> Rencontre avec Gérard Pfister

Rencontre avec Gérard Pfister

Par |2018-01-06T23:41:04+00:00 21 avril 2014|Catégories : Gérard Pfister, Rencontres|

 

pro­pos recueillis par Jean-Claude Walter

 

Poète, tra­duc­teur de Maître Eckhart et de tant de poètes, édi­teur de nom­breux mys­tiques rhé­nans dans votre col­lec­tion des Carnets spi­ri­tuels, vous faites réfé­rence à leurs écrits dans votre roman Le Livre des sources. Pourquoi cet actuel retour aux textes mys­tiques du XIVe siècle ?

Maître Eckhart repré­sente l’accomplissement de ce que le Moyen Âge a appor­té à la civi­li­sa­tion. Son œuvre réa­lise une géniale syn­thèse des cou­rants phi­lo­so­phiques et spi­ri­tuels les plus divers, du néo-pla­to­nisme à l’aristotélisme redé­cou­vert à tra­vers les textes conser­vés par la tra­di­tion ara­bo-isla­mique. C’est un esprit ouvert sur l’universel, épris de liber­té et, en même temps, pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans une expé­rience intense et sin­gu­lière. Sa pen­sée dépasse les cli­vages entre phi­lo­so­phie et spi­ri­tua­li­té, Occident et Orient, action et contem­pla­tion, et on peut se prendre à rêver ce qu’il serait adve­nu si la condam­na­tion de 17 pro­po­si­tions extraites de son œuvre ne l’avait tout entière relé­guée dans l’ombre jusqu’au siècle der­nier. Nietzsche énu­mé­rait toutes les chances man­quées qui ont conduit l’Europe à s’enfermer dans des névroses natio­na­listes dont on a vu encore au XXe siècle les consé­quences meur­trières et dont elle n’est aujourd’hui pas vrai­ment sor­tie. L’occultation de la pen­sée de Maître Eckhart est cer­tai­ne­ment la pre­mière de ces occa­sions ratées. Là pré­ci­sé­ment se situe le point de départ de mon roman. 

 

 

On trouve dans votre livre, selon vos propres dires « docu­ments, lettres, témoi­gnages » entre­tiens et cita­tions. Pourquoi avoir choi­si d’écrire ce roman – impo­sant par sa vision, son éru­di­tion et sa dimen­sion (425 pages), si ce n’est pour favo­ri­ser l’accès aux grands mys­tiques des lettres euro­péennes ?

Choisit-on vrai­ment d’écrire ce qu’on écrit ? Le pre­mier texte que j’ai publié était un long poème, inti­tu­lé Faux. Dans cette suite de dis­tiques brefs et heur­tés étaient mis en rela­tion la faus­se­té de notre rap­port au monde – et à la langue même – et la faux sans cesse sus­pen­due sur le fil de nos jours. D’autres formes d’écriture poé­tique sont appa­rues ensuite, en vers ou en prose. D’autres genres se sont pré­sen­tés comme l’essai ou le théâtre. Avec Le grand silence, ora­to­rio (2011), puis Le temps ouvre les yeux, ora­to­rio (2013), une expé­rience très inat­ten­due s’est fait jour, un mode de com­po­si­tion typi­que­ment musi­cal ouvrant à la langue de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’exploration de notre pré­sence au monde. Écrire, c’est décou­vrir sans cesse des formes, des rythmes neufs. Mais l’homme ne change guère, ni ses obses­sions. Ce Livre des sources, est-il dans son secret pro­pos si dif­fé­rent des pre­mières lignes publiées en 1975 ? Eckhart, Tauler et les mys­tiques rhé­nans sont avant tout pour moi les figures d’une réflexion qui concerne notre époque, cette ter­rible et pas­sion­nante fin d’un monde à laquelle nous assis­tons, et par­ti­ci­pons.

 

 

Vous mon­trez, textes à l’appui, cette double uti­li­sa­tion d’un même lan­gage : d’une part les écrits des Sages du XIVe siècle, authen­tiques et confir­més, sur les­quels repose votre démons­tra­tion ; d’autre part ce qu’en a fait la pro­pa­gande d’intellectuels inféo­dés à la poli­tique du pire – celle de Hitler. Comment cela fut-il pos­sible ?

