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Marie Delvigne, Hors jeu

Par |2018-10-19T01:20:09+00:00 17 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

Que se passe-t-il dans l’esprit d’une fillette lorsqu’elle perd son père pour la seconde fois et se sent hors jeu /​ je ? Ce père qui aime tant s’enivrer, mais dont la vie – aux yeux de la fillette semble plus riche, plus enle­vée que celle de la mère qui pour sa part tente – en appa­rence de pré­ser­ver le lien fami­lial, l’ordre et la cohé­rence du foyer. Curieusement, la fillette dont la nais­sance n’était pas dési­rée prend le par­ti du père pour lequel elle éprouve une ten­dresse incon­di­tion­nelle. Elle aime l’odeur des cigares pater­nels. Elle aime quand il « joue de la bat­te­rie à table (…) avec son cou­teau et sa four­chette et puis qu’i[l] se prend sou­dain pour Miles Davies (…) ». Elle aime « celui qui [l]’invite à dan­ser, puis se roule par terre, ivre mort, après avoir mena­cé sa femme de la tuer. Et celui qui va mou­rir en oubliant de se faire enter­rer »[1].

Quand le père revient d’une cure de dés­in­toxi­ca­tion, où la famille lui ren­dait visite « chez les fol­din­gos », il n’est plus le même. La  bou­teille de vin qui trô­nait sur le buf­fet est rem­pla­cée par une bou­teille de gre­na­dine. Et il va même jusqu’à aider d’autres alcoo­liques dans leur démarche pathé­tique de retour à la sobrié­té. Ces sortes de thé­ra­pies de groupe se déroulent avec l’aide de la mère, au domi­cile fami­lial, assailli désor­mais de per­son­nages aux com­por­te­ments par­fois bizarres que la fillette et le reste de la fra­trie (un frère et une sœur) découvrent ou subissent avec des sen­ti­ments miti­gés. Le père et la mère sont sou­vent absents, occu­pés à sau­ver une par­tie de l’humanité.

La com­pli­ci­té avec le père n’est plus. « Tu as vou­lu sau­ver la terre et tu m’as oubliée au pas­sage. Tu m’as aban­don­née ». Leurs sou­rires que qua­li­fie la nar­ra­trice de simi­laires : éva­nouis aus­si. « (…) tu sou­riais beau­coup de moi »[2]. Il sou­riait d’elle… Ce qui suf­fi­sait à conten­ter la fillette.

Le récit de Marie Delvigne empreint d’une « pré­cieuse sen­si­bi­li­té »[3] consti­tue ici une lettre ouverte, un dia­logue ima­gi­naire entre une fille et son père « parce qu’il n’est plus là et qu’il ne reste plus que le monde »[4]. Le sou­ve­nir vif et nos­tal­gique de ce père qui n’aura pas appris à sa fille à nager, à mar­cher, à se struc­tu­rer, et qui pousse le per­son­nage de Marie à confier : « Il paraît que je suis jolie, et intel­li­gente aus­si, mais spé­ciale »[5] hante la nar­ra­trice, en rai­son de la nature même de cette rela­tion inache­vée, absente au pré­sent de tous les pré­sents, lais­sé jadis en jachère. Le père est mort trop tôt et demeure à jamais le dieu de sa fille, ain­si à la fois : « Si proche et si loin­tain »[6].

 


[1] Hors jeu. Page 19.

[2] Ibid. Page 15.

[3] Ibid. Extrait de la 4e de cou­ver­ture par André Paillaugue, cri­tique lit­té­raire.

[4] Ibid. In pré­face de Jean-Luc Coudray, page 9.

[5] Ibid. Page 40.

[6] Citation de Friedrich Hölderlin « si proche, et pour­tant si loin­tain, le dieu ».

 

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