Pierre Dhainaut, Ici

Par |2021-09-22T08:19:50+02:00 21 septembre 2021|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut|

« Ici », le mot est bref comme un soupir, comme l’instant dont les sagess­es ori­en­tales val­orisent l’expérience, et que Pierre Dhain­aut regarde assuré­ment comme un accom­plisse­ment. Mais « ici » résonne égale­ment comme un cri au son aigu, car ici peut aus­si être, est le lieu des souf­frances, dont la rudesse ne saurait être édul­corée quand même le poète entend la tra­vers­er. 

De fait, ce recueil de Pierre Dhain­aut est non pas som­bre, mais grave et âpre comme la lucid­ité, plein de résis­tance, même si, en défini­tive, les pas, les mots, les vers vont en direc­tion de ce qui les fait « jubil­er » : « la lumière », l’« esprit de fête ».

La nuit, l’épreuve néan­moins jalon­nent les pages. C’est d’abord l’épreuve du corps mal­mené et hos­pi­tal­isé, qui a « mal » sur le « bran­card » et dans les « couloirs ». Mais c’est aus­si la nuit d’une âme à laque­lle ses via­tiques font défaut désor­mais, qui a quit­té son « Âge d’or », ce temps où « tout s’appelait (…) par des noms d’arbres / ou des prénoms d’enfants », qui doit se résign­er à un cer­tain épuise­ment spir­ituel. De ce tarisse­ment, estime le poète, les « regards », non les cir­con­stances, sont « respon­s­ables », qui depuis longtemps n’ont pas vu les « arbres », qui man­quent d’attention comme l’ardeur fait défaut à l’âme : « Ni les événe­ments, ni les émo­tions ne man­quent. (…) Le fonds est intact, où puisent les poèmes, mais une las­si­tude envahit l’esprit avec le corps : (…) la vieil­lesse ou le reflux de l’énergie vitale dont la poésie est l’un des noms. »  Être d’ici, c’est donc ne pas se voil­er la face ; se tenir « face à l’instant qui vient » exige d’en accepter l’amertume, la con­science douloureuse.

Pierre Dhain­aut, Ici, édi­tions
Arfuyen, 2021, 12 €.

Il n’y a pas jusqu’à la croy­ance en la ver­tu sec­ourable de la poésie qui ne doive céder ; du moins le poète émet-il des réserves sur la capac­ité du sens à nous ranimer quand nous sommes jetés bas ; du pou­voir de la musique des mots, en revanche, il ne doute pas : « Les patients eux-mêmes, livrés à la douleur, n’ont-ils pas oublié la poésie ? Ils s’en sou­viendraient, de quel sec­ours serait-elle ? La ques­tion est affreuse pour qui, avant qu’il ne soit hos­pi­tal­isé, la situ­ait à la source ain­si qu’à l’horizon de son être. Une fin de vie s’en passe. Mais de la musique, au plus intime, sub­sis­tent des sons ou des souf­fles qui nous enchantent encore. » Et c’est assez finale­ment pour que la foi en le poème demeure, lui qui ne par­le « que de naître », renaître.  

Pierre Dhain­aut dit donc dans ce recueil la sen­sa­tion éprou­vante du vide et de l’exil, pour avoir été déserté par « le mot unique / inspi­rant les poèmes ». Ce mot, on imag­ine qu’il puisse être celui de « fer­veur », « le seul sacré » comme il l’écrivait naguère, et qui de fait n’apparaît pas dans ce recueil. Pour­tant, si la fer­veur n’est pas nom­mée, le poète a bien été tra­ver­sé par elle, comme en témoignent pré­cisé­ment les poèmes du recueil. Sans doute Pierre Dhain­aut regrette-t-il un temps qui n’est plus, temps prodigue, où la con­fi­ance (autre nom, ou sœur plus mod­este de la fer­veur) était sans doute inter­mit­tente mais aisé­ment renou­velée. Toute­fois, l’effort même du poète vers l’ouverture appelle la confiance :

 

Ouvrir
les poings, la porte,
l’espace,
ouvrir la nuit. 