Les écri­vains sont bien pla­cés pour savoir l’extraordinaire plas­ti­ci­té de la langue, et par­ti­cu­liè­re­ment les poètes dont l’oreille est atten­tive aux infi­nies pos­si­bi­li­tés de chaque mot, chaque phrase – conno­ta­tions, réfé­rences, accen­tua­tions, sono­ri­tés – et qui, d’en faire usage avec luci­di­té, aident leurs lec­teurs à en prendre conscience et en désa­mor­cer les malé­fices. « Donner un sens plus pur aux mots de la tri­bu » : c’est ain­si que Mallarmé voyait le rôle du poète. On en voit aujourd’hui plus que jamais l’urgence, dans une socié­té où la langue est à tout moment pros­ti­tuée au ser­vice des idéo­lo­gies, des reli­gions, des groupes de pres­sion et de tant d’entreprises qui ont des pro­duits miracles à nous vendre… On a vu bien des fois au cours des années récentes de solides inté­rêts éco­no­miques se parer de jus­ti­fi­ca­tions huma­ni­taires. Mais le pire est atteint, on le constate aujourd’hui à nou­veau, lorsque des visées poli­tiques se masquent d’un lan­gage reli­gieux. Car sont tou­chés alors des res­sorts psy­chiques  tel­le­ment pro­fonds que tous les fana­tismes appa­raissent pos­sibles. 

 

 

Entre la com­mu­nau­té du Haut-Pays, et les mys­tiques, les manus­crits du phi­lo­sophe Serge Bermont – per­son­nage cen­tral de votre récit – et les com­men­taires de sa veuve, servent-ils de guide et de relais entre Histoire et fic­tion ?

Où est l’Histoire ? Où est la fic­tion ? On a pen­sé pen­dant des siècles que la com­mu­nau­té des Hautes-Terres avait réel­le­ment exis­té et, du jour au len­de­main, sur la foi des tra­vaux d’un phi­lo­logue de la fin du XIXe siècle, on se convainc que tout cela n’a pas eu lieu Après la bulle pon­ti­fi­cale de 1329, la phi­lo­so­phie d’Eckhart est oubliée pen­dant des siècles, et lorsqu’elle réap­pa­rait au XXe siècles elle est presque aus­si­tôt récu­pé­rée par des idéo­logues tota­li­taires. Chaque époque écrit son pré­sent et réécrit son pas­sé selon l’image qu’elle sou­haite avoir d’elle-même, et l’ « Histoire » n’est que la somme de ces construc­tions et ces réécri­tures. En mai 1968, je venais d’avoir 17 ans et j’étais au Quartier Latin comme tous mes cama­rades : qu’en ai-je vu de plus que Fabrice à Waterloo ? Le regard est par­tiel et pas­sion­nel, les sou­ve­nirs impré­cis et biai­sés, les docu­ments dou­teux et lacu­naires. Événements, légendes, fic­tions se mêlent de manière inex­tri­cable. Et, à tout prendre, sans doute le « men­tir-vrai » du roman­cier, en mon­trant com­ment se tissent les récits, per­met-il de mieux com­prendre les fron­tières dan­ge­reu­se­ment mou­vantes entre ce qui fait le quo­ti­dien et ce dont l’Histoire se sou­vient.

 

 

Et l’Ami de Dieu ? A-t-on des textes, preuves de son rayon­ne­ment ? Et Rulman Merswin ? Vous sou­li­gnez l’ambiguïté du per­son­nage… Peut-on se fier à ses écrits, en par­ti­cu­lier son Livre des neuf rochers que vous avez publié, tra­duit du moyen haut-alle­mand, dans les « Carnets spi­ri­tuels » ?

