Christian Monginot, Coups de marteau en forme de ciel

Par |2022-06-06T12:35:38+02:00 6 juin 2022|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut|

La longue marche du poème

Coups de marteau en forme de ciel : Antonin Artaud, auquel l’auteur fait référence, aurait aimé ce livre de Chris­t­ian Monginot où la langue, avec ses flux et reflux, s’insinue dans les anfrac­tu­osités, les plis, les replis de ce qui fait corps et se déploie au fil du poème. Car ce corps est plus que le corps, il est l’entour où irra­di­ent le monde, l’immonde, les guer­res, le Mal, mais aus­si l’ouverture épisodique du chant vers le ciel, vers la chair vivante de la nature et d’un monde qui retrou­ve, par instant, son humanité.

Comme l’affirme ce grand poème, il faut pour qu’apparaisse l’ouvert que se frac­ture le roman truqué de l’espèce/Le faux poème des choses, ce trucage que les gens dits « raisonnables » nom­ment « la réal­ité » ; il faut, tou­jours à nou­veau, martel­er la scan­sion, le rythme dans un long mur­mure qui, s’il procède du dés­espoir, c’est de celui par lequel une lumière authen­tique peut percer :

 

C’est pourquoi tu martèles sur ton billot

Ou tailles avec ton couteau

Ces instants qui sont autant

De degrés vers ce livre de chair

Réel

Chris­t­ian Monginot, Coups de marteau en forme de ciel, édi­tions L’herbe qui trem­ble, Bil­lère, 2021, 154 pages.

Car c’est dans la faille à main­tenir ouverte que séjourne en secret « l’homme réel », hors des faux-sem­blants, des sim­u­lacres, hors de tout ce qui se donne à nous comme évi­dences, ce « roman » d’une réal­ité qui ressem­ble à un mau­vais jeu de dupe, alors même que l’homme du quo­ti­di­en, à la fois acteur et spec­ta­teur, se croit éveil­lé. Sont req­uis le souf­fle et le flux du Poème qui seuls peu­vent fray­er une voie là où sem­blait écrit « Sans issue » ; mais, pour cela :

 

Il ne suf­fit pas de frap­per juste, il faut encore

Frap­per fort

Et frap­per sans cesse

Pour que la brèche des saveurs et des rêves

Ne se referme pas …

 

Alors se met à l’œuvre le poète, lui qui sem­ble sans arme, avec sa fragilité, sa vul­néra­bil­ité, que sub­lime cepen­dant son poème. Dès le matin, il se met en marche dans la langue, à tra­vers les chemins du verbe, la langue qui sou­vent se perd/Dans ses fables, ses reflets, ses men­songes, et qui pour­suit, envers et con­tre tout, sa route, mal­gré les obsta­cles, avec L’obstination limpi­de de la pluie :

 

Ce matin tu écriras vers cette infinité de plis

Où se dis­simu­lent tant d’autres plis

Et tu déplieras

Ceux que tu peux

 

Mais le poète n’est point un doux rêveur retiré du monde ; il se retrou­ve à cer­tains moments comme Au som­met du Gol­go­tha, face aux Guer­res inex­pi­ables, non encore expiées ; il con­naît Satan « l’imbécile » et Le Règne de la Bête. Ces titres de poèmes, qu’il nous faut com­pren­dre loin des dia­b­leries et des bondieuseries vul­gaires, nous don­nent à enten­dre que se trou­ve ici posée la ques­tion du Mal et, cor­réla­tive­ment, celle d’un salut pos­si­ble par la grâce de l’art. Il y a, dans le grand souf­fle des poèmes que nous livre Chris­t­ian Monginot, une dimen­sion méta­physique au sens le plus lit­téral du terme. Il y séjourne une attente pure, celle qui n’attend rien, pour­tant ouverte à la venue de ce qui fatale­ment va venir :

 

Les choses passent,

Doivent pass­er,

Rien n’attend rien,

Et pour­tant tout arrive

 

Arrive essen­tielle­ment le livre. Non un livre qui se paierait de mots, de « lit­téra­ture », comme le demande l’« Autre du social » (Lacan), un objet qui ferait com­pro­mis, con­sen­sus, un pro­duit cul­turel con­som­ma­ble, ain­si que le réclame le sys­tème de l’Argent, ce sys­tème qui avait déjà tant obsédé Péguy ou Bernanos à leur époque. La démarche de Chris­t­ian Monginot affirme au con­traire une poé­tique, une esthé­tique, une épopée à con­tre-courant, ô com­bi­en salu­taire ! Il nous faut ici lui en ren­dre grâce. Car, ce que le poète espère, ce à quoi il tra­vaille, c’est à :