 

Plus aléa­toire, plus rare, la con­fi­ance n’a pas dis­paru. Elle n’est certes pas don­née ; elle est plutôt une source qui se tra­vaille et s’entretient, comme le révèle la répéti­tion d’un poème qui en fait son objet, et qui est sig­ni­fica­tive­ment répété. Il se trou­ve en effet placé au début et à la fin d’une suite de qua­trains, « Pris­es d’air », que la con­fi­ance, pré­cisé­ment, sem­ble innerver :

Don­ner encore
quand on a tout donné,
con­fi­ance au temps,
confiance.

 

La con­fi­ance en somme est un courage autant qu’une générosité qui se nour­rit elle-même, une audace, d’autant qu’elle a non seule­ment pour corol­laire mais pour con­di­tion peut-être l’effacement de soi :

 

Oyats, noroît,
pren­dre plaisir
à rester anonyme
en les nommant.

 

« Les mots atten­dent » donc, « les mots frag­iles, / que ne les embar­rasse aucune entrave » ni aucun écran : « oublie-toi » s’exhorte le poète. Mais le vœu est évidem­ment d’autant plus dif­fi­cile à exaucer que le corps crie, rap­pelle sa mis­ère au cœur qui peut en venir à dés­espér­er. Le mérite du poète con­fon­du à l’homme cepen­dant est d’avoir fait de l’épreuve l’occasion d’un appro­fondisse­ment de sa con­science, par­tant l’occasion d’atteindre à une sagesse rien moins que théorique : « tu n’as rien vu encore, / tu n’as fait que pass­er, trop vite. Regarde. » Rien ne doit être fui, pas même l’environnement hos­pi­tal­ier ; il faudrait au con­traire s’enfoncer dans l’instant et le lieu. Sym­bol­ique­ment, ces vers expri­ment le sen­ti­ment de n’être pas assez au monde, ils dis­ent le désir de vivre et de con­naître, de co-naître encore et encore au monde qu’on n’aura jamais assez regardé. Et le poète décou­vre, retrou­ve un moyen de com­penser la raré­fac­tion des via­tiques, des fer­ments de sa con­fi­ance dont arbres et enfants sont les plus vifs représen­tants : il s’agit d’aimer davan­tage ce à quoi on s’est fié, qui nous manque ; l’amour comme sub­sti­tut de l’absence, l’amour de ce qui manque : « les corps, / les corps et les mots ont con­science / qu’il n’y a plus d’enfants ni d’arbres, / l’espoir redou­ble, de les aimer sans faille. »

Ce recueil, le titre le sug­gère, est donc celui d’une accep­ta­tion qui libère en soi les sources : espoir, con­fi­ance et souf­fle. Mais cette accep­ta­tion se man­i­feste sans pos­ture aucune. Adhé­sion, plutôt qu’acceptation, elle n’est d’ailleurs pas une déci­sion, mais une expéri­ence, la sen­sa­tion de pren­dre part « au rythme uni­versel des cœurs », à la « sève » con­tin­ue autant qu’à la mort, autant qu’aux ténèbres à l’égard desquels ne sied « ni l’assentiment (…) ni le refus » ; car le fait est qu’ « on y prend part, on y emprunte / la vigueur du fris­son, la ful­gu­rance » et le désir de naître éphémère :

 

Avec les ondes
dès leur naissance
apprendre
à renaître éphémères.

 

Dans ces vers et d’autres l’idée du car­ac­tère éphémère de cha­cun ne sus­cite pas seule­ment le con­sen­te­ment du poète mais presque la jubi­la­tion d’un Saigyô, poète et moine japon­ais du XIIème siè­cle, qui écrivait :

 

Par­mi les fleurs écloses
Sur la haie
Un papil­lon voltige
Ah ! l’envie d’être, avec lui,
Si éphémère.

 

Qui veut se tenir « face à l’instant qui vient », qui prend l’instant pour témoin et mesure de sa vie ne peut que se sen­tir éphémère et renais­sant sans cesse. Mais il trou­ve sans doute aus­si dans cette expéri­ence et cet accord de quoi con­sen­tir à ses ultime lim­ites. Pierre Dhain­aut en effet exprime superbe­ment dans un poème le point d’équilibre auquel l’épreuve et l’amour ensem­ble l’ont placé : « Oscil­la­tion de la cime d’un frêne / en hiv­er comme à l’heure où le feuil­lage / est délais­sé du vent, cris de mou­ettes / qui s’accentuent, il y en aura jusqu’au soir, / tu te tiens à dis­tance égale / du sen­ti­ment d’appartenir et de celui / de perdre ».

