> Gérard Pfister, Ce que dit le Centaure

Gérard Pfister, Ce que dit le Centaure

Par | 2018-01-26T12:54:43+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Gérard Pfister|

L’ouvrage s’ouvre sur un avant-pro­pos où les limites du lan­gage sont mises en évi­dence. Dès lors, le titre du livre n’est pas éton­nant : « Ce que dit le Centaure ».

Le Centaure est un être mytho­lo­gique, mi-homme, mi-che­val, le fils d’Ixion (prince Lapite) et de Néphélé (un nuage auquel Zeus don­na l’apparence de sa femme). C’est dire les limites du lan­gage dans ces légendes (« car rien /​/​ n’a de nom /​ que par moi », p 20). Le vers est bref (d’un mot à quatre, le plus sou­vent) dis­po­sé en ter­cets. Restent les mots, la matière des mots qui font le poème. Reste cette façon d’écrire le poème, ahu­ris­sante, qui remet en cause le vers habi­tuel, même si les répé­ti­tions sont signi­fiantes. N’y a-t-il pas une contra­dic­tion entre la prose de cette lec­ture et ce poème par­ci­mo­nieux, éco­nome de ses moyens ?

Mais il y a cette affir­ma­tion :

je nomme
et je suis

je parle
et toutes
choses

sont
il suf­fi­rait
que je me taise »
(pp. 56-57)

 

Ce que dit le Centaure, Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2017, 16€

Gérard Pfister, Ce que dit le Centaure, Éditions Arfuyen, 200 pages, 16 euros. En librai­rie.

Le poème serait-il « chant /​ sans paroles », ou « sans har­mo­nies ». Ou encore « page blanche ». Le sens n’est pas don­né ; Gérard Pfister, à son corps défen­dant, rap­pelle que la poé­sie est mul­tiple : concrète, visuelle, spa­tiale, sonore, réflexive, que sais-je encore ? : « rien /​/​ ne résiste /​ à l’assaut /​ du cen­taure » (p 79) : à voir. Pfister lutte contre la tyran­nie de la com­mu­ni­ca­tion qui aliène les hommes… 

Pfister se situe dans la mou­vance du dadaïsme. C’est dire que ce der­nier est un point de repère pour la lec­ture de ses livres. Ce que dit le Centaure se carac­té­rise par la mise en crise des conven­tions poé­tiques : ce n’est pas un hasard si l’écriture de ce recueil se mani­feste par des ter­cets de vers très brefs, même si cette écri­ture semble clas­sique. Gérard Pfister reprend à son compte le mot écrit par Hugo Ball et Richard Huelsenbeck :

Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire dans le pro­grès

Ce qui explique bien des aspects de ce livre : la réfé­rence au Centaure, les per­son­nages prin­ci­paux du poème (comme le Songe, le Temps, le Chant)… À ajou­ter à son pro­fil, ce goût pour la sup­pres­sion de toute réfé­rence à la beau­té poé­tique ! Cependant, Pfister ne se contente pas reco­pier les vieilles recettes de Dada, il innove en mas­sa­crant l’illusion du lan­gage.

Je n’aurai rien dit des crimes qui par­sèment ces pages, de la sombre beau­té qui se dégage de maints pas­sages (à mes yeux), ni du mélange des genres (s’agissant de ce que dit le Centaure, un oiseau « s’accroche /​ à l’affût de canon », p 137), ni encore de la géo­mé­trie qui débouche sur des pers­pec­tives inouïes… J’espère avoir pro­po­sé au lec­teur quelques hypo­thèses que je n’aurais fait qu’effleurer : il faut lire « Ce que dit le Centaure » : pour para­phra­ser Gérard Pfister, je dirai que chaque mot est une flèche qui n’épargne pas la parole poé­tique (p 161) …

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.