> Marilyne BERTONCINI : La Dernière oeuvre de Phidias

Marilyne BERTONCINI : La Dernière oeuvre de Phidias

Par | 2018-02-20T02:23:27+00:00 25 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

De l’auteure, on apprend en lisant la 4e de cou­ver­ture de ce recueil qu’elle « est née dans les Flandres (sur une fron­tière – ce qui pré­dis­pose sans doute à cer­taines rêve­ries de pas­sages) et qu’elle par­tage sa vie entre Nice et Parme, après avoir ensei­gné la lit­té­ra­ture, le théâtre et la poé­sie (…) » et qu’elle est pho­to­graphe, tra­duc­trice et poète. Pour plus de ren­sei­gne­ments sur­fer sur son blog « où dia­loguent textes et pho­tos » : http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

De Phidias, fils de Charmidés, artiste sta­tuaire d’Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ, (objet prin­ci­pal de ce recueil à la fois éru­dit et intui­tif) que sait-on au juste ? Presque rien. Si ce n’est – et non des moindres infor­ma­tions – qu’il est l’auteur des frises du Parthénon, de la colos­sale sta­tue d’Athéna, du Zeus chry­sé­lé­phan­tin d’Olympie (7e mer­veille du monde) et qu’il fut « pour de sombres rai­sons poli­tiques, jeté en pri­son, puis exi­lé à Olympie » p. 4. Et lorsque l’auteure note que l’on disait de lui « qu’il était le seul à connaître l’image des dieux et qu’il la révé­lait aux hommes par ses sculp­tures », nous tres­saillons. Du fond de notre mémoire assou­pie affleurent et s’imposent alors des suites d’équations et autres termes com­pli­qués (pour soi) de mathé­ma­tique, de géo­mé­trie dans l’espace.

« Phi-dias ! Phi-dias ! » Marilyne Bertoncini apos­trophe Phidias (en déta­chant bien les deux syl­labes : un indice ?) via la voix d’un enfant qui appelle le sculp­teur « chan­tante et pure et claire /​ la voix d’un enfant s’élève dans le soir /​ et les deux syl­labes de ton nom s’élancent – (…) » p.4, afin de convo­quer la per­sonne même du sculp­teur dans l’ici & main­te­nant. (…) « au fil de la voix qui chan­tonne » l’attention de Phidias est magi­que­ment cap­tée et « enfin tu t’es pris /​ et lent len­te­ment tu remontes /​ de l’ombre de la mer /​ vers la mai­son.

Voix, cadence, rythme de l’appel en deux temps, pas lents et mesu­rés de Phidias s’approchant, tout en effet, en cette prose poé­tique immen­sé­ment musi­cale de l’auteure par­ti­cipe de ce sur­gis­se­ment du sculp­teur hors de l’ombre des pro­fon­deurs marines, en mou­ve­ment vers la mai­son. Ces der­niers termes allu­sifs (topo­lo­gie côtière /​ pré­sence d’un foyer /​ figures vagantes…) ne sont pas posés ici de manière ano­dine mais char­rient aus­si des accents et autres bribes issus de récits bibliques, de mythes, contes et légendes où errent « tous ces fan­tômes sidé­rés /​ arrê­tés au vif d’un mou­ve­ment /​ (…) Momies de Pompéi /​ (…) la femme de Loth /​ la Méduse /​ Orphée… », p.6.

Et nous nous pre­nons éga­le­ment à ce jeu qui consiste à aider l’auteure à recher­cher Phidias. Nous nous ques­tion­nons et nous ren­dons à l’évidence que nous ne savons effec­ti­ve­ment pas grand-chose de plus sur lui. À moins que… Nous réflé­chis­sons encore et après avoir fait pas­ser le texte dans le gueu­loir1, à la troi­sième, puis à la qua­trième lec­ture du recueil réap­pa­raissent ces fameuses séries numé­riques.

De la biblio­thèque consul­tée pour la seconde fois, tombe alors un livre dans nos bras accueillants, tel un signe en écho à l’interrogation de l’auteure : « Phidias /​ te pren­dras-tu au piège /​ des signes que je trace /​ mailles d’encre tis­sées à l’heure où je dis­pa­rais /​ han­tée de choses indis­tinctes /​ qui s’entremêlent se confondent » p. 4.

Signes et choses indis­tinctes, entre­mê­lées et confon­dues, c’est cela même. Mais allons plus loin, pous­sée, « han­tée » par la voix de l’auteure, de l’enfant, et des rémi­nis­cences de ces leçons de mathé­ma­tique, tor­ture d’antan.

