Réification du voyage : Vanda Mikšić, Jean de Breyne, Des transports

Par |2020-01-06T04:51:48+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Critiques, Jean de Breyne, Vanda MIKŠIĆ|

Devant la vie com­pliquée de notre siè­cle, qui réclame de l’intensité et de l’énergie, la poéti­sa­tion reste un refuge con­tre notre moder­nité mécanique – voy­ages en TGV, en Air­bus, en véhicule per­son­nel ou col­lec­tif… — et devient un lieu et un lien de densité. 

De ce fait, même si l’aujourd’hui et ses con­tin­gences, la néces­sité d’occuper l’espace que crée le voy­age, cette moder­nité des trans­ports mécaniques exige ici, dans ce recueil de poèmes, une espèce de réi­fi­ca­tion, le voy­age et le poème étant aus­si en quelque sorte, une lutte con­tre le temps com­pris comme durée, durée du voy­age qui s’abolit pour un temps poétique.

Il faut donc accueil­lir ce recueil des deux poètes Van­da Mikšić et Jean de Breyne, comme une phaléris­tique, une étude de médaille, dont l’avers et le revers peu dis­tincts au début, s’individualisent au fur et à mesure, s’autonomisent l’un de l’autre. Et c’est un plaisir sup­plé­men­taire de par­courir ces textes où l’écriture de cha­cun fait con­tre­poids à celle de l’autre. On pour­rait dire qu’il s’agit de deux masques, ou d’une tête de Janus où vaque­nt les deux écrivains. Et vaquer va bien puisqu’il s’agit de par­ler de tribu­la­tions dans un wag­on, un siège, une cab­ine, un habita­cle, où les autres voyageurs sont des acteurs et les paysages des toiles de fond théâtrales.

Van­da Mikšić, Jean de Breyne, Des trans­ports, éd. Lan­sk­ine, 2019, 14€.

L’ici et le main­tenant du voy­age, qui s’oppose en un sens à une immo­bil­ité impos­si­ble et cepen­dant oblig­ée du voyageur, la trans­la­tion d’un mou­ve­ment, le réc­it du trans­port nous con­duisent dans un flux, dans un allant. Celui des véhicules tout autant que celui du poème, prosodie qui avance depuis la nuit intérieure de tout créa­teur, jusqu’à l’attente, la sus­pen­sion du main­tenant, de la let­tre à écrire, à faire par­venir et à recevoir ; car ces poèmes sont des let­tres de voyage.

 

détachée du rythme monotone
des roues je ne suis plus
les lignes gris­es et blanches
con­tin­ues et saccadées
bal­isant notre trajectoire
je suis ailleurs dans une chambre
d’hôtel à tokyo j’assiste en voyeuse
aux derniers ébats amoureux
à un rite d’adieu je ne suis pas là
mais il y a mon dou­ble assis à l’autre
bout de la rangée je mords dans un sandwich
[…]

 

Peut-être est-ce cette dra­maturgie du périple qui tend vers un but et procède d’une sorte de dialec­tique du réc­it, isole les deux poètes, et autorise à écrire le poème, la let­tre, le chapitre de l’histoire, la scène de ce théâtre poé­tique comme une réponse dans le dia­logue d’une pièce ? Voy­age en soli­taire seule­ment pour aider à décrire ce qu’est un théâtre humain, l’effet dra­ma­tique d’une rela­tion, d’un échange épis­to­laire. Les poètes sont vacants, ren­dus vacant dans l’attente de la fin du voy­age, désœu­vrés, qui sait ? seule­ment ouverts au texte à écrire alors que la réal­ité se chosi­fie, se réi­fie, dans cette let­tre for­mée d’un poème qui saisit et épin­gle une réal­ité qui passe et se met en scène.

Du reste, cette con­ver­sa­tion est en sus­pens sou­vent dans le big data de l’informatique et par­ticipe du gigan­tesque texte mon­di­al et presque infi­ni des mes­sages élec­tron­iques. Ces poèmes per­me­t­tent une lec­ture con­tem­pla­tive, mais non médi­ta­tive, attachée à la réi­fi­ca­tion de la con­nais­sance du monde, de chosi­fi­er le flux latent de notre lec­ture, qui s’associe ain­si à l’itinéraire du poème qui se déroule.

 

Je te lis tu sais

Douce­ment le train part
Le poème pense et
S’adresse
Bal­ance­ment du ballast
Je tra­verse une grande part
                             de mon histoire :
Le fleuve large
Les his­toires se déplacent
Et demain

 

Syn­taxe, temps, voy­age, écri­t­ure, let­tres, adress­es à autrui, regard du lecteur, tout cela per­met de tra­vers­er par exem­ple l’hiver, l’hiver à l’Ouest, l’hiver à l’Est. Car en arrivant à la fin du livre, on garde l’impression de deux univers, de deux tons qui se dis­tinguent et qui s’appuient l’un sur l’autre, dans un espace devenu dra­ma­tique. Le poème est devenu le monde.

Présentation de l’auteur

Vanda MIKŠIĆ

Van­da MIKŠIĆ (1972, Croat­ie), tra­duc­trice, pro­fesseure de tra­duc­tion, poète. Elle a fait ses études à Zagreb, puis à Brux­elles ; actuelle­ment enseigne la tra­duc­tion à l´Université de Zadar. Mem­bre de la rédac­tion de la revue lit­téraire croate Tema, elle codirige égale­ment la col­lec­tion Domaine croate/Poésieau sein des Édi­tions L’Ollave (Rustrel).Ses vers ont été pub­liés dans dif­férentes revues lit­téraires, en Croat­ie, France, Turquie et Macé­doine. À côté d´un livre sur la tra­duc­tion lit­téraire et d’une ving­taine d´articles sci­en­tifiques, elle a pub­lié plus de cinquante tra­duc­tions, tant de l´italien (Agam­ben, Bar­ic­co, De Luca, Eco, Calvi­no, Pasoli­ni), que du français (Barthes, Bau­drillard, Bre­ton, Chevil­lard, Cio­ran, Derrida,Echenoz, Fou­cault, Kun­dera, Morin, Nan­cy, Que­neau, Perec, Vian). Elle traduit égale­ment de la poésie croate en français.Plusieurs prix de tra­duc­tion lui ont été décernés, don­tle Prix Iso Velikanović que le Min­istère de la cul­ture croate lui a attribué pour la tra­duc­tion du roman La Vie mode d’emploide Georges Perec.En 2014, la min­istre française de la cul­ture l’a nom­mée cheva­lier dans l’Or­dre des Arts et des Lettres.

 

 

Présentation de l’auteur

Jean de Breyne

Jean de Breyne, est un écrivain et poète né en 1943. Il vit depuis 2000 dans le sud de la France. Il a fondè la Galerie Librairie l’Ollave à Lyon en 1974, et est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue d’art l’Ollave, de la col­lec­tion d’es­sais Préoc­cu­pa­tions, et d’un Domaine croate/Poésie créé en 2012.

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Didier Ayres

Didi­er Ayres est né le 31 octo­bre 1963 à Paris et est diplômé d’une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voy­agé dans sa jeunesse dans des pays loin­tains, où il a com­mencé d’écrire. Après des années de recherch­es tant du point de vue moral qu’esthé­tique, il a trou­vé une assi­ette dans l’ac­tiv­ité de poète. Il a pub­lié essen­tielle­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’au­teur vit actuelle­ment en Lim­ou­sin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chronique sur le web mag­a­zine “La Cause Littéraire”.

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