> Fil de lecture de Lucien Wasselin : Actualité des Hommes Sans Epaules Editions

Fil de lecture de Lucien Wasselin : Actualité des Hommes Sans Epaules Editions

Par | 2018-02-18T20:49:13+00:00 23 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Les Hommes sans épaules édi­tions s'intéressent à des démarches aty­piques en publiant de gros volumes d'œuvres qua­si-com­plètes (Paul Farellier) ou de choix sub­stan­tiels (comme avec Hervé Delabarre). Des auteurs peu connus mais qu'il faut décou­vrir pour l'importance qu'ils tiennent dans la poé­sie qui s'écrit depuis des décen­nies ou pour leur ori­gi­na­li­té…

 

Paul FARELLIER, L'Entretien devant la nuit.

 

Comment rendre compte d'une telle somme ? Paul Farellier a regrou­pé dans ce gros volume de presque 700 pages, 12 périodes s'échelonnant de 1968 à 2013 ; des œuvres qua­si-com­plètes donc : mais en est-on vrai­ment sûr ? Quasi car Paul Farellier est tou­jours vivant et sans doute conti­nue-t-il d'écrire et parce que, peut-être, cer­tains poèmes ont-ils été écar­tés de L'Entretien devant la nuit… Si l'étude de Pierrick de Chermont publiée en post­face met bien en évi­dence les carac­té­ris­tiques de la poé­sie de Paul Farellier telle qu'on peut la décou­vrir dans cet ouvrage, il manque une approche scien­ti­fique éta­blis­sant la cor­res­pon­dance entre les poèmes ici repro­duits et les recueils publiés au fil des années. Mais le lec­teur ne doit pas s'attendre à trou­ver dans cette édi­tion un ersatz de la Pléiade ! L'Entretien devant la nuit contient les dix livres publiés entre 1984 et 2010 mais aus­si des inédits anciens et Chemin de buées qui regroupe des inédits de la période 2009-2013 1. Pour les curieux, on peut affir­mer, sans risque de se trom­per, que Paul Farellier remet en cause la notion de poètes mau­dits (chère à un cer­tain roman­tisme et popu­la­ri­sée par Paul Verlaine dans un ouvrage épo­nyme) puisqu'il sui­vit les cours de Sciences Politiques à Paris, qu'il est titu­laire d'un Doctorat d'état en droit public et qu'il tra­vailla sa vie durant dans l'industrie comme juriste inter­na­tio­nal ! Mais Alain Borne ne fut-il pas avo­cat ?

Si Pierrick de Chermont dans sa post­face, par­tant de réflexions sur la poé­sie contem­po­raine, met bien en évi­dence les carac­té­ris­tiques de celle de Paul Farellier (un cer­tain clas­si­cisme for­mel, une grande atten­tion au proche et au pré­sent, un atta­che­ment à la nature, une volon­té affir­mée d'honorer le simple et une atti­rance pour le mys­tère du monde et de la pré­sence de l'humain dans ce monde), le lec­teur peut être sen­sible à d'autres aspects de cette écri­ture. C'est ce qui va être mis en évi­dence dans les lignes qui suivent. Une grande part d'autobiographie est pré­sente dans ces poèmes : ain­si le "Faux" Bonnard (avec son pia­no, l'étude et l'élève) rap­pelle-t-il que Paul Farellier a étu­dié le pia­no avec Fernand Lamy, paral­lè­le­ment à ses études de droit). Il serait fas­ti­dieux de rele­ver sys­té­ma­ti­que­ment tous ces ancrages dans la vie du poète, mais ils sont nom­breux. Une cer­taine synes­thé­sie n'est pas absente de cer­tains poèmes, ain­si cette duc­ti­li­té sonore dans Paroles du sour­cier (1). Le monde est étrange, être au monde est étrange. C'est dans les poèmes "obs­curs" que se dit le mieux cette étran­ge­té ; mais on y décèle une nos­tal­gie angois­sée face à une par­tie de l'être humain ; "l'éternité res­pire" constate Paul Farellier dès son pre­mier recueil (vers qu'il faut mettre en regard de ces deux autres "le scan­dale per­ma­nent /​ de notre briè­ve­té") ; c'est que le poète s'émerveille aus­si de la splen­deur sin­gu­lière du monde. La nota­tion est brève, si brève par­fois que la pen­sée devient lapi­daire ; ain­si, deux vers, par exemple, font sen­tence ou pro­verbe : "Qui chante juste /​ habite la pous­sière."

