pro­pos recueil­lis par Jean-Claude Walter

 

Poète, tra­duc­teur de Maître Eck­hart et de tant de poètes, édi­teur de nom­breux mys­tiques rhé­nans dans votre col­lec­tion des Car­nets spir­ituels, vous faites référence à leurs écrits dans votre roman Le Livre des sources. Pourquoi cet actuel retour aux textes mys­tiques du XIVe siè­cle ?

Maître Eck­hart représente l’accomplissement de ce que le Moyen Âge a apporté à la civil­i­sa­tion. Son œuvre réalise une géniale syn­thèse des courants philosophiques et spir­ituels les plus divers, du néo-pla­ton­isme à l’aristotélisme redé­cou­vert à tra­vers les textes con­servés par la tra­di­tion arabo-islamique. C’est un esprit ouvert sur l’universel, épris de lib­erté et, en même temps, pro­fondé­ment enrac­iné dans une expéri­ence intense et sin­gulière. Sa pen­sée dépasse les cli­vages entre philoso­phie et spir­i­tu­al­ité, Occi­dent et Ori­ent, action et con­tem­pla­tion, et on peut se pren­dre à rêver ce qu’il serait advenu si la con­damna­tion de 17 propo­si­tions extraites de son œuvre ne l’avait tout entière reléguée dans l’ombre jusqu’au siè­cle dernier. Niet­zsche énumérait toutes les chances man­quées qui ont con­duit l’Europe à s’enfermer dans des névros­es nation­al­istes dont on a vu encore au XXe siè­cle les con­séquences meur­trières et dont elle n’est aujourd’hui pas vrai­ment sor­tie. L’occultation de la pen­sée de Maître Eck­hart est cer­taine­ment la pre­mière de ces occa­sions ratées. Là pré­cisé­ment se situe le point de départ de mon roman. 

 

 

On trou­ve dans votre livre, selon vos pro­pres dires « doc­u­ments, let­tres, témoignages » entre­tiens et cita­tions. Pourquoi avoir choisi d’écrire ce roman – imposant par sa vision, son éru­di­tion et sa dimen­sion (425 pages), si ce n’est pour favoris­er l’accès aux grands mys­tiques des let­tres européennes ?

Choisit-on vrai­ment d’écrire ce qu’on écrit ? Le pre­mier texte que j’ai pub­lié était un long poème, inti­t­ulé Faux. Dans cette suite de dis­tiques brefs et heurtés étaient mis en rela­tion la faus­seté de notre rap­port au monde – et à la langue même – et la faux sans cesse sus­pendue sur le fil de nos jours. D’autres formes d’écriture poé­tique sont apparues ensuite, en vers ou en prose. D’autres gen­res se sont présen­tés comme l’essai ou le théâtre. Avec Le grand silence, ora­to­rio (2011), puis Le temps ouvre les yeux, ora­to­rio (2013), une expéri­ence très inat­ten­due s’est fait jour, un mode de com­po­si­tion typ­ique­ment musi­cal ouvrant à la langue de nou­velles pos­si­bil­ités d’exploration de notre présence au monde. Écrire, c’est décou­vrir sans cesse des formes, des rythmes neufs. Mais l’homme ne change guère, ni ses obses­sions. Ce Livre des sources, est-il dans son secret pro­pos si dif­férent des pre­mières lignes pub­liées en 1975 ? Eck­hart, Tauler et les mys­tiques rhé­nans sont avant tout pour moi les fig­ures d’une réflex­ion qui con­cerne notre époque, cette ter­ri­ble et pas­sion­nante fin d’un monde à laque­lle nous assis­tons, et participons.

 

 

Vous mon­trez, textes à l’appui, cette dou­ble util­i­sa­tion d’un même lan­gage : d’une part les écrits des Sages du XIVe siè­cle, authen­tiques et con­fir­més, sur lesquels repose votre démon­stra­tion ; d’autre part ce qu’en a fait la pro­pa­gande d’intellectuels inféodés à la poli­tique du pire – celle de Hitler. Com­ment cela fut-il possible ?

