Trois lec­tures autour des édi­tions de L’herbe qui trem­ple, par Lucien Was­selin : Le vieil automne, de Christophe Mahy, Rousseau dort tran­quille, de Jean-Luc Depax, et Brous­sailles, de Lau­rent Albarracin

Christophe MAHY, Le vieil automne

Christophe Mahy est arden­nais et je vais régulière­ment dans les Ardennes français­es pour des raisons per­son­nelles. Et ce poète me sem­ble être sen­si­ble à une atmo­sphère par­ti­c­ulière à cette région en automne. Non seule­ment il décrit l’au­tomne et ses pluies, mais (surtout) il dit son émo­tion à vivre cette sai­son, tout comme ses doutes et ses inter­ro­ga­tions. S’il maîtrise l’art de la chute (un vers isolé par un blanc typographique à la fin du poème lim­i­naire en est la preuve), cette maîtrise prend divers aspects… Il est vrai que j’ai lu les livres de Jean-Claude Pirotte (un voisin !), ceux de Jean Rogis­sart (poèmes et romans), ceux d’An­dré Dhô­tel (dont on ne par­le plus guère), le Bal­con en forêt de Julien Gracq… Et je retrou­ve dans le vieil automne une atmo­sphère assez voi­sine des auteurs qui vien­nent d’êtres nom­més… Mais cet art de la chute que je sig­nalais avec le poème Du vieil automne ne se trou­ve pas seule­ment que dans les mots, il se trou­ve égale­ment dans une sorte de rup­ture qui rend le réel totale­ment dual. J’y retrou­ve cette Ardenne  dont je ne me lasse jamais et qui me sur­prend tou­jours même si “les poètes / n’ont  rien de neuf à nous dire”.

Christophe MAHY, le vieil automne, L'Herbe qui Tremble éditeur, 96 pages, 14 euros. Peintures d'Anne SLACIK, postface d'Eric PIETTE ;

Christophe MAHY, le vieil automne, L’Herbe qui Trem­ble édi­teur, 96 pages, 14 euros. Pein­tures d’Anne SLACIK, post­face d’Er­ic PIETTE ; 

Dès le début de la sec­onde par­tie, un hom­mage est ren­du à Jean-Claude Pirotte sans qu’il ne soit jamais désigné claire­ment : seuls quelques-uns de ses nom­breux titres sont nom­més qui le font voisin­er avec “Dhô­tel, Fol­lain et Thomas”. Quoi de plus nor­mal puisque “le vieil automne” de Christophe Mahy rap­pelle ce titre de Pirotte : “Un voy­age en automne” (La Table ronde, 1996) ? Mais voilà, “le vieil automne” est com­posé de trois par­ties suiv­ies d’une post­face d’Éric Piette… dont le mérite prin­ci­pal est de n’être point une analyse savante autant que lin­guis­tique des poèmes, mais bien d’être une prom­e­nade à tra­vers la poésie et, surtout, je relève ces mots : “… les poèmes déli­cats et dis­crets nous main­ti­en­nent dans ce lieu hab­it­able comme nul autre. Où  est mon pays ? s’in­ter­roge Fré­naud. Dans le poème. ” Et Piette de con­tin­uer en soulig­nant que sa lec­ture lui a per­mis de relever un “apaise­ment  s’al­liant à une inquié­tude que con­jure le poème” et  une “épreuve de la nuit” sans équiv­a­lent …

Apaise­ment et inquié­tude : l’art de Christophe Mahy est sans doute de con­juguer les deux… L’hor­loge a beau être arrêtée, la vie est sans doute éphémère et, surtout, Mahy n’a-t-il  pas “le moin­dre poème / à faire val­oir”, reste que le poète écrit pour le plaisir du lecteur ces brefs poèmes qui sont autant d’ou­ver­tures sur “tout  ce qui nous fait  vivre et mourir”. Car la vie est tou­jours plus forte que la mort.

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tranquille

Tout le monde se sou­vient de cette anci­enne chan­son dont le refrain est “C’est la faute à Voltaire / C’est la faute à Rousseau” que chan­tait Gavroche dans Les Mis­érables de Vic­tor Hugo jusqu’à ce qu’il décède sous le feu des sol­dats lors de l’in­sur­rec­tion des 5 et 6 juin 1832. Rousseau, justement !