Quand on referme ce gros volume, on se dit que Paul Farellier maî­tri­sait sa voix dès ses pre­miers poèmes, aus­si bien que son atti­tude face au monde qui, si elle a évo­lué, n'est pas radi­ca­le­ment dif­fé­rente, elle s'est seule­ment appro­fon­die. La langue reste la même : à ces mots (p 59) "avé­ré, dans ma fibre de chose, je me reste, gra­vé sur mes yeux, inci­sé à quelque dur plai­sir" font écho ces vers (p 654) "moins qu'une larme du temps, /​ une buée de retard /​/​ sur l'infime part du monde /​ qu'aura frô­lé le regard." Même modes­tie de la vision, de l'écriture, même si la gra­vi­té est là : le poème de la page 653 ("Le temps venu /​ où tu comptes pour amis /​ moins de vivants que de morts…") exprime par­fai­te­ment cette gra­vi­té : effet de l'âge ?

Tout cela ne va pas sans une cer­taine pré­cio­si­té dans l'agencement des mots : "Une aile cap­tive joue dans l'absence una­nime" (p 83), une pré­cio­si­té de bon aloi qui amè­ne­ra le lec­teur à se deman­der quels rap­ports entre­tient Paul Farellier avec le sur­réa­lisme (même si ces mots sont extraits d'un poème de En ce qui reste d'été, des car­nets écrits en en 1979-1982 et publiés en 1984). L'émotion n'est jamais bien loin dans les poèmes de Farellier : "Ce cœur, tu le retiens pour plus large ; pour y ber­cer le plus vaste. Oui, tu l'ouvriras jusqu'à l'absence" (p 98). Le lec­teur pen­se­ra alors à l'émotivisme défen­du par Les Hommes sans épaules, pour dire vite…

D'autres seront inter­pel­lés par cette vision du monde pré­sente dans la poé­sie de Paul Farellier, une vision par­fois hal­lu­ci­née mais tou­jours par­ti­cu­lière, où l'obscur féo­dal de la fuite le dis­pute à l'aléatoire du feu, où la mon­tée, par le tra­vers des brandes, conduit à ce que le poète désigne comme le Jugement der­nier (p 125). C'est que le monde phy­sique est com­plexe, tout comme la méta­phy­sique. Le poème se sus­pend devant l'inconnu, les mots manquent : "Quelque chose par­fois s'éloigne, sans voix, sans per­mis­sion ; creu­sant l'éternité sou­daine. Du fami­lier pour­tant ; mais qui, déjà, ne trou­ve­ra plus son nom" (p 149). Ce n'est pas le moindre charme de cette poé­sie… On n'en fini­rait pas de rele­ver ain­si la spé­ci­fi­ci­té cha­toyante de la démarche de Paul Farellier : mais il faut lais­ser aux lec­teurs le plai­sir de la décou­verte…

Reste à expli­quer (?) le titre de ce volume qui doit ser­vir de point com­mun à ces poèmes d'une vie… On a l'impression que Paul Farellier n'en finit pas de s'adresser à la face cachée de lui-même, au mys­tère d'être au monde, un monde qu'il inter­roge sans cesse. D'où cet entre­tien devant la nuit. Une nuit si pré­sente dans les poèmes, un exemple, un seul : "Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. /​/​ Pour moi, les mots sont tis­sés ; le regard, pié­gé. Je suis un arbre arrê­té dans les étoiles" (p 116). Ce qui n'empêche pas l'émerveillement devant le monde…

Au terme de la rédac­tion de cette note de lec­ture, je suis tout à fait conscient de la légè­re­té de mes pro­pos : il fau­drait plus d'espace pour une approche sérieuse de l'œuvre de Paul Farellier (qui méri­te­rait un essai com­plet). Et, en plus, il res­te­ra au lec­teur à arti­cu­ler ses propres remarques, éven­tuel­le­ment aux miennes ou à contre­dire ces der­nières, pour décou­vrir l'expérience inté­rieure (qui peut prendre dif­fé­rents aspects mais qui reste pro­fon­dé­ment humaine) dont parlent Gérard Bocholier et Gilles Ladès (en qua­trième de cou­ver­ture) : et ce ne sont pas là sim­ple­ment paroles de lec­teurs, fussent-ils poètes… Page 653, tou­jours, Paul Farellier écrit : "bien­tôt il ne t'étonne plus /​ d'aller ain­si de com­pa­gnie /​ dans les che­mins du juge­ment. /​/​ C'est ton pas qui s'alourdit /​ et la terre qui s'allège /​ ou plu­tôt se divise"… Je pense alors au der­nier recueil d'Aragon, Les Adieux, et à ces vers : "Un jour vient que le temps ne passe plus /​ Il se met en tra­vers de notre gorge /​ On croi­rait avoir ava­lé du plomb /​ Qu'est-ce en nous qui fait ce souf­flet de forge". Toute œuvre ne se ter­mine-t-elle pas ain­si ?

