suisse d’ex­pres­sion française) troue ses poèmes de bar­res de scan­sion ou de tirets séparant les vers. Que Ray­mond Fari­na est aus­si poète à côté de ses tra­duc­tions, ses poèmes sont de longues laiss­es de vers comp­tés et sa poésie est plutôt cos­mique. Que la poésie de Gérard Engel­bach se situe à l’op­posé de celle de Fari­na : poèmes brefs de vers libres. Mais sans doute est-il vain d’ain­si vouloir car­ac­téris­er une poésie à par­tir de quelques poèmes, au lecteur de se forg­er son avis ! Je ne dirai rien des poètes regroupés dans le sec­ond cahi­er anthologique, si ce n’est qu’Is­abelle Lévesque, Gilles Lades et Gérard Le Gouic ne sont pas des incon­nus pour moi, con­traire­ment aux six autres poètes… Diérèse joue par­faite­ment son rôle de revue. Je m’ar­rêterai par con­tre aux let­tres de Mal­rieu à Jean-François Mathé, mis­sives dont Pierre Dhain­aut dit dans sa présen­ta­tion que Mal­rieu “préférait [aux livres] les revues et les let­tres puisqu’elle favorisent les ren­con­tres, le dia­logue”. Je rap­pellerai seule­ment que Pierre  est un excel­lent con­nais­seur de la poésie de Jean Mal­rieu puisqu’il a réu­ni l’œu­vre poé­tique de ce dernier en 2004 en un gros vol­ume inti­t­ulé “Libre comme une mai­son en flammes” au Cherche-Midi. C’est ce qui fait l’in­térêt de sa présen­ta­tion. Les let­tres de Jean Mal­rieu sont com­plétées par trois poèmes de Jean-François Mathé que je lis avec plaisir.

    Le cahi­er “prose” est var­ié : ça com­mence avec un réc­it d’Hélène Mohone ; à ce rythme, Diérèse va éditer les œuvres com­plètes de celle-ci au fil des livraisons. Le lecteur est trans­porté dans un pays pas pré­cisé géo­graphique­ment ni tem­porelle­ment encore qu’il devine peu à peu : la lit­téra­ture est une affaire de patience. La mul­ti­plic­ité des per­son­nages empêche le lecteur de savoir qui est qui, de s’y repér­er pré­cisé­ment. La vie, quoi ! Ici ou là-bas, va savoir ! Pierre Bergounioux signe un ensem­ble de notes qui va du 1er au 31 mai 2016. Ce que je retiens de ce jour­nal, c’est la casse indus­trielle de la France, les mal­adies et les morts des proches, le vieil­lisse­ment de l’au­teur qui souf­fre de cent maux. C’est éprou­vant et je sors comme essoré de cette lec­ture. Daniel Abel donne un texte incass­able qui revis­ite l’his­toire de l’art et la mytholo­gie grecque. Les tour­nures de style par­ticipent de cet essai cap­ti­vant. Éti­enne Ruhaud pour­suit son explo­ration du cimetière du Père-Lachaise et s’ar­rête plus par­ti­c­ulière­ment aux tombeaux du cinéaste Jean Rollin en un texte qui vaut bien les notices des ouvrages ciné­matographiques et de Gérard de Ner­val. Arrê­tons-nous un instant à ce dernier qu’on retrou­vera pen­du en jan­vi­er 1855 rue de la Vieille-Lanterne à Paris et qu’An­dré Bre­ton aurait pu ajouter dans sa liste des poètes du passé qui sont sur­réal­istes dans son Pre­mier Man­i­feste ! Il faut lire l’ar­ti­cle de Ruhaud… Ce n° se ter­mine par 57 pages de notes de lec­ture (39 au total) dues à 16 auteurs différents…

    Diérèse sait se faire l’é­cho de la vie de la poésie.

 

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DIÉRÈSE n° 69, À L’ORÉE DU REGARD.

 

, Le n° 69 de Diérèse (qui paraît trois fois l’an) est aus­si copieux que d’habi­tude : 280 pages ! Comme de cou­tume, ce n° est divisé en plusieurs cahiers : un domaine étranger, deux cahiers de poèmes de langue française, un de pros­es et, enfin, un cahi­er con­sacré aux notes de lecture.