Cinq par­ties com­posent ce recueil : Niger/Carnet de route, L’Usage des extinc­teurs, Rousseau dort tran­quille, Un poème là-dessus et Drone théorie, agré­men­tées de dessins de Denis Poup­peville…  Dénon­ci­a­tion (p 12) et humour (p 13) : cette pre­mière par­tie est un bon car­net de voy­age (choses vues ou vécues) réduit à l’essen­tiel. Le ton est apparem­ment facile mais plus dif­fi­cile qu’il n’y paraît : c’est un ton proche de l’o­ral­ité qui ne dédaigne pas les références aux réseaux soci­aux, à Google, aux smi­leys … Il ne s’ag­it pas de ven­dre son corps au Cap­i­tal toute la semaine. Jean-Luc Despax joue sur l’ho­mo­phonie des ter­mes pour créer du sens qui per­met de mieux décoder la société injuste qui nous est imposée :

Un peu d’en­cre pour s’an­cr­er / En somme (p 70).

 

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tranquille, L'Herbe qui tremble éditeur ; dessins de Denis POUPPEVILLE, 144 pages, 15 euros ;

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tran­quille, L’Herbe qui trem­ble édi­teur ; dessins de Denis POUPPEVILLE, 144 pages, 15 euros ; 

Le poète con­tem­po­rain  qu’est Despax n’ig­nore pas ceux du passé (Apol­li­naire, Mal­lar­mé, Rim­baud…) ; il en prof­ite pour mieux met­tre à con­tri­bu­tion les auteurs des XIX ème et XX ème siè­cles, tou­jours dans l’ob­jec­tif de ne pas s’en laiss­er con­ter par les dis­cours du moment, il jon­gle égale­ment avec les rimes et les vers comp­tés… Sans doute sa façon de dénon­cer le monde est-elle la plus en prise avec ce même monde : c’est qu’il importe de “…bal­ancer quelques upper­cuts / À tous les briseurs de rêve” : peut-on imag­in­er meilleure déf­i­ni­tion de la poésie ?  Ce qui n’empêche pas un  cer­tain pes­simisme de la part de Despax :

Le Lidl Maximo 
Essaie juste 
De rem­plir son frigo

Oui, il faut alors citer ces mots de Fran­cis Combes :

Depuis tou­jours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activ­ité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spé­cial­istes. Elle naît de l’usage que les peu­ples font de leur langue. […] Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’ac­com­mod­er de l’é­tat des choses.

Ces ter­mes de Fran­cis Combes s’ap­pliquent à mer­veille au recueil de Jean-Luc Despax, angli­cismes mêlés au bon français.

Laurent ALBARRACIN,  Broussailles

Brous­sailles est à plac­er dans la lignée de Cela (Rougerie, 2016) et de Le grand chosier (Le Cor­ri­dor bleu, 2015). Car je n’ai pas lu À pub­lié en 2017 ! voilà qui rap­pelle que la poésie de Lau­rent Albar­racin se situe dans la matière de la vie comme le dit la présen­ta­tion de ce recueil sur le site de L’Herbe qui trem­ble (cat­a­logue). Les pein­tures d’ Aaron Clarke évo­quent des cartes routières, des réseaux graphiques en même temps que le réseau des chien­dents qui poussent sans le sec­ours de l’homme ; même la notion de pli appa­raît avec le change­ment des couleurs… Lau­rent Albar­racin s’intéresse à la fois aux brous­sailles en tant que forme végé­tale et en tant que terme spé­ci­fique.  C’est à une véri­ta­ble explo­ration qu’il invite le lecteur et ce n’est pas un hasard sans doute s’il rap­proche poitraille et brous­saille qu’il met en fin de vers dans le deux­ième poème. Et ça con­tin­ue : les brous­sailles évo­quent «tout un bar­belé par brins», l’évasion n’est pas loin (au vers suiv­ant !) Les poèmes des pages 13, 18, 24, etc… sont comme un écho à maints textes de Cela par le jeu sur les mots. On pense bien sûr au Par­ti pris des choses  de Fran­cis Ponge : le par­fait (p 17) n’est-il pas le sym­bole du poème ? «Les choses, elles, sont / des mots naturels» affirme Lau­rent Albar­racin page 23.

Laurent ALBARRACIN, Broussailles, L’Herbe qui tremble éditeur, peintures d’Aaron CLARKE, 64 pages, 14 euros.

Lau­rent ALBARRACIN, Brous­sailles, L’Herbe qui trem­ble édi­teur, pein­tures d’Aaron CLARKE, 64 pages, 14 euros.

C’est donc à une explo­ration du monde en tant que «brouil­lon général» (p 26) qu’incite Lau­rent Albar­racin ; même le feu de brous­sailles est exploré : un poème, à la sonorité heurtée,  résume admirable­ment  la démarche du poète :

Depuis où
on regarde 
on sait 

depuis où
c’est là 
qu’on favorise le monde 

c’est depuis où 
qu’on regarde le monde 
et qu’il nous regarde»
(p 33)

Lau­rent Albar­racin rap­pelle que les choses et le savoir sont indis­so­cia­ble­ment liés :

c’est à  ne pas être claire 
que la réal­ité prend 
réal­ité

mm

Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.