> Diérèse 68 et 69

Diérèse 68 et 69

Par | 2018-01-30T22:17:12+00:00 24 mars 2017|Catégories : Isabelle Lévesque, Revue des revues|

 

DIÉRÈSE n ° 68, SUR LE BLANC DU MONDE.

 

  Cette livrai­son de Diérèse fait 304 pages : cela se passe de com­men­taires. Daniel Martinez, dans son édi­to­rial, com­mence par signa­ler que si la démarche d’un poète est on ne peut plus per­son­nelle, elle ne va pas de soi pour autant dans la mesure où elle relève d’une quête incer­taine, d’un tra­vail constant, inté­rieur qui exige une cer­taine lisi­bi­li­té pour trou­ver son lec­to­rat. Ce n’est pas pour rien que de nom­breux poètes sont aus­si tra­duc­teurs…

    Tout d’abord, le domaine étran­ger (inter­na­tio­nal) est réser­vé à quatre pays ; le Brésil, le Danemark, les USA et l’Afrique du Sud. C’est une décou­verte car je ne connais­sais pas les poètes tra­duits. Le pre­mier cahier de poé­sie fran­çaise est une mini antho­lo­gie qui regroupe huit poètes dont je lis trois d’entre eux depuis long­temps. Pierre Dhainaut est fidèle à l’habitude qu’on lui connaît depuis plu­sieurs années : il fait suivre ses vers de réflexions sur la poé­sie. Il donne ici à lire une série de notes sur trois pages, j’y relève : “Aux mots du poème n’ajoute pas les tiens : abré­ger, tu le peux, tu allon­ge­ras le che­min” (p 47). Pierre Dhainaut se montre ouvert et dis­po­nible, d’une totale liber­té. Je ne dirai rien des poèmes de Jeanpyer Poëls et de Jean Chatard (sauf que je les appré­cie) car j’ai déjà beau­coup écrit sur leur façon de faire des vers… Quant aux autres poètes de ce cahier qui sont de par­faits incon­nus pour moi, dire sim­ple­ment que Patrice Dimpre est un spé­cia­liste de l’absurde, de l’humour à froid et du jeu de mots. Que les trois poèmes en prose de Michel Passelergue sont carac­té­ri­sés par une sen­si­bi­li­té exa­cer­bée. Qu’Anne Emmanuelle Voltera (Suisse d’expression fran­çaise) troue ses poèmes de barres de scan­sion ou de tirets sépa­rant les vers. Que Raymond Farina est aus­si poète à côté de ses tra­duc­tions, ses poèmes sont de longues laisses de vers comp­tés et sa poé­sie est plu­tôt cos­mique. Que la poé­sie de Gérard Engelbach se situe à l’opposé de celle de Farina : poèmes brefs de vers libres. Mais sans doute est-il vain d’ainsi vou­loir carac­té­ri­ser une poé­sie à par­tir de quelques poèmes, au lec­teur de se for­ger son avis ! Je ne dirai rien des poètes regrou­pés dans le second cahier antho­lo­gique, si ce n’est qu’Isabelle Lévesque, Gilles Lades et Gérard Le Gouic ne sont pas des incon­nus pour moi, contrai­re­ment aux six autres poètes… Diérèse joue par­fai­te­ment son rôle de revue. Je m’arrêterai par contre aux lettres de Malrieu à Jean-François Mathé, mis­sives dont Pierre Dhainaut dit dans sa pré­sen­ta­tion que Malrieu “pré­fé­rait [aux livres] les revues et les lettres puisqu’elle favo­risent les ren­contres, le dia­logue”. Je rap­pel­le­rai seule­ment que Pierre  est un excellent connais­seur de la poé­sie de Jean Malrieu puisqu’il a réuni l’œuvre poé­tique de ce der­nier en 2004 en un gros volume inti­tu­lé “Libre comme une mai­son en flammes” au Cherche-Midi. C’est ce qui fait l’intérêt de sa pré­sen­ta­tion. Les lettres de Jean Malrieu sont com­plé­tées par trois poèmes de Jean-François Mathé que je lis avec plai­sir.

    Le cahier “prose” est varié : ça com­mence avec un récit d’Hélène Mohone ; à ce rythme, Diérèse va édi­ter les œuvres com­plètes de celle-ci au fil des livrai­sons. Le lec­teur est trans­por­té dans un pays pas pré­ci­sé géo­gra­phi­que­ment ni tem­po­rel­le­ment encore qu’il devine peu à peu : la lit­té­ra­ture est une affaire de patience. La mul­ti­pli­ci­té des per­son­nages empêche le lec­teur de savoir qui est qui, de s’y repé­rer pré­ci­sé­ment. La vie, quoi ! Ici ou là-bas, va savoir ! Pierre Bergounioux signe un ensemble de notes qui va du 1er au 31 mai 2016. Ce que je retiens de ce jour­nal, c’est la casse indus­trielle de la France, les mala­dies et les morts des proches, le vieillis­se­ment de l’auteur qui souffre de cent maux. C’est éprou­vant et je sors comme esso­ré de cette lec­ture. Daniel Abel donne un texte incas­sable qui revi­site l’histoire de l’art et la mytho­lo­gie grecque. Les tour­nures de style par­ti­cipent de cet essai cap­ti­vant. Étienne Ruhaud pour­suit son explo­ra­tion du cime­tière du Père-Lachaise et s’arrête plus par­ti­cu­liè­re­ment aux tom­beaux du cinéaste Jean Rollin en un texte qui vaut bien les notices des ouvrages ciné­ma­to­gra­phiques et de Gérard de Nerval. Arrêtons-nous un ins­tant à ce der­nier qu’on retrou­ve­ra pen­du en jan­vier 1855 rue de la Vieille-Lanterne à Paris et qu’André Breton aurait pu ajou­ter dans sa liste des poètes du pas­sé qui sont sur­réa­listes dans son Premier Manifeste ! Il faut lire l’article de Ruhaud… Ce n° se ter­mine par 57 pages de notes de lec­ture (39 au total) dues à 16 auteurs dif­fé­rents…

    Diérèse sait se faire l’écho de la vie de la poé­sie.