 

Un livre 

Tenu sur sa ligne de rift,

Écrit au plus près

Des dents, de la langue, des os,

Un livre d’organes,

De blessures,

De com­mo­tions

 

Un livre, donc, tel que le voulait Artaud avec lequel le poète avoue être « en écho » et en « sym­pa­thie ». Et si le livre fait corps, c’est en englobant tout le dehors, avec ses lumières et ses ombres, son désen­chante­ment et son espérance, ses crimes et sa beauté qui demeure, et que le poème saisit. Chris­t­ian Monginot est en quête d’une inno­cence renou­velée, ayant tra­ver­sé ce qu’il y a d’irrémédiable dans notre con­di­tion humaine. Et la ques­tion reste posée :

 

Com­ment s’éloigne-t-on,

À l’intérieur de soi,

Des anciens crimes et des nouveaux ?

 

Le livre, par son acte même, par son exis­tence, con­stitue une forme de réponse… Quant aux dessins per­cu­tants de Denis Poup­peville, par la force de leur présence, ils accom­pa­g­nent en har­monie le mou­ve­ment des poèmes.

 

Présentation de l’auteur

Christian Monginot

Chris­t­ian Monginot, né en 1947 à Béziers. Famille mater­nelle d’origine ita­­lo-croate venue de Pula, famille pater­nelle cham­p­enoise. Enfance et une par­tie de l’adolescence à Rabat, Maroc. Vit en Aquitaine. Écrit depuis tou­jours. Pub­lié beau­coup moins. Sur le tard.

Christian Monginot

Textes pub­liés aux édi­tions de L’Atlantique :

Poésie :
Ce que l’on ne peut dire
Voix inverse
Le syn­drome d’Orphée
Sous la dic­tée de l’eau (en écho au Yi King)
Le livre de l’onde et du rocher (en écho au Livre des Psaumes, pré­face de Pierre Dhainaut)

Apho­rismes :
Le livre de la stu­peur et du vertige

Con­tes :
L’idiot et son tourment

 

Textes pub­liés aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Poésie :
Le miroir des soli­tudes (en écho à La Divine Comédie de Dante et illus­tré par Alain Dulac)
Le dit de l’horizon
Après les jours (en écho à l’œuvre et à la cor­re­spon­dance de Rim­baud et illus­tré par car­o­line François-Rubino)
Le radeau d’Ulysse (en écho à l’œuvre d’Homère et illus­tré par Denis Pouppeville)

 

En pré­pa­ra­tion aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Coups de marteau en forme de ciel (en écho à l’œuvre et aux cahiers d’Artaud, illus­tré par Denis Pouppeville)

 

Inédits :

Poésie :
Le livre du souf­fle et de l’écho (en écho au Livre de la Genèse)
Le livre de l’innocence et de ses fins
L’avaleur d’échanges et d’usages
Pour un jour d’exercice sur la terre (en écho à l’œuvre de Pascal)

Réc­it :
Patch­work
Arti­cles pub­liés ou pas dans des revues et rassem­blés en recueil :
L’innocence, l’erreur, l’écho
Pub­li­ca­tions sur les réseaux soci­aux rassem­blées en recueil :
Un souf­fle entre deux pier­res, notes rapi­des au point du jour

Arti­cles, poèmes, apho­rismes pub­liés dans les revues :

Saraswati, Arpa, Nu(e), Poésie/première, Thau­ma, Rivagi­naire, Glyphes, Lieux d’Être, Le Jour­nal des Poètes, Encres Vives, Mange Monde.

 

En cours d’écriture :

Les chroniques de l’inconnaissance (jour­nal de bord depuis les années 70)

L’insecte du plac­ard (Livre entre réflex­ions et poésie en écho à l’œuvre et à la vie de Kafka)

 

Autres lec­tures

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Philippe Lekeuche

Philippe Lekeuche est né à Tour­nai en 1954. Poète, il écrit depuis 1966. Son dernier livre, Poème à l’impossible, est paru aux édi­tions du Tail­lis Pré en 2018. Pro­fesseur émérite de psy­ch­analyse à l’Université de Lou­vain, il a été élu en 2017 à l’Académie Royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, y suc­cé­dant à Lil­iane Wouters.
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