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Ainsi parlait…

Par |2018-11-07T18:45:48+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut, Thierry Gillyboeuf, Yves Leclair|

Un Hugo cara­va­gesque

 

Pour par­ler du grand auteur roman­tique fran­çais qu’est Victor Hugo, il faut trou­ver des mots amples et englo­bants. Une fois acquise cette idée, il ne faut pas oublier de rap­pe­ler l’esprit très moderne de la pen­sée de Victor Hugo. Ainsi, son tra­vail d’écrivain est-il l’alliance des contraires – fond et forme, force et fai­blesse, lumière et obs­cu­ri­té, vie et déclin, pré­sence de l’homme au sein de l’univers, renais­sance de l’idéal au sein d’une réa­li­té, ima­gi­na­tion au sein du réel – et se résume par cet adjec­tif  : cara­va­gesque. 

Pierre Dhainaut, Ainsi par­lait Victor Hugo, éd.
Arfuyen, 2018, 14€

Cette épi­thète peut don­ner forme à une lec­ture géné­rale de cet ouvrage, fait d’aphorismes, de dits, de choix de poèmes notam­ment. Cette lit­té­ra­ture semble bel et bien être celle du clair-obs­cur, où l’on recon­naît en l’occurrence les images peintes de Victor Hugo qui décrivent un uni­vers noir et lumi­neux.

Ce livre pro­pose un choix de cita­tions par­mi les livres, poèmes, romans, car­nets et recueils de l’auteur. Il met en lumière ce qui pour moi est l’essence de la vie intel­lec­tuelle de la poé­sie  : l’oxymore. Et avec lui, cette ten­ta­tion d’allier les contraires avec toutes les chances de sai­sir la réa­li­té. Hugo est un maître cara­va­gesque qui décrit une réa­li­té plu­rielle, pro­fuse, dans laquelle la luci­di­té est dési­rée avec intel­li­gence. L’on peut par exemple cher­cher la défi­ni­tion de l’homme, ou de l’artiste, ou du génie, et c’est tou­jours un peu plus près de la véri­té que nous nous trou­vons, véri­té qui demande que la réa­li­té soit dite phi­lo­so­phi­que­ment dans sa com­plexion.

[La] poé­sie fera un grand pas, un pas déci­sif, un pas qui, pareil à la secousse d’un trem­ble­ment de terre, chan­ge­ra toute la face du monde intel­lec­tuel. Elle se met­tra à faire comme la nature, à mêler dans ses créa­tions, sans pour autant les confondre, l’ombre à la lumière, le gro­tesque au sublime, en d’autres termes, le corps à l’âme, la bête à l’esprit. […] Tout se tient.  

Donc réflé­chir avec Hugo, cela veut dire qu’il faut pen­ser en termes moraux et esthé­tiques, les­quels sont pour finir la seule vraie mesure de l’activité du lec­teur. Cette der­nière doit être éprise à la fois de beau­té et de morale. Et ici par­ti­cu­liè­re­ment, c’est autant Dieu que les hommes qui exigent le côtoie­ment du beau et de la véri­té. Du reste, beau, véri­té, œuvre, artiste, tous ces termes sont capables d’aider le poète de la place Royale à accou­cher d’une lit­té­ra­ture gran­dis­sime et auprès de laquelle l’homme acquiert une dimen­sion supé­rieure, la lit­té­ra­ture l’augmentant.

Veille ou dors, viens ou fuis, nie ou crois, prends ou laisse. /​ Sois immonde ou sois pur  ; sois bon ou sois per­vers  ; /​ Insulte l’aube, ou ris sous les feuillages verts  ; /​ Montre-toi, cache-toi  ; va-t’en, demeure, oscille  ; /​ Ignore ou bien apprends  ; pense ou sois imbé­cile. […] Le monde est une meule à broyer la pen­sée.  