  Le domaine étranger, cette fois, offre une ouver­ture sur l’I­tal­ie et le Brésil. Deux poètes ital­iens et cinq brésiliens que je ne con­nais pas : nul n’est par­fait et je mour­rai moins igno­rant ! Mais il faut soulign­er que Ray­mond Fari­na con­tin­ue son tra­vail de tra­duc­teur afin de faire décou­vrir au lecteur la poésie brésili­enne, tra­vail com­mencé dans le n° précé­dent… Plus que les cahiers de poèmes [qui ne sont pas sans intérêt, loin de là : j’aime par­ti­c­ulière­ment les ensem­bles de vers de Daniel Mar­tinez (qu’on ne voie nulle flagorner­ie dans ce choix !), Hervé Mar­tin, Isabelle Lévesque, Ray­mond Fari­na, Jean­py­er Poëls (que je lis depuis longtemps),  Sébastien Minaux (pour l’ex­plo­ration de ses insom­nies, pour son “vélo­mo­teur qui tou­s­sote” à trois heures du matin), Hélène Mohone…], m’a intéressé plus que tout l’en­tre­tien de Daniel Abel avec Bruno Sour­din. Au-delà des élé­ments biographiques, j’ai lu avec pas­sion l’in­flu­ence exer­cée par le paysage sur l’écri­t­ure : “On élar­git son paysage, on se sent presque éter­nel” (p 116).  Ou autrement : “Fauch­er, ratiss­er, fan­er, rassem­bler en andains, charg­er sur la char­rette les javelles…”, n’est-ce pas la métaphore de l’écri­t­ure, depuis le brouil­lon jusqu’à la pub­li­ca­tion ? (p 116). Et que dire du “côté flam­boy­ant, révo­lu­tion­naire” du sur­réal­isme ? (p 124) que va décou­vrir Daniel Abel en même temps qu’il fait la con­nais­sance d’An­dré Bre­ton. Qua­torze pages à la richesse insoupçon­née qui se ter­mi­nent sur un impos­si­ble “à suiv­re” ! Patience donc.

  Diérèse con­tin­ue sa pub­li­ca­tion des poèmes d’Hélène Mohone ; dans ce n° 69, il s’ag­it de poème inédits. Dans sa présen­ta­tion, Jean-Luc Coudray note que cer­tains sont des ébauch­es qui demeurent “dans le statut ambigu de l’at­tente” (p 132).  Mais tous ces inédits ne se com­pren­nent sans pas une con­nais­sance de la biogra­phie d’Hélène Mohone ; émo­tion et dis­tan­ci­a­tion sont au ren­dez-vous. Dans le cahi­er “Pros­es”, et plus pré­cisé­ment dans son pre­mier texte inti­t­ulé “Marcher pro­fondé­ment”, Michel Antoine Chap­puis dis­sèque par les mots la marche pro­fonde comme on par­le du som­meil pro­fond. On pense bien sûr au nou­veau roman qui remet­tait sur le méti­er l’écri­t­ure. Michel Antoine Chap­puis s’in­téresse aux rap­ports entre les mots (qui veu­lent dire le monde, selon l’écrivain) et le monde (qui, tou­jours,  échappe à cet effort). Autrement dit à l’écri­t­ure. Qui rap­pelle que le vrai pou­voir de la lit­téra­ture est de déjouer tous les pièges de la descrip­tion (ou de l’ex­trap­o­la­tion) du réel… Par ailleurs, descrip­tions et descrip­tions — à moins que ce ne soit des réc­its  ? — (entre­coupées d’hy­pothès­es ou de déci­sions sans appel ou encore de con­clu­sions dont on ne sait que penser) se suc­cè­dent… C’est aus­si ça, la littérature…

   Enfin, le cahi­er “Bonnes feuilles” témoigne que la lit­téra­ture (la vraie) se fait en dehors des sen­tiers bat­tus (c’est-à-dire qu’on ne la trou­ve pas sur l’é­tal des libraires com­mer­ci­aux). Mais le lecteur, un tant soit peu nos­tal­gique, regret­tera les inter­ven­tions d’É­ti­enne Ruhaud qui, depuis le numéro 65 de Diérèse, par le biais d’une vis­ite des cimetières parisiens (voir les rubriques “en hom­mage” ou “tombeaux”) refai­sait vivre cer­tains poètes dis­parus. Et ce n’est pas de penser que les choses (comme les vies) ont une fin qui consolera !

    Diérèse est donc une revue indis­pens­able pour décou­vrir la vraie lit­téra­ture. Mais ne serait-ce pas la véri­ta­ble rai­son (la seule avouable) d’être des revues ?

 

 

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.