A propos de Contrebande, de Laurent Albarracin

Par |2022-03-21T11:11:49+01:00 21 mars 2022|Catégories : Critiques, Laurent Albarracin|

Des son­nets que Lau­rent Albar­racin a réu­nis dans Con­tre­bande, on pour­rait dire, comme le fait Pierre Vin­clair dans sa pré­face à ce même livre, qu’ils sont sen­ti­men­taux aus­si bien que naïfs, au sens de Schiller. Ces poèmes jouent en effet d’un ensem­ble d’échos et de dis­tor­sions qui, out­re le plaisir qu’ils visent à pro­cur­er, nous ramè­nent à une autre sorte de naïveté, celle de l’enfance – qu’on aurait envie de pren­dre pour déf­i­ni­tion de l’attitude poétique.

Mais regar­dons de plus près. Fidèle à sa manière depuis longtemps, et ici à sa fil­i­a­tion revendiquée à Ponge, Albar­racin joue avec les mots, pour mieux ten­ter de s’approcher des choses. Les jeux de la tau­tolo­gie qu’il affec­tionne par­ti­c­ulière­ment sont certes encore présents, mais de moins en moins (sem­ble-t-il), et les textes mon­trent les signes d’une ouver­ture à un pan­el élar­gi de tech­niques : parono­mases, jeu sur les homonymes et homo­phones, etc. Car out­re le lan­gage qui nous per­met de dire la chose, et qui nous y donne un accès biaisé, il y a tout ce bruit qui entoure la saisie de l’objet, images adven­tices, sou­venirs, échos formels dans la per­cep­tion, qu’Albarracin tisse en une sorte d’auréole de sens, par un jeu sur les aspects sen­soriels et affec­tifs sous lesquels les choses se présen­tent à nous. Jeux de l’imagination visuelle (« L’art de bien se tromper », par exem­ple), con­tiguïtés et asso­ci­a­tions d’idées, antag­o­nismes, odeurs (« La rue après la pluie ») sons (« La chamade »), etc. Je n’en cit­erai qu’un seul exem­ple (le livre en est plein), « La lune » : où l’on voit bien le poème pass­er de la lune au bal­lon par con­tiguïté formelle, puis au mou­ve­ment ver­ti­cal (rebond du bal­lon / à quoi bon / bon­dit / àquoi­bon­dit), la lumière et la forme pour ain­si dire ocu­laire de la lune four­nit les thèmes du deux­ième qua­train (miroir, réflex­ion, dont le dou­ble sens per­met des rêver­ies quant à nos actes sous son regard), la ron­deur du cèpe fait écho à celle de la lune autant qu’à la crêpe et à la poêle où elle cuit, et la crêpe par homonymie four­nit le crêpe cou­vrant la lune ;

 Lau­rent Albar­racin, Con­tre­bande, le cor­ri­dor bleu, coll. S!NG, 2021, 96 pages, 12 €.

ce qui per­met à son tour le jeu sur un voile/une voile ; la rime four­nit comme à rebours le jeu avec phases/phrases, qui sem­ble avoir sug­géré, devant le car­ac­tère imper­turbable des cycles lunaires (où la hau­teur de l’astre devient son car­ac­tère « hau­tain »), l’avant-dernier vers.

 

La lune

La lune àquoi­bon­dit au moin­dre des sursauts.
L’indifférent bal­lon au taquet réagit
Et hausse son épaule à la splen­deur d’un fruit
Ou bien lève un sour­cil pour l’accrocher là-haut

Elle est comme un miroir, une glace sans tain, 
Depuis où observ­er à dis­cré­tion nos actes
Et ne nous ren­voie rien dans un tacite pacte,
Juste nous réflé­chit, nous cou­vre de dédain.

Mangée par son éclipse et ronde comme un cèpe,
Rien ne se tient longtemps dans cette foutue poêle.
La lune est une crêpe entamée par un voile

Et elle est une voile endeuil­lée par un crêpe. 
Devant l’astre hau­tain on peut ten­ter des phrases,
Il ne répon­dra pas : la lune fait ses phases.