Je disais tout à l’heure que l’écriture de Victor Hugo fai­sait place à des figures et à leur contraire, et que cela allait de pair avec un esprit moderne. Et il ne faut donc pas oublier com­bien le poète s’est bat­tu contre la peine de mort, a contri­bué et contri­bue encore aujourd’hui à se faire une haute idée de l’Europe poli­tique ou encore plus sim­ple­ment à appe­ler l’homme moderne à une foi per­son­nelle. 

L’assujettissement aux Bibles, la ser­vi­tude aux livres, l’idolâtrie des textes, l’obéissance pas­sive aux Védas et aux Korans, tout cela est ter­restre, tout cela est arti­fi­ciel, tout cela est construit pour le besoin de tel ou tel mode de civi­li­sa­tion, tout cela porte des ratures et des sur­charges faites de main d’homme  ; tout cela n’a, dans l’absolu, aucune rai­son d’être. 

ou

La peine de mort est le signe spé­cial et éter­nel de la bar­ba­rie. Partout où la peine de mort est pro­di­guée, la bar­ba­rie domine […].

Je vote l’abolition pure, simple et défi­ni­tive de la peine de mort.

Pour conclure, j’avais à l’esprit de citer mieux que je ne le fais les apho­rismes les plus per­ti­nents, non­obs­tant la dis­tance tem­po­relle qui nous sépare de ces écrits. Mais je crois que chaque lec­teur ou lec­trice peut se faire une idée indi­vi­duelle et choi­sir son propre che­min comme le fait Pierre Dhainaut. Je referme ces lignes mal­gré tout avec ce petit texte en volume un peu pris au hasard de mon che­mi­ne­ment.

Ce qui fait la gran­deur de l’homme, c’est d’être incom­plet  ; c’est de se sen­tir par une foule de points hors du fini  ; c’est de per­ce­voir quelque chose au-delà de soi, quelque chose en-deçà. 

     

Une littérature oppositionnelle

Comme beau­coup de lec­teurs fran­çais, je ne connais vrai­ment de l’œuvre d’Herman Melville que Moby Dick, et j’ai pris plai­sir à la lec­ture de cet Ainsi par­lait – que publient intel­li­gem­ment les édi­tions Arfuyen -, séduit par la richesse intel­lec­tuelle de l’écrivain amé­ri­cain. Sans doute, le som­met de son art est-il consi­gné dans ce roman mari­time, et la recon­nais­sance publique de l’œuvre, main­te­nant une chose acquise et assu­rée, en est l’expression. Mais je répète que j’ai été sur­pris par la pro­fon­deur dont témoigne cette prose, et de voir autant de tenue morale dans les poèmes, la cor­res­pon­dance ou les œuvres nar­ra­tives, les­quelles des­sinent une pen­sée com­plexe et arti­cu­lée, anti­con­for­miste et huma­niste.

 

Ainsi par­lait Herman Melville, édi­tion bilingue,
trad. Thierry Gillyboeuf,  Arfuyen, 2018.

Je dirais même que son œuvre est arti­cu­lée par une forme mai­tri­sée de schize, de dédou­ble­ment du pro­pos, met­tant en valeur la pau­vre­té contre la richesse, le bar­bare contre le civi­li­sé, le sage contre l’ignorant, le faible contre le fort, tout cela dans une ten­sion presque dra­ma­tur­gique qui per­met de dis­tin­guer la véri­té, ou du moins, la véri­té de l’auteur.

À mon sens, le terme « sau­vage » est sou­vent uti­li­sé à mau­vais escient ; de fait, quand je regarde les vices, les cruau­tés et les mons­truo­si­tés de toutes sortes qui pros­pèrent dans l’atmosphère cor­rom­pue d’une civi­li­sa­tion fié­vreuse, je suis enclin à croire qu’en matière de per­ver­si­té rela­tive des par­ties, quatre ou cinq insu­laires des Marquises envoyés comme mis­sion­naires aux États-Unis seraient sans doute aus­si utiles qu’un nombre équi­valent d’Américains dépê­chés dans ces îles au même titre. 