 

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Note.

1. Renseignements trou­vés dans une ency­clo­pé­die en ligne…

 

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(Paul FARELLIER, L'Entretien devant la nuit. Les Hommes sans Épaules édi­tions, 686 pages, 25 €. Postface de Pierrick de Chermont.)

 

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Hervé DELABARRE, Prolégomènes pour un ailleurs.

 

Le mot Prolégomènes est conno­té : André Breton n'a-t-il pas écrit (en 1942) Prolégomènes à un troi­sième mani­feste du sur­réa­lisme ou non ? Les Prolégomènes (le terme s'emploie tou­jours au plu­riel) dési­gnent une longue et ample pré­face ou l'ensemble des notions pré­li­mi­naires à une science… Ce n'est sans doute pas un hasard si Hervé Delabarre a titré son flo­ri­lège Prolégomènes pour un ailleurs car il appar­tient au sur­réa­lisme. De 1960 à 2014, il a publié 18 recueils et la pré­sente antho­lo­gie ras­semble 8 titres épui­sés et 6 ensembles inédits, étroi­te­ment imbri­qués aux pré­cé­dents pour res­pec­ter un ordre chro­no­lo­gique. C'est dire, qu'actuellement, avec un peu de chance, le lec­teur inté­res­sé peut trou­ver en librai­rie (ou sur inter­net) toutes les œuvres de Hervé Delabarre et que Prolégomènes pour un ailleurs repré­sente (pour reprendre les paroles de Christophe Dauphin, le pré­fa­cier) le Grand Œuvre du poète ; c'est en tout cas "le livre le plus impor­tant et le plus ambi­tieux publié à ce jour [2015] par Hervé Delabarre" (p 22).

Hervé Delabarre, qui est né en 1938, appar­tient à la constel­la­tion sur­réa­liste. Christophe Dauphin rap­pelle dans sa pré­face qu'il ren­con­tra André Breton au début des années 60 du siècle der­nier et qu'il lui remit un manus­crit de poèmes fin 1962. Breton le salue alors comme un véri­table sur­réa­liste et publie la pho­to­gra­phie de Louise Lagrange (qui était une actrice de ciné­ma, chose que Delabarre igno­rait en ces années) et le Poème à Louise Lagrange du même Delabarre dans le n° 5 de La Brèche (1963), la grande revue du sur­réa­lisme à l'époque. Breton reçoit alors Hervé Delabarre dans son ate­lier mythique de la rue Fontaine à Paris ; le deve­nir lit­té­raire de ce der­nier est désor­mais fixé. De fait, cette pho­to­gra­phie "ren­con­trée par hasard" fut pour Delabarre "un mer­veilleux pri­vi­lège". On peut affir­mer, sans risque d'erreur, que Louise Lagrange fut pour Hervé Delabarre ce que Nadja fut pour André Breton…

Hervé Delabarre semble reprendre -sur un autre registre, celui du poème- la pro­blé­ma­tique qui avait pous­sé André Breton à écrire son essai des Prolégomènes de 1942. Mais son pre­mier livre publié est daté de 1962 : d'où, pour lui, l'impression que tout est réglé, que le sur­réa­lisme est tou­jours vivant (comme Breton qui l'illustre bec et ongles) autant que néces­saire. L'histoire lit­té­raire a mon­tré que d'autres expé­riences étaient pos­sibles, y com­pris les plus réac­tion­naires. Mais Hervé Delabarre écrit fer­me­ment à la mode sur­réa­liste car le com­bat est tou­jours à conti­nuer. D'où cette poé­sie si recon­nais­sable entre mille. Trois expres­sions sur­réa­listes la carac­té­risent : le hasard objec­tif, l'amour fou et l'écriture auto­ma­tique. Hervé Delabarre n'est pas un écri­vain réa­liste qui expé­ri­mente ce qu'il écrit, qui écrit ce qu'il vient de faire. Il écrit ce qu'il vit, y com­pris sur le plan fan­tas­ma­tique. Les fan­tasmes se cachent, se disent, éclatent dans sa poé­sie. Tout ce qui est écrit peut s'interpréter : "Elle prend plai­sir à savou­rer l'intrus /​ Venu des­cel­ler l'huis" (p 154). Tout concourt à sug­gé­rer un pay­sage éro­tique : "Harnachée pour sus­ci­ter le rêve et le désir /​ Elle s'offre au pre­mier gémis­se­ment venu /​ Aux larmes venues la bénir /​/​ Altière /​ Elle pré­fère la cra­vache à la cham­brière" (Id).