Et le livre s’entre ouvre comme celui du poète, Paul Valéry, jadis, sous la brise régnant au « cime­tière marin ». Au fil de cer­taines pages, autre­fois tant consul­tées qu’elles en gardent une trace dans cette cas­sure de la tranche – sur­gissent alors les figures prin­ci­pales des pré­sup­po­sés indices à cette quête /​ enquête : la façade de l’œuvre majeure de Phidias, le Parthénon, que nous exa­mi­nons une fois encore pour décou­vrir avec le même ravis­se­ment qu’hier les élé­ments qui le com­posent et se déclinent en termes d’harmonie. Puis est divul­gué le secret des roses à l’élégance déli­cate grâce à la dis­po­si­tion des pétales. Et, le voile du mys­tère que cache le sou­rire le plus célèbre de l’Histoire de l’art est-il vrai­ment levé, lorsqu’on envi­sage une solu­tion géo­mé­trique à l’énigme, par super­po­si­tions de plu­sieurs rec­tangles sur le visage de la belle « Joconde » ? Un autre para­graphe fait alter­ner les « nombres irra­tion­nels » et les « suites numé­riques », Phidias et De Vinci ; roses et tour­ne­sols : un authen­tique « monde d’or » dont l’étude détaillée com­mence par son ori­gine : le nombre… Le livre aban­don­né pour un temps, Wikipédia confirme notre intui­tion : « Comme la plu­part des autres lettres grecques, le « phi » est par­fois uti­li­sé en dehors de son contexte alpha­bé­tique grec dans les sciences. Par exemple, en mathé­ma­tiques, elle note tra­di­tion­nel­le­ment le « nombre d’or » (1+√5)/2, soit envi­ron 1,618 ».

Nous reve­nons au recueil de Marilyne Bertoncini pour nous rendre à l’évidence que nulle part n’est évo­qué ouver­te­ment : ce fameux nombre d’or. Mais impli­ci­te­ment, il che­mine – divi­ne­ment libre, au cœur de l’aussi libre ver­si­fi­ca­tion de l’auteure, comme le lierre accroche-cœur, comme « dans la subite concré­tion – insectes noyés dans l’ambre /​ ammo­nites ser­ties au cœur du bloc cal­caire /​ (…) », p. 5.

« Il est éton­nant de consta­ter que ce modeste nombre a fas­ci­né tout au long de l’Histoire (…). Durant des siècles, il reçut les appel­la­tions les plus nobles : « le nombre d’or » ; « la pro­por­tion trans­cen­dan­tale » ; « le nombre divin » ; « la divine pro­por­tion », etc. Le nombre d’or, repré­sen­té par la lettre grecque (phi), a des pro­prié­tés numé­riques incroyables, mais éga­le­ment des liens insoup­çon­nés avec la nature et les créa­tions humaines »2.

Phidias était-il donc en quête de « beau­té et de per­fec­tion » intro­duite par ces deux concepts com­plexes qui ébran­lèrent l’humanité et pro­mue à une quête uni­ver­selle ? Marilyne Bertoncini serait-elle par consé­quent, elle aus­si, en quête de ce même élan pou­vant don­ner une réponse tan­gible à ce que recher­chait pré­ci­sé­ment Phidias au-delà du « faire » sculp­tu­ral ? De ce que recher­che­rait tout artiste ?

Via un grand écart in /​ tem­po­rel intui­té et tant que tour­ne­ra le monde, les pen­seurs & autres che­mi­neaux, « fron­ta­liers » (ain­si que l’auteure se défi­nit) étaye­ront leurs recherches comme ici par des cita­tions par­ti­cu­lières3, celles de l’Odyssée, des Fragments d’Héraclite, entre­mê­lées à des paroles intimes qui subliment cette quête pour trou­ver Phidias en des ailleurs tra­ver­siers : « Ici /​ où je cherche Phidias /​ sous le blanc de la page /​ dans l’évanescence de l’écran /​ béant son vide /​ c’est Ostende /​ peut-être /​ ou Brighton (…) p. 7.

 

Saint Thomas d’Aquin4 posait que « Les choses qui sont dotées de pro­por­tions cor­rectes réjouissent les sens ». Comme la coquille d’escargot (à la spi­rale loga­rith­mique) ; les bras des galaxies ; la dis­po­si­tion des pétales de rose ou des graines de tour­ne­sol… Il en est de même de la concep­tion des œuvres monu­men­tales, sculp­tu­rales qui sont elles aus­si et par voie de consé­quence : « lan­gage mathé­ma­tique de la beau­té ».

 

Un der­nier indice nous est fina­le­ment sug­gé­rée par Marilyne Bertoncini sous forme d’une hypo­thèse en réponse au che­mi­ne­ment avec le com­pa­gnon, Phidias, qui nous semble peu à peu deve­nu si proche que nous croyions au fil de la lec­ture un peu mieux le connaitre, mais ceci aus­si n’est qu’évanescent pré-texte, car : « Un soir /​ On atten­dit en vain /​ le retour de Phidias /​ (…) Les ombres s’évaporent avec l’odeur des roses /​ Sur l’arbre /​ une cigale /​ cisèle le silence ». p. 14.

