> Laurent Albarracin, Cela

Laurent Albarracin, Cela

Par | 2018-01-07T19:20:13+00:00 7 octobre 2017|Catégories : Critiques, Laurent Albarracin|

Enfin un recueil paru chez Rougerie impri­mé au plomb : j’adore le fou­lage ! Ce recueil de Laurent Albarracin est com­po­sé de petits pavés de prose qui traquent le réel, qui essaient de le dire le plus pré­ci­sé­ment pos­sible. Car le défi lan­cé à la poé­sie est là : com­ment dire cette réa­li­té ? Et ce n’est pas un hasard si je rap­proche le côté tech­nique et le côté écri­ture poé­tique… C’est la même maté­ria­li­té qui est en jeu.

Cela se situe dans le pro­lon­ge­ment du Grand cho­sier qui évo­quait Le Parti pris des choses de Francis Ponge, le cho­sier était un recueil de choses iden­ti­fiées par le poème car Albarracin essayait de cap­ter les choses par les moyens de la poé­sie c’est-à-dire par les moyens de cet objet fait de mots assem­blés sin­gu­liè­re­ment qu’on nomme poème. Laurent Albarracin s’intéresse aus­si bien à des notions plus ou moins abs­traites qu’à des objets, encore que les deux soient des choses concrètes. Et le mot cela court d’un texte à l’autre, ce n’est pas rien car Laurent Albarracin veut cap­tu­rer l’essence de ces notions ou de ces choses réduites à elles-mêmes. Cette évi­dence débouche sur ce que remarque Albarracin : “…si ce que cela désigne et montre est cela, n’est que cela, cela est autant caché  par cela que révé­lé” (p 11) : le poète peut phi­lo­so­pher ! Cela ne va pas sans jeu avec les mots (p 15), ou tau­to­lo­gie :

Laurent Albarracin, Cela, Editions Rougerie

Laurent Albarracin, Cela, Editions Rougerie

Ce qui se passe avec ce qui se passe, c’est  que ça tombe par­fai­te­ment, ça vient à pro­pos, ça vient avec le constat que c’est bien ça… (p 13)

C’est que Laurent Albarracin est à la recherche de la coïn­ci­dence entre la des­crip­tion et l’objet décrit ; d’où le choix de la prose et la forme du poème.  Le son devient visuel :

ces cris de craie noire dans le soir du ciel (p 19)

Le réel est infran­chis­sable, serait-il un obs­tacle au sens ? La fonc­tion du poète est alors de  “se tenir sur le pro­mon­toire démo­li, dans la frange man­gée, dans l’entrave détruite de cela” (p 27) : de quoi trou­ver le réel, de le faire appa­raître par les mots. Vers le milieu du livre, deux poèmes se contentent de décrire (la neige et les fleurs dans la cui­sine) : ils dévoilent que Laurent Albarracin aban­donne son approche lin­guis­tique (les mots cela et ça sont étran­ge­ment absents). Même s’il s’intéresse aux choses en elles-mêmes :

La lampe est cela, bien sûr. Elle est cela parce qu’elle est cela dou­ble­ment. En effet elle est la lampe et elle est la lampe est (p 57)

Retour à la tau­to­lo­gie ? Pas si sûr car Albarracin se pré­oc­cupe de la réa­li­té du réel…

Qu’on le veuille ou non, qu’on appré­cie ou pas sa démarche, Laurent Albarracin se livre à une entre­prise salu­taire…

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.