L’étrangeté occupe une place impor­tante dans l’esthétique, au moins depuis Freud et son unheim­lich, jusqu’à la dis­tan­ci­a­tion de Brecht pour le reg­istre du théâtre (qui met­tait en valeur ce qui était caché à la nar­ra­tion sur la scène pour éveiller, dans le cas de Brecht, la con­science poli­tique qui en découle). C’est un con­cept qui per­met à l’esthète d’explorer des con­ti­nents improb­a­bles de la con­nais­sance, qui autorise des aven­tures lit­téraires qui dépassent le con­nu, le déjà-con­nu, le déjà-écrit. Et c’est là, à notre sens, un point d’appui pos­si­ble pour se livr­er à la lec­ture du dernier recueil de poésie de Gérard Pfis­ter. Oui, un intérêt prin­ci­pal pour recon­naître l’excentricité sal­va­trice du livre, qui va loin au-delà des idées reçues sur ce qu’est la poésie.

Ce que dit le Centaure, Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2017, 16€

Ce que dit le Cen­tau­re, Gérard Pfis­ter, éd. Arfuyen, 2017, 16€

 Étrangeté donc, de l’incertain, de l’inconnu qui gagne le con­nu, de l’étrange qui défait le su, n’est-ce pas la fonc­tion essen­tielle de ce que nous atten­dons de la lit­téra­ture  ? Il y a dans la poésie une grande pente vers l’intriguant, qui à notre sens pour­rait être une des déf­i­ni­tions du mys­tère que reste le poème. Car cette saisie de deux choses bizarres entre elles — la mise en rela­tion des élé­ments du poème (qui pour Wal­ter Ben­jamin est le principe poé­tique) — réu­nit la total­ité, et la poésie cherche la totalité.

Cette poésie ser­rée, corsetée, s’appuie sur des principes ter­naires  : 3 actes – qui sont des repères pour cette pièce mi poétique/mi baroque -, 3 scènes – qui per­me­t­tent au lecteur de respir­er dans le con­tin­u­um de l’écriture -, 3 per­son­nages – qui nous sépar­ent du «  réal­isme  » de la réal­ité – et 3 vers – mesure qui n’est pas sans faire appel à la musique post­mod­erne. Poésie élé­gante et sobre, dis­tin­guée en un sens, et qui cepen­dant n’hésite pas à descen­dre dans l’arène des batailles, dans le cœur sanglant des com­bats. Mais n’en dis­ons pas plus pour que le lecteur se fasse sa pro­pre idée lors de la décou­verte du recueil. On peut dire quand même que cette poésie tend vers le principe dada, dans le sens où elle détru­it le raison­nement poé­tique pour faire place à la poésie.

l’empereur
impas­si­ble
chevauche la licorne

la bataille fait rage
mais
il ne la voit pas

l’empereur
ne dort jamais
l’empereur

est un fou
qui se prend
pour un enfant

Trois grands thèmes (encore une idée ter­naire)  : la guerre, le théâtre, le vide. Ain­si, pour aller l’amble du poète sur le théâtre imag­i­naire de ces batailles où le lan­gage fait le vide, on devine une réal­ité à cette représen­ta­tion illu­sion­niste du monde. On y voit autant des influ­ences de Shake­speare ou de Calderon, ou encore de l’Arioste, enfin une forme épique (qui n’aurait pas déplut à Brecht), et une lit­téra­ture qui s’approcherait peut-être de la Paroi de Guillevic.

LE TEMPS

c’est une scène
de théâtre
et tout

est réel
au cen­tre se dresse
un arc de triomphe

der­rière lequel
une autre arche
se voit

et au-delà encore
des points
de fuite

Et cela n’est pas une ques­tion de pure forme, mais inter­roge, oblige à chercher, per­met de se guider, d’aller vers la sagesse gré­co-latine, le monde gré­co-latin ici pour défendre l’Être (ce qui en 1500, aux abor­ds du Con­cile de Trente, aurait défendu Dieu).

juste
un corps
par­mi les corps

par­mi
la mort
qui les pousse

et les retient
sans cesse
au bord de rien

Il n’est plus temps, main­tenant qu’il nous faut con­clure, de dis­sert­er sur l’incipit en prose de l’ouvrage, sinon à dire bru­tale­ment ce qui fait que le lan­gage est une illu­sion (alors que pour Wal­ter Ben­jamin, il est mimé­tique)  ; ce qui veut dire qu’il y a des débats de grande impor­tance qui sous-ten­dent ces textes.

ma parole
te scrute
te sculpte

trait pour trait
mes mots
te don­nent l’être

 

mm

Didier Ayres

Didi­er Ayres est né le 31 octo­bre 1963 à Paris et est diplômé d’une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voy­agé dans sa jeunesse dans des pays loin­tains, où il a com­mencé d’écrire. Après des années de recherch­es tant du point de vue moral qu’esthé­tique, il a trou­vé une assi­ette dans l’ac­tiv­ité de poète. Il a pub­lié essen­tielle­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’au­teur vit actuelle­ment en Lim­ou­sin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chronique sur le web mag­a­zine “La Cause Littéraire”.