 

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DIÉRÈSE n° 69, À L’ORÉE DU REGARD.

 

, Le n° 69 de Diérèse (qui paraît trois fois l’an) est aus­si copieux que d’habitude : 280 pages ! Comme de cou­tume, ce n° est divi­sé en plu­sieurs cahiers : un domaine étran­ger, deux cahiers de poèmes de langue fran­çaise, un de proses et, enfin, un cahier consa­cré aux notes de lec­ture.

  Le domaine étran­ger, cette fois, offre une ouver­ture sur l’Italie et le Brésil. Deux poètes ita­liens et cinq bré­si­liens que je ne connais pas : nul n’est par­fait et je mour­rai moins igno­rant ! Mais il faut sou­li­gner que Raymond Farina conti­nue son tra­vail de tra­duc­teur afin de faire décou­vrir au lec­teur la poé­sie bré­si­lienne, tra­vail com­men­cé dans le n° pré­cé­dent… Plus que les cahiers de poèmes [qui ne sont pas sans inté­rêt, loin de là : j’aime par­ti­cu­liè­re­ment les ensembles de vers de Daniel Martinez (qu’on ne voie nulle fla­gor­ne­rie dans ce choix !), Hervé Martin, Isabelle Lévesque, Raymond Farina, Jeanpyer Poëls (que je lis depuis long­temps),  Sébastien Minaux (pour l’exploration de ses insom­nies, pour son “vélo­mo­teur qui tous­sote” à trois heures du matin), Hélène Mohone…], m’a inté­res­sé plus que tout l’entretien de Daniel Abel avec Bruno Sourdin. Au-delà des élé­ments bio­gra­phiques, j’ai lu avec pas­sion l’influence exer­cée par le pay­sage sur l’écriture : “On élar­git son pay­sage, on se sent presque éter­nel” (p 116).  Ou autre­ment : “Faucher, ratis­ser, faner, ras­sem­bler en andains, char­ger sur la char­rette les javelles…”, n’est-ce pas la méta­phore de l’écriture, depuis le brouillon jusqu’à la publi­ca­tion ? (p 116). Et que dire du “côté flam­boyant, révo­lu­tion­naire” du sur­réa­lisme ? (p 124) que va décou­vrir Daniel Abel en même temps qu’il fait la connais­sance d’André Breton. Quatorze pages à la richesse insoup­çon­née qui se ter­minent sur un impos­sible “à suivre” ! Patience donc.

  Diérèse conti­nue sa publi­ca­tion des poèmes d’Hélène Mohone ; dans ce n° 69, il s’agit de poème inédits. Dans sa pré­sen­ta­tion, Jean-Luc Coudray note que cer­tains sont des ébauches qui demeurent “dans le sta­tut ambi­gu de l’attente” (p 132).  Mais tous ces inédits ne se com­prennent sans pas une connais­sance de la bio­gra­phie d’Hélène Mohone ; émo­tion et dis­tan­cia­tion sont au ren­dez-vous. Dans le cahier “Proses”, et plus pré­ci­sé­ment dans son pre­mier texte inti­tu­lé “Marcher pro­fon­dé­ment”, Michel Antoine Chappuis dis­sèque par les mots la marche pro­fonde comme on parle du som­meil pro­fond. On pense bien sûr au nou­veau roman qui remet­tait sur le métier l’écriture. Michel Antoine Chappuis s’intéresse aux rap­ports entre les mots (qui veulent dire le monde, selon l’écrivain) et le monde (qui, tou­jours,  échappe à cet effort). Autrement dit à l’écriture. Qui rap­pelle que le vrai pou­voir de la lit­té­ra­ture est de déjouer tous les pièges de la des­crip­tion (ou de l’extrapolation) du réel… Par ailleurs, des­crip­tions et des­crip­tions – à moins que ce ne soit des récits  ? – (entre­cou­pées d’hypothèses ou de déci­sions sans appel ou encore de conclu­sions dont on ne sait que pen­ser) se suc­cèdent… C’est aus­si ça, la lit­té­ra­ture…

   Enfin, le cahier “Bonnes feuilles” témoigne que la lit­té­ra­ture (la vraie) se fait en dehors des sen­tiers bat­tus (c’est-à-dire qu’on ne la trouve pas sur l’étal des libraires com­mer­ciaux). Mais le lec­teur, un tant soit peu nos­tal­gique, regret­te­ra les inter­ven­tions d’Étienne Ruhaud qui, depuis le numé­ro 65 de Diérèse, par le biais d’une visite des cime­tières pari­siens (voir les rubriques “en hom­mage” ou “tom­beaux”) refai­sait vivre cer­tains poètes dis­pa­rus. Et ce n’est pas de pen­ser que les choses (comme les vies) ont une fin qui conso­le­ra !

    Diérèse est donc une revue indis­pen­sable pour décou­vrir la vraie lit­té­ra­ture. Mais ne serait-ce pas la véri­table rai­son (la seule avouable) d’être des revues ?

 

 

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