> De l’étrangeté : à propos de “Ce que dit le Centaure” de Gérard Pfister

De l’étrangeté : à propos de “Ce que dit le Centaure” de Gérard Pfister

Par |2018-01-06T10:55:27+00:00 18 octobre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Gérard Pfister|

L’étrangeté occupe une place impor­tante dans l’esthétique, au moins depuis Freud et son unheim­lich, jusqu’à la dis­tan­cia­tion de Brecht pour le registre du théâtre (qui met­tait en valeur ce qui était caché à la nar­ra­tion sur la scène pour éveiller, dans le cas de Brecht, la conscience poli­tique qui en découle). C’est un concept qui per­met à l’esthète d’explorer des conti­nents impro­bables de la connais­sance, qui auto­rise des aven­tures lit­té­raires qui dépassent le connu, le déjà-connu, le déjà-écrit. Et c’est là, à notre sens, un point d’appui pos­sible pour se livrer à la lec­ture du der­nier recueil de poé­sie de Gérard Pfister. Oui, un inté­rêt prin­ci­pal pour recon­naître l’excentricité sal­va­trice du livre, qui va loin au-delà des idées reçues sur ce qu’est la poé­sie.

Ce que dit le Centaure, Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2017, 16€

Ce que dit le Centaure, Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2017, 16€

 Étrangeté donc, de l’incertain, de l’inconnu qui gagne le connu, de l’étrange qui défait le su, n’est-ce pas la fonc­tion essen­tielle de ce que nous atten­dons de la lit­té­ra­ture  ? Il y a dans la poé­sie une grande pente vers l’intriguant, qui à notre sens pour­rait être une des défi­ni­tions du mys­tère que reste le poème. Car cette sai­sie de deux choses bizarres entre elles – la mise en rela­tion des élé­ments du poème (qui pour Walter Benjamin est le prin­cipe poé­tique) – réunit la tota­li­té, et la poé­sie cherche la tota­li­té.

Cette poé­sie ser­rée, cor­se­tée, s’appuie sur des prin­cipes ter­naires  : 3 actes – qui sont des repères pour cette pièce mi poétique/​mi baroque -, 3 scènes – qui per­mettent au lec­teur de res­pi­rer dans le conti­nuum de l’écriture -, 3 per­son­nages – qui nous séparent du «  réa­lisme  » de la réa­li­té – et 3 vers – mesure qui n’est pas sans faire appel à la musique post­mo­derne. Poésie élé­gante et sobre, dis­tin­guée en un sens, et qui cepen­dant n’hésite pas à des­cendre dans l’arène des batailles, dans le cœur san­glant des com­bats. Mais n’en disons pas plus pour que le lec­teur se fasse sa propre idée lors de la décou­verte du recueil. On peut dire quand même que cette poé­sie tend vers le prin­cipe dada, dans le sens où elle détruit le rai­son­ne­ment poé­tique pour faire place à la poé­sie.

l’empereur
impas­sible
che­vauche la licorne

la bataille fait rage
mais
il ne la voit pas

l’empereur
ne dort jamais
l’empereur

est un fou
qui se prend
pour un enfant

Trois grands thèmes (encore une idée ter­naire)  : la guerre, le théâtre, le vide. Ainsi, pour aller l’amble du poète sur le théâtre ima­gi­naire de ces batailles où le lan­gage fait le vide, on devine une réa­li­té à cette repré­sen­ta­tion illu­sion­niste du monde. On y voit autant des influences de Shakespeare ou de Calderon, ou encore de l’Arioste, enfin une forme épique (qui n’aurait pas déplut à Brecht), et une lit­té­ra­ture qui s’approcherait peut-être de la Paroi de Guillevic.

LE TEMPS

c’est une scène
de théâtre
et tout

est réel
au centre se dresse
un arc de triomphe

der­rière lequel
une autre arche
se voit

et au-delà encore
des points
de fuite

Et cela n’est pas une ques­tion de pure forme, mais inter­roge, oblige à cher­cher, per­met de se gui­der, d’aller vers la sagesse gré­co-latine, le monde gré­co-latin ici pour défendre l’Être (ce qui en 1500, aux abords du Concile de Trente, aurait défen­du Dieu).

juste
un corps
par­mi les corps

par­mi
la mort
qui les pousse

et les retient
sans cesse
au bord de rien

Il n’est plus temps, main­te­nant qu’il nous faut conclure, de dis­ser­ter sur l’incipit en prose de l’ouvrage, sinon à dire bru­ta­le­ment ce qui fait que le lan­gage est une illu­sion (alors que pour Walter Benjamin, il est mimé­tique)  ; ce qui veut dire qu’il y a des débats de grande impor­tance qui sous-tendent ces textes.

ma parole
te scrute
te sculpte

trait pour trait
mes mots
te donnent l’être

 

mm

Didier Ayres

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplô­mé d’une thèse de troi­sième cycle sur B. M. Koltès. Il a voya­gé dans sa jeu­nesse dans des pays loin­tains, où il a com­men­cé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il a trou­vé une assiette dans l’activité de poète. Il a publié essen­tiel­le­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’auteur vit actuel­le­ment en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chro­nique sur le web maga­zine “La Cause Littéraire”.

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