 

Et de cette absence, de ce silence au cœur de l’œuvre sculp­tée que pour­rait-il encore jaillir que nous n’aurions pris garde de recon­naitre ? Sous les mains de l’artiste, Phidias sculp­tant, peut-être cette appa­ri­tion : « Déesse /​ me voi­ci /​ j’ai enfin sculp­té /​ ton absence /​ flot­tant sous le ciseau /​ long­temps ton sou­rire /​ m’a fui /​ Mais j’ai reçu la marque /​ celle que l’on cache /​ sous l’or et les fards /​ je porte ton signe /​ je t’appartiens /​ j’ai enten­du /​ vibrer /​ l’appel /​ du vide » ?

Et nous lec­teurs, nous res­tons à l’écoute des paroles émises par Marilyne Bertoncini via celles évo­quées /​ invo­quées dans ce recueil et qui portent la marque « du double exil de ceux qui crurent /​ que sous leurs parures d’or /​ les dieux écoutent /​ les humains ».

Destins humains : sin­gu­liers et uni­ver­sels. Sans dieu ni maître ? Dans un geste que Kant pour sa part aurait sans doute décrit de la sorte : « il faut res­pec­ter l'humanité comme une fin : ce qui n'est pas uni­ver­sa­li­sable doit donc être refu­sé » ou encore tel que Montaigne l’entendait lorsqu’il dis­tin­guait le « but » qu’il est bon d’atteindre, de la « fin », sym­bole de liber­té et de plé­ni­tude : « il faut arri­ver à soi et jouir de la vie. Quand je danse, je danse ». Marilyne Bertoncini quant à elle : pense, écrit, se déplace et poé­tise, et elle réa­lise ici sans nul doute ce que la « poïé­tique » induit : l'étude de poten­tia­li­tés ins­crites dans une situa­tion don­née qui débouche sur une « créa­tion nou­velle » et, consé­quem­ment, elle par­tage son expé­rience sin­gu­lière qui devient uni­ver­selle.

« La der­nière œuvre de Phidias » serait-elle celle de la légen­daire sta­tue d’Athéna5 ? Ou bien encore ce visage… ? Le mys­tère sub­siste. Peut-être est-ce mieux ain­si. Toujours est-il que le recueil de Marilyne Bertoncini est une invi­ta­tion au voyage plu­riel, géo­gra­phique et men­tal, mais aus­si au cœur de la matière du – car­rare et du por­phyre – ces marbres antiques, où le sculp­teur à la force de son art appli­qué tente d’arracher au maté­riau si dur les traits doux d’un visage divin, tan­dis que la poète trou­ve­rait la subli­ma­tion de son ins­pi­ra­tion, illus­trée par la « manière de [ses] vers »6 consen­tie à dé livrer un poème ani­mé et palimp­seste, adres­sé à Phidias, ce com­pa­gnon intem­po­rel, à la fois « si proche et si loin­tain »7, tou­jours en marche pour trou­ver :

 

« Dans l’ilot clair décou­pé par la lampe /​ au creux de la ténèbre où ma pen­sée te cherche /​ Je trace la caresse /​ de ton nom ».

 

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Notes :

 

1 Source : omni​lo​gie​.fr le manuel des cas­tors seniors par Menaer. « Les lec­teurs de Gustave Flaubert connaissent l'harmonie qui se dégage de ses textes : une prose à la limite du poé­tique, sans rimes ni pieds mais pleine de nuances et de sub­ti­li­tés. Chaque phrase est patiem­ment construite, arti­cu­lée pour faire pas­ser un mes­sage clair et riche de sens sans tré­bu­cher sur des mots qui bri­se­raient le rythme de la phrase et du récit. Chacune des actions décrites par Flaubert est une pho­to­gra­phie, un art proche du fan­tas­tique qui consiste à rela­ter avec les mots les plus appro­priés un pano­ra­ma gran­diose ou une scène impor­tante ».

2 Extrait de la pré­face de l’ouvrage, Le nombre d’or par Cédric Villani, col­lec­tion Le monde est Mathématique.

3 Dans le recueil, La der­nière œuvre de Phidias les cita­tions sont pla­cées en ita­lique, à droite des textes de l’auteure et ici éga­le­ment lais­sées en ita­lique, à deux reprises.

4 (1225-1274).

5 « Pour l’île de Lemnos » page 2 du recueil.

6 Rainer Maria Rilke, (La manière de vos vers) in Lettre à un jeune poète, datée du 17 février 1903.

7 Hölderlin.

 

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