Les écrivains sont bien placés pour savoir l’extraordinaire plas­tic­ité de la langue, et par­ti­c­ulière­ment les poètes dont l’oreille est atten­tive aux infinies pos­si­bil­ités de chaque mot, chaque phrase – con­no­ta­tions, références, accen­tu­a­tions, sonorités – et qui, d’en faire usage avec lucid­ité, aident leurs lecteurs à en pren­dre con­science et en désamorcer les malé­fices. « Don­ner un sens plus pur aux mots de la tribu » : c’est ain­si que Mal­lar­mé voy­ait le rôle du poète. On en voit aujourd’hui plus que jamais l’urgence, dans une société où la langue est à tout moment pros­ti­tuée au ser­vice des idéolo­gies, des reli­gions, des groupes de pres­sion et de tant d’entreprises qui ont des pro­duits mir­a­cles à nous ven­dre… On a vu bien des fois au cours des années récentes de solides intérêts économiques se par­er de jus­ti­fi­ca­tions human­i­taires. Mais le pire est atteint, on le con­state aujourd’hui à nou­veau, lorsque des visées poli­tiques se masquent d’un lan­gage religieux. Car sont touchés alors des ressorts psy­chiques  telle­ment pro­fonds que tous les fanatismes appa­rais­sent possibles. 

 

 

Entre la com­mu­nauté du Haut-Pays, et les mys­tiques, les man­u­scrits du philosophe Serge Bermont – per­son­nage cen­tral de votre réc­it – et les com­men­taires de sa veuve, ser­vent-ils de guide et de relais entre His­toire et fiction ?

Où est l’Histoire ? Où est la fic­tion ? On a pen­sé pen­dant des siè­cles que la com­mu­nauté des Hautes-Ter­res avait réelle­ment existé et, du jour au lende­main, sur la foi des travaux d’un philo­logue de la fin du XIXe siè­cle, on se con­va­inc que tout cela n’a pas eu lieu Après la bulle pon­tif­i­cale de 1329, la philoso­phie d’Eckhart est oubliée pen­dant des siè­cles, et lorsqu’elle réap­pa­rait au XXe siè­cles elle est presque aus­sitôt récupérée par des idéo­logues total­i­taires. Chaque époque écrit son présent et réécrit son passé selon l’image qu’elle souhaite avoir d’elle-même, et l’ « His­toire » n’est que la somme de ces con­struc­tions et ces réécri­t­ures. En mai 1968, je venais d’avoir 17 ans et j’étais au Quarti­er Latin comme tous mes cama­rades : qu’en ai-je vu de plus que Fab­rice à Water­loo ? Le regard est par­tiel et pas­sion­nel, les sou­venirs impré­cis et biaisés, les doc­u­ments dou­teux et lacu­naires. Événe­ments, légen­des, fic­tions se mêlent de manière inex­tri­ca­ble. Et, à tout pren­dre, sans doute le « men­tir-vrai » du romanci­er, en mon­trant com­ment se tis­sent les réc­its, per­met-il de mieux com­pren­dre les fron­tières dan­gereuse­ment mou­vantes entre ce qui fait le quo­ti­di­en et ce dont l’Histoire se souvient.

 

 

Et l’Ami de Dieu ? A‑t-on des textes, preuves de son ray­on­nement ? Et Rul­man Mer­swin ? Vous soulignez l’ambiguïté du per­son­nage… Peut-on se fier à ses écrits, en par­ti­c­uli­er son Livre des neuf rochers que vous avez pub­lié, traduit du moyen haut-alle­mand, dans les « Car­nets spirituels » ?

Le cor­pus lit­téraire que nous ont lais­sé l’Ami de Dieu et Rul­man Mer­swin est abon­dant et acces­si­ble. Il  a eu au XIVe siè­cle un bien réel et très large ray­on­nement. J’en donne la liste com­plète en annexe de mon roman. Une par­tie de ces textes a été traduit en alle­mand mod­erne. Seule­ment deux d’entre eux ont été traduits en français, grâce au Jury du Prix du Pat­ri­moine Nathan Katz, qui a attribué sa Bourse de Tra­duc­tion 2010 à Jean Mon­celon et Éliane Bouch­ery pour l’édition française du Livre des cinq hommes, de l’Ami de Dieu de l’Oberland, et du Livre des neuf rochers, de Rul­man Mer­swin. L’ensemble des textes de l’Ami de Dieu est actuelle­ment en cours de tra­duc­tion et sera pub­lié en un seul vol­ume à la fin de l’an prochain. Sur la base du tra­vail accom­pli, il sera pos­si­ble alors de mieux com­pren­dre ce qui s’est réelle­ment passé et quel a été le rôle de l’étrange ban­quier Mer­swin dans cette aven­ture. Mais, là encore, il est prob­a­ble que la part de réal­ité, de légende et de fic­tion reste longtemps indémêlable…

