> Adonis et le corps-langage : “Lexique amoureux”

Adonis et le corps-langage : “Lexique amoureux”

Par |2018-12-05T22:16:06+00:00 5 décembre 2018|Catégories : Adonis, Essais & Chroniques|

Adonis nous livre 500 poèmes dans la col­lec­tion Poésie-Gallimard. Et l’ouvrage repré­sente assez bien la démarche géné­rale de l’auteur syrien, lequel n’hésite pas à ins­truire une seule idée – une idée unique – grâce aux 120 der­niers poèmes réunis dans le recueil à la fin du livre : HISTOIRE QUI SE DÉCHIRE SUR LE CORPS D’UNE FEMME.

Et pour tout dire il m’a fal­lu lire ces recueils consé­cu­ti­ve­ment comme si je cher­chais, dans un mou­ve­ment spor­tif – nata­tion, marche –, le secret de cette poé­sie chaude et pro­fuse. J’ai, du reste, pui­sé à la matière des poèmes ce qui fai­sait une méta­phore filée, venue d’une langue arabe par nature méta­pho­rique, quelque chose qui me per­met­tait de res­ser­rer ma lec­ture, comme l’aurait fait un filet autour de la ques­tion du corps. J’ai donc avan­cé grâce à cette idée tout au long de cette petite ten­ta­tive d’herméneutique, jusqu’à venir buter sur le der­nier opus­cule où mon idée prin­ci­pale – le corps-lan­gage – se jus­ti­fiait plei­ne­ment. Donc, une fois trou­vé ce concept de « corps-lan­gage », j’ai vogué comme en une navi­ga­tion au milieu des effets de houle ou de tan­gage des poèmes, sou­vent courts dans leur forme et variés. Car je voyais le conti­nent du corps où habite la langue d’Adonis, ce qui fait chair dans le lan­gage, et plus lon­gue­ment se des­si­ner la vie, vie rela­tée par le poète comme on pour­rait le faire d’un tré­sor. Cependant, il faut aus­si lire cette espèce de musique poé­tique, cette sorte de Cantique des can­tiques, pour recon­naître la flamme qui anime l’auteur, des­crip­tion en creux de celle qu’aime Adonis. Et sa pro­so­die irré­gu­lière – que nous sui­vons en fran­çais et non en arabe, mal­heu­reu­se­ment – n’est pas com­pro­mise par un arti­fice tech­nique, ni une école poé­tique, dans laquelle rimes et mesure auraient le des­sus sur la musi­ca­li­té et l’intonation des textes, du chant per­son­nel, sty­lisme natu­rel, des can­ti­lènes, tem­po propre au poète.

minia­ture syrienne – ©pho­to mbp

Ton corps coule dans le mien.

Mon corps entre deux fémi­nins :
ma chair et toi.

Ton corps
plus proche de moi que je ne le suis.

Ton corps entre mes mains
je ne le connais que par son mys­tère.

Nos corps sont révé­la­tion
qui refusent les temples.

Ton corps me connaît mieux que moi-même.

Ton corps me parle en moi-même.

Mon corps est Un par la grâce de ton corps : uni­ci­té duelle.

 

Oui, c’est une sorte de poé­sie cho­rale, accen­tuée d’ailleurs par l’effet de la pro­non­cia­tion silen­cieuse qui est l’essence du métier de lire, jamais her­mé­tique ou faus­se­ment énig­ma­tique, qui se déve­loppe comme un espace lan­ga­gier, où l’individu char­nel que j’évoquais en supra, sert le des­sein des textes. J’ai même pen­sé aux Vents de St-John Perse, au souffle lyrique et har­mo­nieu­se­ment spi­ri­tuel du poète qui fut prix Nobel, et qu’a tra­duit Adonis. Et cela en enga­geant une réflexion de liseur sur la ques­tion de la fusion de la langue avec le corps, les­quels, pour finir, sont les déno­mi­na­teurs uni­ver­sels de notre huma­ni­té. Comme si le poète pou­vait avec sa liber­té de créa­teur, asso­cier l’alphabet et les yeux de l’aède, en sui­vant avec lui le rien maté­riel de cette psal­mo­die géné­reuse, plan­tu­reuse et entê­tante.

 

Mon amour –

res­pire par le pou­mon des choses

accède au poème

dans une rose dans un rai de pous­sière.

 

Il confie ses états à l’univers

comme le vent et le soleil

             quand ils fendent la poi­trine du pay­sage

 

ver­sant leur encre sur le livre de la terre.

 

J’ajoute que ce voyage dans le corps-lan­gage du livre s’élabore peut-être comme le Corpoème de Jean Sénac – qu’a ren­con­tré Adonis. Il res­semble par­fois à la des­cente aux Enfers d’Orphée, par l’étrangeté de l’élocution poé­tique qui n’abandonne pas la pro­fon­deur des signes, une espèce d’Orphée de la lumière, celui qui pour­suit sa quête, ne se retourne pas mais avance. L’art a cette pos­si­bi­li­té magique, celle de rendre sien un corps phy­sio­lo­gique sans déchoir à la capa­ci­té de dire, cher­cher dans le néant de soi-même, ce qui jus­ti­fie l’existence. C’est donc l’écriture de la chair à l’œuvre dont il est ques­tion ici. Orphée, ou bien encore Prométhée, qui va cher­cher le feu dans la femme, matrice de l’androgyne pre­mier tel que le défi­nit Platon dans Le Banquet ? Il va de soi que je ne peux épui­ser ce demi-mil­lier de poèmes sinon en retour­nant en moi la musique du texte, vent chaud du Liban ou de Syrie, foehn, simoun, sable du désert qui va. Tout cela parce que le poète est déchi­ré, est double, est schize, et qu’il est le seul capable de rame­ner de ses voyages infer­naux la clar­té et l’impression du souffle, de la res­pi­ra­tion humaine

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Didier Ayres

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplô­mé d’une thèse de troi­sième cycle sur B. M. Koltès. Il a voya­gé dans sa jeu­nesse dans des pays loin­tains, où il a com­men­cé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il a trou­vé une assiette dans l’activité de poète. Il a publié essen­tiel­le­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’auteur vit actuel­le­ment en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chro­nique sur le web maga­zine “La Cause Littéraire”.

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