Une fois admis ce par­ti oppo­si­tion­nel, il faut pour­suivre en expli­quant que l’art de Melville se frotte à Shakespeare, la Bible, Montaigne ou Lucrèce, et évi­dem­ment reste nour­ri de ce qui entoure l’écrivain, c’est-à-dire Emerson ou 

Thoreau, ou Whitman qui est son exact contem­po­rain. On trouve aus­si des idées ori­gi­nales et sin­gu­lières, par exemple la concep­tion que l’auteur a de la démo­cra­tie, qui, je pense, dif­fère de la concep­tion de Whitman qui chante, lui, le poème lyrique des États Unis et de leur Constitution, alors que Melville reste cir­cons­pect, prône davan­tage le sceptre et le pou­voir royal, ce qui rétros­pec­ti­ve­ment, pour notre temps poli­tique d’aujourd’hui et la crise des démo­cra­ties occi­den­tales, est presque une vision d’avant-garde. 

J’ai par­lé d’un dis­cours ten­du entre des pôles, des oppo­si­tions tran­chées et très nettes, mais il faut néan­moins accor­der une uni­té intel­li­gible à la figure de Dieu (dont d’ailleurs Melville inter­roge la majus­cule). Je crois pou­voir m’avancer en voyant en lui un croyant, une âme confron­tée au silence de la médi­ta­tion, dans une médi­ta­tion plus poé­tique que mys­tique. Ainsi, un Dieu pan­to­cra­tor qui gou­ver­ne­rait la nature et les eaux. D’ailleurs, on recon­naît très net­te­ment La Tempête.

Comme cha­cun sait, la médi­ta­tion et l’eau sont unies à jamais.

Et je pour­rais pour­suivre en fai­sant état de mon che­mi­ne­ment de lec­teur, en dia­lo­guant au sujet des eaux, avec les Cinq Grandes Odes, et repé­rer ici ou là, les eaux bache­lar­diennes qui m’ont tou­jours été un rêve per­son­nel. N’oublions pas que Melville est célèbre pour son récit mari­time qui met en scène une quête d’absolu mor­telle et magni­fique, angois­sante et dense. Donc, Melville est l’auteur sans contes­ta­tion pos­sible qui règne par­mi les plus grands de notre pan­théon lit­té­raire. Pour preuve et pour conclure, je cite­rai : 

Chaque fois que je sens l’amertume torde mes lèvres, chaque fois qu’un novembre humide et brui­neux règne en mon âme, chaque fois que je me sur­prends en train de m’arrêter à mon insu devant des maga­sins de cer­cueils et de rejoindre le pre­mier cor­tège funé­raire que je croise, et sur­tout quand le cafard m’étreint si fort que seul un puis­sant sens moral m’empêche de des­cendre d’un pas réso­lu dans la rue pour faire val­ser métho­di­que­ment les cha­peaux des pas­sants – j’estime alors qu’il est urgent de prendre la mer dès que pos­sible.

 

Le poète de la relation

 

Aborder Baudelaire aujourd’hui relève d’un pro­ces­sus de lec­ture à la fois aca­dé­mique et per­son­nel. Pour ma part, je ferais de ce livre Ainsi par­lait Charles Baudelaire, une lec­ture per­son­nelle et en quelque sorte au car­ré. En effet, on res­sent net­te­ment que Yves Leclair, le poète qui a col­la­tion­né ces cita­tions avait son propre Baudelaire en tête. Et donc pour ce qui me concerne, je ne peux que faire une lec­ture de la lec­ture, me refaire mon propre Baudelaire dans le Baudelaire d’Yves Leclair. 

