> Fil de lecture : autour des Éditions L’Herbe qui Tremble

Fil de lecture : autour des Éditions L’Herbe qui Tremble

Par | 2018-02-04T11:43:47+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Christophe Mahy, Essais & Chroniques, Jean-Luc Despax, Laurent Albarracin|

Trois lec­tures autour des édi­tions de L’herbe qui tremple, par Lucien Wasselin : Le vieil automne, de Christophe Mahy, Rousseau dort tran­quille, de Jean-Luc Depax, et Broussailles, de Laurent Albarracin

Christophe MAHY, Le vieil automne

Christophe Mahy est arden­nais et je vais régu­liè­re­ment dans les Ardennes fran­çaises pour des rai­sons per­son­nelles. Et ce poète me semble être sen­sible à une atmo­sphère par­ti­cu­lière à cette région en automne. Non seule­ment il décrit l’automne et ses pluies, mais (sur­tout) il dit son émo­tion à vivre cette sai­son, tout comme ses doutes et ses inter­ro­ga­tions. S’il maî­trise l’art de la chute (un vers iso­lé par un blanc typo­gra­phique à la fin du poème limi­naire en est la preuve), cette maî­trise prend divers aspects… Il est vrai que j’ai lu les livres de Jean-Claude Pirotte (un voi­sin !), ceux de Jean Rogissart (poèmes et romans), ceux d’André Dhôtel (dont on ne parle plus guère), le Balcon en forêt de Julien Gracq… Et je retrouve dans le vieil automne une atmo­sphère assez voi­sine des auteurs qui viennent d’êtres nom­més… Mais cet art de la chute que je signa­lais avec le poème Du vieil automne ne se trouve pas seule­ment que dans les mots, il se trouve éga­le­ment dans une sorte de rup­ture qui rend le réel tota­le­ment dual. J’y retrouve cette Ardenne  dont je ne me lasse jamais et qui me sur­prend tou­jours même si “les poètes /​ n’ont  rien de neuf à nous dire”.

Christophe MAHY, le vieil automne, L'Herbe qui Tremble éditeur, 96 pages, 14 euros. Peintures d'Anne SLACIK, postface d'Eric PIETTE ;

Christophe MAHY, le vieil automne, L’Herbe qui Tremble édi­teur, 96 pages, 14 euros. Peintures d’Anne SLACIK, post­face d’Eric PIETTE ; 

Dès le début de la seconde par­tie, un hom­mage est ren­du à Jean-Claude Pirotte sans qu’il ne soit jamais dési­gné clai­re­ment : seuls quelques-uns de ses nom­breux titres sont nom­més qui le font voi­si­ner avec “Dhôtel, Follain et Thomas”. Quoi de plus nor­mal puisque “le vieil automne” de Christophe Mahy rap­pelle ce titre de Pirotte : “Un voyage en automne” (La Table ronde, 1996) ? Mais voi­là, “le vieil automne” est com­po­sé de trois par­ties sui­vies d’une post­face d’Éric Piette… dont le mérite prin­ci­pal est de n’être point une ana­lyse savante autant que lin­guis­tique des poèmes, mais bien d’être une pro­me­nade à tra­vers la poé­sie et, sur­tout, je relève ces mots : “… les poèmes déli­cats et dis­crets nous main­tiennent dans ce lieu habi­table comme nul autre. Où  est mon pays ? s’interroge Frénaud. Dans le poème. ” Et Piette de conti­nuer en sou­li­gnant que sa lec­ture lui a per­mis de rele­ver un “apai­se­ment  s’alliant à une inquié­tude que conjure le poème” et  une “épreuve de la nuit” sans équi­valent …

Apaisement et inquié­tude : l’art de Christophe Mahy est sans doute de conju­guer les deux… L’horloge a beau être arrê­tée, la vie est sans doute éphé­mère et, sur­tout, Mahy n’a-t-il  pas “le moindre poème /​ à faire valoir”, reste que le poète écrit pour le plai­sir du lec­teur ces brefs poèmes qui sont autant d’ouvertures sur “tout  ce qui nous fait  vivre et mou­rir”. Car la vie est tou­jours plus forte que la mort.

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tranquille

Tout le monde se sou­vient de cette ancienne chan­son dont le refrain est “C’est la faute à Voltaire /​ C’est la faute à Rousseau” que chan­tait Gavroche dans Les Misérables de Victor Hugo jusqu’à ce qu’il décède sous le feu des sol­dats lors de l’insurrection des 5 et 6 juin 1832. Rousseau, jus­te­ment !