 

 

A tra­vers ce foi­son­nement de per­son­nages – réels ou fic­tifs – que vous ani­mez ou à qui vous don­nez la parole, citant les textes et les com­men­tant, peut-on dire du Livre des sources qu’il s’agit d’un roman historique ?

Tout roman est his­torique. La Princesse de Clèves (1678), qui se passe à la cour d’Henri II, est un roman his­torique. Et La Char­treuse de Parme (1839) tout autant, dont l’action  se déroule entre 1796 et 1815. Et pareille­ment La Recherche du temps per­du, même si le temps de l’action et le présent du nar­ra­teur finis­sent par se rejoin­dre. Tout roman est néces­saire­ment inscrit dans une époque, anci­enne, récente ou con­tem­po­raine, qui lui donne forme et couleur. Dans le Livre des sources, les per­son­nages appar­ti­en­nent à trois épo­ques très dif­férentes, dont le con­texte poli­tique et social est à chaque fois évo­qué de manière bien pré­cise. D’une époque à l’autre pour­tant, les lieux sont les mêmes, dans une lumière inchangée, et les des­tins des per­son­nages présen­tent sou­vent de telles simil­i­tudes que l’histoire sem­ble bégay­er. Comme le rap­pelait le neveu du prince Sali­na dans le Gué­pard de Lampe­dusa, « il faut que tout change pour que rien ne change ». Les cav­a­liers de l’Apocalypse par­courent l’Histoire en semant la frayeur et la mort, mais sur leur pesant heaume est posé immo­bile un oiseau bleu. C’est le sens que je donne à l’image de cou­ver­ture représen­tant le min­nesänger Goes­li d’Ehenheim (aujourd’hui Ober­nai), si fameux en son temps et aujourd’hui oublié… 

Dans votre « Note finale » vous posez la ques­tion : « Ont-ils existé ces hommes des Hautes-Ter­res, ou ne sont-ils que la pro­jec­tion de notre désir ? Ont-ils habité ces lieux ter­ri­bles, ces repaires de soli­tude et de splen­deur, ou bien les avons-nous rêvés pour eux, pour nous, comme un choix néces­saire, l’horizon inac­ces­si­ble du livre ? »  Par votre vision, éru­di­tion, écri­t­ure poé­tique, con­nais­sance des textes fon­da­teurs, vos per­son­nages mis en scène et cet entraî­nant tem­po romanesque, votre Livre des sources appa­raît comme un guide indis­pens­able pour affron­ter tant de prob­lèmes en nos sociétés inquiètes, en ébul­li­tion ou pro­fondé­ment désorientées.

                                                          

Gérard Pfis­ter, Le Livre des sources,
édi­tions Pierre-Guil­laume de Roux, Paris, 2013.

 

Entre­tien paru dans la Revue Élan, 3e Trimestre, sep­tem­bre 2013, Strasbourg.

 

Jean-Claude Wal­ter a pub­lié des romans et réc­its, des recueils de poésie ain­si qu’une étude sur Léon-Paul Far­gue (Gal­li­mard, 1973). Il a récem­ment don­né un essai inti­t­ulé Le Rhin : un voy­age lit­téraire de Jules César à Guil­laume Apol­li­naire (Place Stanis­las, 2011). Cofon­da­teur de la Revue Alsa­ci­enne de Lit­téra­ture, il est l’auteur de trois antholo­gies sur les poésie alsa­ci­enne d’expression française. Il a reçu de nom­breuses dis­tinc­tions par­mi lesquelles les prix Charles Vil­drac et Cesare Pavese.