Quelle plus belle illus­tra­tion du hasard objec­tif que cette ren­contre inopi­née de la pho­to­gra­phie de Louise Lagrange que ne connaît ni d'Adam ni d'Ève, pour­rait-on dire, Delabarre ? Découverte-ren­contre qui va orien­ter défi­ni­ti­ve­ment son des­tin poé­tique. Louise Lagrange est bien la Nadja du poète sur laquelle se fixent ses fan­tasmes. Mais il y a plus dès lors qu'on décrypte atten­ti­ve­ment la notion d'amour fou dans ces poèmes. C'est un amour fou plu­tôt noir et déchi­ré comme on le ren­contre dans un cer­tain roman­tisme. La mort, la tor­ture, la souf­france en sont les faces cachées (encore qu'elles s'étalent dans les poèmes non sans un cer­tain goût de la pro­vo­ca­tion) que sym­bo­lisent le fouet, la cra­vache, le fer rouge, les clous qu'on ren­contre sou­vent dans les vers de Delabarre. Est-ce la tra­duc­tion de l'impossibilité d'un amour calme, sans cruau­té ? On ne sait. Mais le goût du blas­phème (il faut noter la pré­sence des mots prie-dieu ou pro­fa­na­tion dans les poèmes) vient rele­ver cette ten­dance et contri­bue à des­si­ner cet éro­tisme si par­ti­cu­lier. Reste l'écriture auto­ma­tique. Christophe Dauphin place Hervé Delabarre aux côtés de Benjamin Péret pour l'empreinte de l'automatisme dans l'œuvre. Soit ! Les exemples ne manquent pas, il faut lais­ser le soin aux lec­teurs de les décou­vrir. Mais un exemple : "De mes lèvres à l'Etna du réveil" (p 201), ce vers, s'il rap­pelle les rêves éveillés, est cepen­dant une belle expres­sion auto­ma­tique comme celle-ci, qui ne va pas sans jeu sur les mots : "Les larmes ne savent plus à quels seins se vouer" (p 207)…

Ce livre trou­ve­ra ses lec­teurs et inté­res­se­ra les spé­cia­listes ou les ama­teurs du sur­réa­lisme. L'éditeur a eu la bonne idée de clore l'ouvrage sur un texte (datant de 2005) de Jean-Pierre Guillon qui fut un proche de Hervé Delabarre. Jean-Pierre Guillon parle, à pro­pos de ce der­nier, d'auto­ma­tisme radi­cal et il ter­mine son article par ces mots : "La lit­té­ra­ture ne gagne rien à cette dic­tée d'un nou­veau genre, mais c'est la poé­sie qui y trouve son compte, dans une alliance d'avant et d'après-jouir, de la fan­tai­sie, de l'humour spec­tral et d'un éro­tisme char­gé d'attentions tout en même temps déli­cates et per­verses". Ce qui est bien vu. Mais d'autres lec­teurs relè­ve­ront le contraste très fort entre l'écriture de Delabarre et les pho­to­gra­phies illus­trant l'ouvrage : elles montrent un homme dans un inté­rieur plu­tôt bour­geois. Heureusement Delabarre tire sur une énorme bouf­farde (p 29), ce qui prouve qu'il est poli­ti­que­ment incor­rect dans ce monde si sou­cieux des appa­rences…

 

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Hervé DELABARRE, Prolégomènes pour un ailleurs. Les Hommes sans Épaules édi­tions, 330 pages, 22 €. Préface de Christophe Dauphin, après-dire de Jean-Pierre Guillon).

 

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