Cinq par­ties com­posent ce recueil : Niger/​Carnet de route, L’Usage des extinc­teurs, Rousseau dort tran­quille, Un poème là-des­sus et Drone théo­rie, agré­men­tées de des­sins de Denis Pouppeville…  Dénonciation (p 12) et humour (p 13) : cette pre­mière par­tie est un bon car­net de voyage (choses vues ou vécues) réduit à l’essentiel. Le ton est appa­rem­ment facile mais plus dif­fi­cile qu’il n’y paraît : c’est un ton proche de l’oralité qui ne dédaigne pas les réfé­rences aux réseaux sociaux, à Google, aux smi­leys … Il ne s’agit pas de vendre son corps au Capital toute la semaine. Jean-Luc Despax joue sur l’homophonie des termes pour créer du sens qui per­met de mieux déco­der la socié­té injuste qui nous est impo­sée :

Un peu d’encre pour s’ancrer /​ En somme (p 70).

 

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tranquille, L'Herbe qui tremble éditeur ; dessins de Denis POUPPEVILLE, 144 pages, 15 euros ;

Jean-Luc DESPAX, Rousseau dort tran­quille, L’Herbe qui tremble édi­teur ; des­sins de Denis POUPPEVILLE, 144 pages, 15 euros ; 

Le poète contem­po­rain  qu’est Despax n’ignore pas ceux du pas­sé (Apollinaire, Mallarmé, Rimbaud…) ; il en pro­fite pour mieux mettre à contri­bu­tion les auteurs des XIX ème et XX ème siècles, tou­jours dans l’objectif de ne pas s’en lais­ser conter par les dis­cours du moment, il jongle éga­le­ment avec les rimes et les vers comp­tés… Sans doute sa façon de dénon­cer le monde est-elle la plus en prise avec ce même monde : c’est qu’il importe de “…balan­cer quelques upper­cuts /​ À tous les bri­seurs de rêve” : peut-on ima­gi­ner meilleure défi­ni­tion de la poé­sie ?  Ce qui n’empêche pas un  cer­tain pes­si­misme de la part de Despax :

Le Lidl Maximo
Essaie juste
De rem­plir son fri­go

Oui, il faut alors citer ces mots de Francis Combes :

Depuis tou­jours, je défends l’idée que la poé­sie, même si elle est une acti­vi­té savante, n’est pas réser­vée par prin­cipe à un petit groupe de spé­cia­listes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. […] Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses.

Ces termes de Francis Combes s’appliquent à mer­veille au recueil de Jean-Luc Despax, angli­cismes mêlés au bon fran­çais.

Laurent ALBARRACIN,  Broussailles

Broussailles est à pla­cer dans la lignée de Cela (Rougerie, 2016) et de Le grand cho­sier (Le Corridor bleu, 2015). Car je n’ai pas lu À publié en 2017 ! voi­là qui rap­pelle que la poé­sie de Laurent Albarracin se situe dans la matière de la vie comme le dit la pré­sen­ta­tion de ce recueil sur le site de L’Herbe qui tremble (cata­logue). Les pein­tures d’ Aaron Clarke évoquent des cartes rou­tières, des réseaux gra­phiques en même temps que le réseau des chien­dents qui poussent sans le secours de l’homme ; même la notion de pli appa­raît avec le chan­ge­ment des cou­leurs… Laurent Albarracin s’intéresse à la fois aux brous­sailles en tant que forme végé­tale et en tant que terme spé­ci­fique.  C’est à une véri­table explo­ra­tion qu’il invite le lec­teur et ce n’est pas un hasard sans doute s’il rap­proche poi­traille et brous­saille qu’il met en fin de vers dans le deuxième poème. Et ça conti­nue : les brous­sailles évoquent « tout un bar­be­lé par brins », l’évasion n’est pas loin (au vers sui­vant !) Les poèmes des pages 13, 18, 24, etc… sont comme un écho à maints textes de Cela par le jeu sur les mots. On pense bien sûr au Parti pris des choses  de Francis Ponge : le par­fait (p 17) n’est-il pas le sym­bole du poème ? « Les choses, elles, sont /​ des mots natu­rels » affirme Laurent Albarracin page 23.

Laurent ALBARRACIN, Broussailles, L’Herbe qui tremble éditeur, peintures d’Aaron CLARKE, 64 pages, 14 euros.

Laurent ALBARRACIN, Broussailles, L’Herbe qui tremble édi­teur, pein­tures d’Aaron CLARKE, 64 pages, 14 euros.

C’est donc à une explo­ra­tion du monde en tant que « brouillon géné­ral » (p 26) qu’incite Laurent Albarracin ; même le feu de brous­sailles est explo­ré : un poème, à la sono­ri­té heur­tée,  résume admi­ra­ble­ment  la démarche du poète :

Depuis où
on regarde 
on sait

depuis où
c’est là
qu’on favo­rise le monde

c’est depuis où
qu’on regarde le monde
et qu’il nous regarde »
(p 33)

Laurent Albarracin rap­pelle que les choses et le savoir sont indis­so­cia­ble­ment liés :

c’est à  ne pas être claire
que la réa­li­té prend 
réa­li­té

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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