Il y a là, sous la forme du con­stat, une leçon à laque­lle la vie se charge, se charg­era de nous ouvrir, que pré­par­ent cer­tains livres, des livres tels qu’Ici.

Présentation de l’auteur

Pierre Dhainaut

Pierre Dhain­aut est né à Lille en 1935. Avec Jacque­line, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de professeur).

Après avoir été influ­encé par le sur­réal­isme (il ren­dit vis­ite à André Bre­ton en 1959), il pub­lie son pre­mier livre, Le Poème com­mencé (Mer­cure de France), en 1969.

Ren­con­tres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Mal­rieu dont il édit­era et pré­fac­era l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bon­nefoy aux­quels il con­sacr­era plusieurs études.

Déter­mi­nante égale­ment, la fréquen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Char­treuse et l’Aubrac.

Une antholo­gie retrace les dif­férentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années qua­tre-vingt dix : Dans la lumière inachevée (Mer­cure de France, 1996).

Ont paru ensuite, entre autres : Intro­duc­tion au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Lev­ées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif prodigue (Édi­tions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­téra­ture fran­coph­o­ne Jean Arp) et Voca­tion de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants. Plus récem­ment encore : une “auto­bi­ographique cri­tique”, La parole qui vient en nos paroles (édi­tions L’Herbe qui trem­ble, 2013) et Rudi­ments de lumière (Arfuyen, 2013).

Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

Nom­breuses col­lab­o­ra­tions avec des graveurs ou des pein­tres pour des livres d’artiste ou des man­u­scrits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gre­go­ry Masurovsky, Yves Pic­quet, Isabelle Ravi­o­lo, Nico­las Rozi­er, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À con­sul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poésie, Édi­tions des van­neaux, 2008) et le numéro 45 de la revue Nu(e) pré­paré par Judith Cha­vanne en 2010.

© Crédits pho­tos Mai­son de la Poésie Jean Joubert.

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Judith Chavanne

Bio-bib­li­ogra­phie de Judith Cha­vanne Judith Cha­vanne est née dans l’Isère mais vit actuelle­ment en Ile-de France. Elle a reçu le prix Louise Labé et le prix de la voca­tion en 1997. Elle est mem­bre du jury du pre­mier recueil. Œuvre poé­tique Entre le silence et l’ar­bre, Gal­li­mard, 1997 (Prix de la voca­tion et prix Louise Labé) La douce Aumône, Empreintes, Suisse, 2002 Le don de soli­tude, L’Arrière-pays, 2003. Un seul bruisse­ment, Le bois d’Orion, 2009 A ciel ouvert, L’Arrière-pays, 2011 Elle chan­tait, Édi­tions Hen­ry, 2017 A l’équilibre, Le bois d’Orion, 2018 Livre pau­vre Trou­ble du temps avec Cather­ine Sour­dil­lon. Œuvre cri­tique Philippe Jac­cot­tet, une poé­tique de l’ouverture, édi­tions Seli Arslan, 2003. Pré­face à la réédi­tion de trois vol­umes de Pierre Voélin aux édi­tions Empreintes (Suisse), 1999 Pré­face à Dans les pièces obscures, dans les claires de Bo Carpelan, Ate­lier La Feu­graie, 2003 Coor­di­na­tion du numéro 45 de la revue Nu(e) con­sacrée à Pierre Dhain­aut, novem­bre 2010. Dif­férents arti­cles et notes de lec­tures parus en revue. Judith Cha­vanne, enseignante, est mem­bre du jury du pre­mier recueil. Elle a fait paraître sept recueil de poèmes, le pre­mier, Entre le silence et l’arbre en 1997 aux édi­tions Gal­li­mard, le dernier, À l’équilibre aux édi­tions du Bois d’Orion en 2018. Elle est aus­si l’auteur d’un essai sur Philippe Jac­cot­tet, Philippe Jac­cot­tet, une poé­tique de l’ouverture, édi­tions Seli Arslan, 2003.
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