                

Un autre trait de l’écriture albar­racini­enne joue ici à plein. Dans l’art du son­net, la pointe finale doit venir don­ner une forme de morale, une for­mule élé­gante qui en un sens, par sa beauté, nous arrache un con­sen­te­ment que la froide logique ne don­nerait pas. Mais dans ces poèmes, on dirait par­fois que la machine à pointes est dev­enue folle, qu’elle darde ses traits à répéti­tion, jusqu’à presque faire éclater la forme son­net, en vari­ant sans cesse les angles, pour attein­dre au cœur de la cible : la chose elle-même ? Ou bien la for­mule qui, la dis­ant avec apparem­ment le plus de cette néces­sité con­stru­ite par l’image et le jeu sur le lan­gage dont je par­lais plus haut, la créera autant qu’elle en décèlera la vérité ? Ain­si par exem­ple le « Bla­son de la cheville », et « Le café ».

De ces rap­proche­ments par­faite­ment con­tin­gents, on ne devrait a pri­ori pou­voir rien tir­er de sig­ni­fi­catif, sinon un petit plaisir sans con­séquence. Mais il y a bien chez Albar­racin la ten­ta­tion de rémunér­er le défaut orig­inel des langues par un tra­vail de l’image qui, con­stru­isant dans l’espace du poème les con­di­tions de son évi­dence, trans­for­ment cette con­tin­gence en néces­sité : et l’image sem­ble alors dire le vrai – rien de moins : « Il faut sou­vent bercer l’illusion qui nous berne » (p.38)… Albar­racin con­stru­it en effet une sorte de phénoménolo­gie folle – et pour cette rai­son plus vraie ? – où ce qui se donne à voir, ce sont les choses telles qu’elles sont pour nous, et d’autant plus qu’on se laisse un peu sec­ouer par elles ; autrement dit, quand on rêvasse suff­isam­ment longtemps pour les laiss­er pénétr­er en nous, avec leur cortège d’idées asso­ciées, de sou­venirs, de formes. C’est aus­si pour cela que, même si « Le pre­mier vers nous coûte alors qu’il est for­tu­it », le même « Art poé­tique » pour­suit plus loin :

 

Le reste se pour­suit sans obsta­cle majeur,
Il suf­fit de se faire un tan­ti­net songeur.

Et la suite explique le proces­sus, tout en l’illustrant par les résul­tats qu’il peut produire :

 

L’eau s’enchaîne en ver­sant de l’eau à ses maillons.

Ain­si coule le fleuve en liq­uidant sa pâte
Dans le gaufreur de l’eau où se forge sans hâte
Le doux miel du soleil dans cha­cun des rayons.

 

Albar­racin rêve ain­si con­stam­ment entre deux eaux, entre le lan­gage et les formes sen­si­bles, entre les mots arbi­traires que la langue nous lègue pour dire les choses, et les formes phénomé­nales dans lesquelles elles se présen­tent à nous. C’est dans cet entre-deux que se joue sans doute notre rap­port le plus juste à ce qui est.

Il me sem­ble qu’ici s’éclaire le sens du titre. La con­tre­bande, l’art du pas­sage de l’autre côté, en toute dis­cré­tion, c’est un peu ce que fait Albar­racin ici : en tra­vail­lant sur ces petits jeux de mots, sur ces choses sans impor­tance (sur le plan des thèmes abor­dés), on peut s’approcher de l’autre côté, tra­vers­er la fron­tière du lan­gage pour retrou­ver, sinon les choses mêmes, un peu de leur pre­mier apparaître.

Ce pre­mier appa­raître des choses, il me sem­ble qu’il a à voir, chez Albar­racin, avec l’enfance. Si le poème joue sur les mots, avec les images et asso­ci­a­tions d’idées gra­tu­ites du rêveur (et l’enfant en est l’archétype), il peut recon­fig­ur­er, remon­ter, presque, le réel : ain­si des grues (p43), entre l’oiseau et l’engin de chantier, qui sem­blent presque mon­tr­er un réel entre destruc­tion et recon­struc­tion. C’est ain­si que l’on pour­rait aller jusqu’à « par­faire les choses » (p. 60) en prenant exem­ple sur les mots. L’enfant, parce qu’il ne sépare pas la rêver­ie de la per­cep­tion sen­si­ble, parce que pour lui l’imagination est aus­si puis­sante dans les mots qu’elle l’est dans le regard et le jeu de tous les sens, parce que pour lui les choses sont pour la pre­mière fois, vit cet âge du sur­gisse­ment dans lequel les choses sont plus claires, plus puis­santes, cet âge où ne sont pas séparés les choses, les mots qui les dis­ent, les sen­sa­tions et les idées qu’elles évo­quent – où ce qui est se donne dans sa plus grande vérité, qui est rythme, et musique. Dans la naïveté retrou­vée des pre­mières années, les son­nets d’Albarracin ten­tent de saisir la musique de cette enfance, celle qui bat la chamade dans le galop des chevaux, pour peu qu’on sache écouter (p.89) :