Je dirais qu’il s’agit en quelque sorte de cher­cher « un pois­son soluble », c’est-à-dire l’idée qui aimante et fait axe dans ces textes et les rend cohé­rents, et voir com­ment cette idée abs­traite éclaire le mys­tère du texte. J’y ai vu une cris­tal­li­sa­tion autour de grands thèmes, celle de la rela­tion de grands thèmes : rela­tion du texte et de l’amour, rela­tion du texte et de la mort, où s’articulent le dis­cours poé­tique et les femmes, ou encore la rela­tion du poème avec la beau­té. J’affirmerais même que la beau­té a été mon pois­son soluble, la che­ville ouvrière qui m’a ouvert à la com­pré­hen­sion esthé­tique de ce cor­pus com­plexe, ce pois­son qui s’est défait dans les eaux pro­fondes du texte bau­de­lai­rien. Et cela n’a pas anni­hi­lé la dimen­sion d’angoisse, de la den­si­té de l’anxiété du poète, qui d’ailleurs fait appel plus à Dionysos qu’à Apollon. 

Et par le hasard des contin­gences, je lisais le De pro­fun­dis d’Oscar Wilde et l’un de ses Essais, au moment où j’ai reçu ce livre inté­res­sant que publie Arfuyen, et qui m’a per­mis de lire « au car­ré » cette belle lit­té­ra­ture bri­tan­nique. Cela pour évo­quer la filia­tion du poète fran­çais avec la moder­ni­té lit­té­raire et dont l’influence va peut-être très vite vers Wilde, Verlaine, et qui sait ? vers Nietzsche. En tout cas, je retrouve cette acti­vi­té de dan­dy créa­teur à éga­li­té dans le Wilde souf­frant en pri­son et le Baudelaire opio­mane. 

La mode doit donc être consi­dé­rée comme un symp­tôme du goût de l’idéal sur­na­geant dans le cer­veau humain au-des­sus de tout ce que la vie natu­relle y accu­mule de gros­sier, de ter­restre et d’immonde, comme une défor­ma­tion sublime de la nature, ou plu­tôt comme un essai per­ma­nent et suc­ces­sif de réfor­ma­tion de la nature.

Ou encore

Sur un fond d’une lumière infer­nale ou sur un fond d’aurore boréale, rouge, oran­gé, sul­fu­reux, rose (le rose révé­lant une idée d’extase à la fri­vo­li­té), quel­que­fois vio­let (cou­leur affec­tion­née des cha­noi­nesses, braise qui s’éteint der­rière un rideau d’azur), sur ces fonds magiques, imi­tant diver­se­ment les feux de Bengale, s’enlève l’image variée de la beau­té inter­lope. Ici, majes­tueuse, là légère, tan­tôt svelte, grêle même, tan­tôt cyclo­péenne ; tan­tôt petite et pétillante, tan­tôt lourde et monu­men­tale. 

Et là se situe bien mon Charles Baudelaire, calme dans sa vie tumul­tueuse, fort et âpre, quand par ailleurs j’aime tant voir l‘homme der­rière le poème. Du reste, et pour conclure, je dirai que le poète a eu une impor­tance consi­dé­rable dans ma vie, car lors de mon pre­mier voyage hors du conti­nent euro­péen, j’avais pour seul livre dans mon bagage Les Fleurs du mal. Et ce livre a cor­res­pon­du exac­te­ment à la vio­lence de ce séjour en terre nord-afri­caine. Je me suis donc épris moi aus­si depuis de beau­té, et fais du poème une han­tise. Et c’est avec le poète des Paradis arti­fi­ciels que je fer­me­rai cette chro­nique.

La moder­ni­té, c’est le tran­si­toire, le fugi­tif, le contin­gent, la moi­tié de l’art, dont l’autre moi­tié est l’éternel et l’immuable.

Ainsi par­lait Charles Baudelaire, concep­tion d’Yves Leclair,
éd. Arfuyen, 2018, 14€

mm

Didier Ayres

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplô­mé d’une thèse de troi­sième cycle sur B. M. Koltès. Il a voya­gé dans sa jeu­nesse dans des pays loin­tains, où il a com­men­cé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il a trou­vé une assiette dans l’activité de poète. Il a publié essen­tiel­le­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’auteur vit actuel­le­ment en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chro­nique sur le web maga­zine “La Cause Littéraire”.

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