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Chants de la graine semée de Gabriel Mwènè Okundji

Par | 2018-05-22T21:54:23+00:00 2 juin 2014|Catégories : Blog|

Né le 9 avril 1962 à Okondo-Ewo en terre Tégué du Congo-Brazzaville, Gabriel Okundji est Mwènè, c’est-à-dire por­teur de paroles, chef spi­ri­tuel garant de la mémoire de tout un peuple. Il gran­dit dans son vil­lage natal, éle­vé par ses mère et tantes, « Ces femmes nées sous le règne de la néces­si­té », tel qu’il les défi­nit dans Énigmes, l'un des titres de son pre­mier recueil. À l'adolescence, il découvre la capi­tale de son pays, fré­quente le lycée de Brazzaville et arrive à Bordeaux, envoyé par l'État congo­lais, pour y faire des études uni­ver­si­taires de méde­cine.

À pro­pos de sa quête poé­tique, on peut lire sur le site qui lui est dédié : « qu’elle se situe à mi-che­min entre la poé­sie oni­rique, cos­mique et la pen­sée phi­lo­so­phique. Elle se veut avant tout une inter­pré­ta­tion lucide des échos de la voix de la conteuse Ampili, l'inspirée du fleuve Alima et du majes­tueux souffle de Pampou, le mage des terres appe­lées Mpana. Ce sont ces deux maîtres donc, qui ont patiem­ment ini­tié le poète à obser­ver sur les sen­tiers de l'émotion humaine, une parole dans ce qu'elle révèle en termes de signe et de sym­bole, de lumière et de véri­té, loin, très loin des bruits du monde ».

Lors de la 12e édi­tion de l’Escale du Livre de Bordeaux, en bord de l’impétueuse Garonne aux eaux café au lait, les 4, 5 et 6 avril der­niers, ont – entre autres évé­ne­ments eu lieu : deux temps forts autour de Gabriel Mwènè Okundji. Le pre­mier scan­dé par ses tra­duc­teurs, cri­tiques ; ceux-là mêmes qui ont œuvré, afin d’éparpiller ses paroles sémi­nales au-delà des fron­tières géo­gra­phiques et lin­guis­tiques ; le second dédié à une mise en espace poé­tique par Gabriel Mwènè Okundji qui a mur­mu­ré, ouvert et par­ta­gé la parole et le chant, tis­sés de pro­verbes et autres méta­phores, tels que décli­nés dans la tra­di­tion des pas­seurs de palabres, dotée de « sa » touche sin­gu­lière, utile à « apai­ser l’âme et fécon­der l’émotion », mais aus­si à : réveiller les mémoires assou­pies.

Dans le recueil ici pré­sen­té uti­li­sant quelque peu le res­sort des récits de voyage, Le chant de la graine semée migre du Sahara à Tombouctou en pas­sant par Alger. Parmi ces entre­lacs de paroles mur­mu­rées, de recon­nais­sances, d’impressions, d’intuitions recueillies dans le grand dehors – pré textes annon­cia­teurs d’un pro­fond recueille­ment de la pen­sée péré­grine – au détour de la pro­mé­na­do­lo­gie réflexive sur­git un autre chant, une forme d’élévation, de spi­ri­tua­li­té dif­fé­ren­ciées : une Thrène, in memo­riam, chant de déplo­ra­tion à l’ami défunt, Chant de la graine pour Figueroa.

Chants de la graine semée s’articule ain­si en sept mou­ve­ments inti­tu­lés comme suit et dont nous pro­po­sons un choix per­son­nel d’extraits :

Chant de la graine du Sahara   (p.17)

 

Il faut tout le silence pos­sible des mots
pour dire ton nom.
 

Chant de la graine de Tombouctou  (p. 32)

 

Frères maliens, que reste-t-il du souffle de notre patrie ?
la force du bao­bab est dans ses racines par temps de ténèbres et de tem­pête
notre ciel n’est pas éteint : quand donc fré­mi­ra l’élan dans nos veines ?
frères, mar­chons au son de notre hymne à la lumière des flam­beaux éclai­rant la terre
on n’est pas orphe­lin d’avoir per­du père et mère mais d’avoir éga­ré le che­min de l’espoir.

Pur salut  (p. 40)

 

Quand tu pleures /​ Le bruit de tes larmes coule /​ Entre les rives de ma dou­leur.
À la cla­meur de ton san­glot /​ Je suis l’océan qui recueille les eaux.
Et je dis : /​ – Aime, contemple et laisse flot­ter ton âme à la mer.

Viatique (p. 51)

 

Qui n’est pas le fils de la pan­thère
N’est pas le fils de la pan­thère.
 

(…) ne rien perdre, ne rien oublier, toute chose pré­ci­sée, abou, bia !
 

Chant de la graine pour Figueroa, Thrène  (p. 65).

 

Mes pen­sées tous les jours volent vers mon ami
tels des oiseaux rega­gnant chaque soir leur nid.
 

Ode à l’âme  (p. 84)

 

La parole crée la parole
l’amitié lie l’amitié
et nous sur les sen­tiers et les che­mins
mar­chons au rythme du chant aimé des humbles
soyons hommes de mémoire
Viviane et Philippe
il est l’heure : les âmes se rap­prochent.
 

Chant de la graine d’Alger  (p. 102)

 

Que vaut la parole du livre /​ quand l’âme de son auteur est vile ?
 

L’effort pour rendre l’autre fou !
Frères d’obédience /​ la fra­ter­ni­té expul­sée est-elle source d’écriture ?
nous voi­là com­blés dans la que­relle des nègres
c’était donc ça la famille des écri­vains afri­cains ?
 

Zéralda ô Zéralda ville meur­trière
il est où, l’Homme noir,
en ces hommes de culture chro­nique !* 
 

*Chronique, au sens exclu­sif d’une mala­die.
 

Un pro­chain ren­dez-vous majeur avec le poète des ici & des ailleurs aura lieu durant le Marché de la poé­sie, place Saint Sulpice à Paris, du 11 au 15 juin pro­chains, puisque le Bassin du Congo sera à l’honneur de cette 32e édi­tion, au cours de laquelle Gabriel Mwènè Okundji incar­ne­ra l’un des meilleurs ambas­sa­deurs de la – parole de concorde à hau­teur d’homme qu’il véhi­cule aujourd’hui, en fai­sant appel à notre conscience dans le but de redé­cou­vrir : la bon­té du monde.

À cette même période, le same­di 14 juin en début d’après-midi, lui sera éga­le­ment remis, à l’adresse de la Société des Poètes Français, 16 rue Monsieur le Prince à Paris 6e, le Prix Européen Francophone de poé­sie Léopold Sédar Senghor pour l’ensemble de son œuvre, prix ini­tié par le Cénacle Européen de Poésie, Arts et Lettres. Il sera en cela le pre­mier Africain à rece­voir cette recon­nais­sance, en pré­sence de membres de la famille du poète séné­ga­lais, Léopold Sédar Senghor.

Et pour finir sans finir, enten­dons encore, l’âme pal­pi­tante, ces paroles extraites de Ndà Kàli II, p. 54 et d’Au-delà de tout IV p. 61 :

 

Cœur qui parle vrai­ment
Parle dans sa langue mater­nelle.
       

 

Qui chante l’injure attise la haine et sou­lève l’infortune
à rece­voir l’insulte au soir on regrette la main ten­due le matin.
 

(…)

il n’y a sur terre meilleur remède qu’une mémoire conci­liante
ne point se désa­vouer face à l’humiliation, la vie est une offrande.

                                       

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