 

Chaque fois que j’entends le galop qui martèle,
L’enfance me revient au rythme qui m’appelle.

 

Présentation de l’auteur

Laurent Albarracin

Lau­rent Albar­racin est un poète français, né le 13 août 1970 à Angers. Il a par­ticipé au Jardin ouvri­er autour d’I­var Ch’­Vavar à la fin des années 1990. Aujour­d’hui, il col­la­bore au site Poez­ibao et tient une chronique de poésie sur le site de Pierre Campion.

© Crédits pho­tos remue.net

Bib­li­ogra­phie

  • Les jardins nucléaires, L’Air de l’eau, 1998.
  • Le feu brûle, Ate­lier de l’Agneau, 2004.
  • De l’image, L’Attente, 2007.
  • Pierre Peuch­mau­rd, témoin élé­gant, Mon­tréal, L’Oie de Cra­van, 2007.
  • Cartes sur l’eau, Sim­ili Sky, 2008.
  • Le Verre de l’eau et autres poèmes, le Cor­ri­dor bleu, 2008.
  • Louis-François Delisse, Édi­tions des Van­neaux, 2009
  • Expli­ca­tion de la lumière, Dernier Télé­gramme, 2010
  • Pierre Peuch­mau­rd, présen­ta­tion et choix des textes, Édi­tions des Van­neaux, coll. « Présence de la poésie », 2011
  • Le Secret secret, Flam­mar­i­on, 2012.
  • Réso­lu­tions, L’Oie de Cra­van, 2012.
  • Le Ruis­seau, l’é­clair, Rougerie, 2013.
  • Le Cit­ron métabolique, Le Grand Os, 2013.
  • Les Oiseaux, pho­tomon­tages de Maëlle de Coux, Édi­tions des Deux Corps, 2014.
  • Fab­u­laux, dessins de Diane de Bour­nazel, Édi­tions Al Man­ar, 2014.
  • Le Déluge ambigu, fron­tispice de Jean-Pierre Parag­gio, Pierre Mainard édi­teur, 2014
  • Herbe pour herbe, Dernier Télé­gramme, 2014
  • Mon étoile ter­reuse, dessins de Jean-Gilles Badaire, Cir­ca 1924, 2014
  • Le Grand Chosier, le Cor­ri­dor bleu, 2015.
  • Cela, Rougerie, 2016.
  • La Revanche des pos­si­bles, sur qua­tre dessins d’Em­manuel Bous­suge, Recoins, 2016.
  • A, images de Jean-Pierre Parag­gio, Le Réal­gar, 2017.
  • Brous­sailles, pein­tures d’Aaron Clarke, L’Herbe qui trem­ble, 2017.
  • Plein vent (111 haïkus), Pierre Mainard édi­teur [archive], 2017.
  • Res Rerum, Arfuyen, 2018.
  • Pourquoi ? suivi de Nata­tion, PURH, 2020.
  • L’Herbier luna­tique, Rougerie, 2020.
  • Lec­tures : 2004–2015, Lurlure, 2020.
  • Con­tre­bande, pré­face de Pierre Vin­clair, Le Cor­ri­dor bleu, Col­lec­tion S!NG, 2021.

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Guillaume Condello

Guil­laume Con­del­lo, poète et tra­duc­teur né en 1978, vit dans la ban­lieue parisi­enne. Il a traduit les Odes de Sharon Olds (le cor­ri­dor bleu, col­lec­tion S!NG, 2020). Il est l’auteur de Les Travaux et les jours (Dernier Télé­gramme, 2012), Alexan­dre (Dernier Télé­gramme, 2016), Ascen­sion (Le Cor­ri­dor bleu, 2018), et Tout est nor­mal (Lurlure, 2022).

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