Le cor­pus lit­té­raire que nous ont lais­sé l’Ami de Dieu et Rulman Merswin est abon­dant et acces­sible. Il  a eu au XIVe siècle un bien réel et très large rayon­ne­ment. J’en donne la liste com­plète en annexe de mon roman. Une par­tie de ces textes a été tra­duit en alle­mand moderne. Seulement deux d’entre eux ont été tra­duits en fran­çais, grâce au Jury du Prix du Patrimoine Nathan Katz, qui a attri­bué sa Bourse de Traduction 2010 à Jean Moncelon et Éliane Bouchery pour l’édition fran­çaise du Livre des cinq hommes, de l’Ami de Dieu de l’Oberland, et du Livre des neuf rochers, de Rulman Merswin. L’ensemble des textes de l’Ami de Dieu est actuel­le­ment en cours de tra­duc­tion et sera publié en un seul volume à la fin de l’an pro­chain. Sur la base du tra­vail accom­pli, il sera pos­sible alors de mieux com­prendre ce qui s’est réel­le­ment pas­sé et quel a été le rôle de l’étrange ban­quier Merswin dans cette aven­ture. Mais, là encore, il est pro­bable que la part de réa­li­té, de légende et de fic­tion reste long­temps indé­mê­lable…

 

 

A tra­vers ce foi­son­ne­ment de per­son­nages – réels ou fic­tifs – que vous ani­mez ou à qui vous don­nez la parole, citant les textes et les com­men­tant, peut-on dire du Livre des sources qu’il s’agit d’un roman his­to­rique ?

Tout roman est his­to­rique. La Princesse de Clèves (1678), qui se passe à la cour d’Henri II, est un roman his­to­rique. Et La Chartreuse de Parme (1839) tout autant, dont l’action  se déroule entre 1796 et 1815. Et pareille­ment La Recherche du temps per­du, même si le temps de l’action et le pré­sent du nar­ra­teur finissent par se rejoindre. Tout roman est néces­sai­re­ment ins­crit dans une époque, ancienne, récente ou contem­po­raine, qui lui donne forme et cou­leur. Dans le Livre des sources, les per­son­nages appar­tiennent à trois époques très dif­fé­rentes, dont le contexte poli­tique et social est à chaque fois évo­qué de manière bien pré­cise. D’une époque à l’autre pour­tant, les lieux sont les mêmes, dans une lumière inchan­gée, et les des­tins des per­son­nages pré­sentent sou­vent de telles simi­li­tudes que l’histoire semble bégayer. Comme le rap­pe­lait le neveu du prince Salina dans le Guépard de Lampedusa, « il faut que tout change pour que rien ne change ». Les cava­liers de l’Apocalypse par­courent l’Histoire en semant la frayeur et la mort, mais sur leur pesant heaume est posé immo­bile un oiseau bleu. C’est le sens que je donne à l’image de cou­ver­ture repré­sen­tant le min­nesän­ger Goesli d’Ehenheim (aujourd’hui Obernai), si fameux en son temps et aujourd’hui oublié…                                                                                                                                                            

Dans votre « Note finale » vous posez la ques­tion : « Ont-ils exis­té ces hommes des Hautes-Terres, ou ne sont-ils que la pro­jec­tion de notre désir ? Ont-ils habi­té ces lieux ter­ribles, ces repaires de soli­tude et de splen­deur, ou bien les avons-nous rêvés pour eux, pour nous, comme un choix néces­saire, l’horizon inac­ces­sible du livre ? »  Par votre vision, éru­di­tion, écri­ture poé­tique, connais­sance des textes fon­da­teurs, vos per­son­nages mis en scène et cet entraî­nant tem­po roma­nesque, votre Livre des sources appa­raît comme un guide indis­pen­sable pour affron­ter tant de pro­blèmes en nos socié­tés inquiètes, en ébul­li­tion ou pro­fon­dé­ment déso­rien­tées.

                                                          

Gérard Pfister, Le Livre des sources,
édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2013.

 

Entretien paru dans la Revue Élan, 3e Trimestre, sep­tembre 2013, Strasbourg.

 

Jean-Claude Walter a publié des romans et récits, des recueils de poé­sie ain­si qu’une étude sur Léon-Paul Fargue (Gallimard, 1973). Il a récem­ment don­né un essai inti­tu­lé Le Rhin : un voyage lit­té­raire de Jules César à Guillaume Apollinaire (Place Stanislas, 2011). Cofondateur de la Revue Alsacienne de Littérature, il est l’auteur de trois antho­lo­gies sur les poé­sie alsa­cienne d’expression fran­çaise. Il a reçu de nom­breuses dis­tinc­tions par­mi les­quelles les prix Charles Vildrac et Cesare Pavese. 

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