Christian Monginot, 5 poèmes

2018-01-03T01:59:11+01:00

UNE SI DOUCE ABSENCE D’ESPOIR

Ce sera,
Dans l’ambiguïté d’un nou­veau soir,
Cette hésitation,
Dont on ne sait la véritable
Cause ;

Est-ce le ciel qui trébuche
Au bord du noir ?
Les frondaisons qui se con­fondent avec
La sil­hou­ette charbonneuse
Des nuages ?
Un peu plus de per­plex­ité accrochée
À ce que fut ce jour ?

Rien n’avance de façon cer­taine et pourtant
Dans le mur­mure des arbres,
Dans la res­pi­ra­tion des pierres,
Dans le silence des corps,
S’écoule une même trans­par­ente façon d’aller,
Une si douce absence d’espoir…

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

L’ESCALIER INVISIBLE

Ce car­ré d’herbe autour de ta maison,
Ces quelques fleurs mal­menées par la pluie,
Ces bruits de moteur clairsemés dans la nuit,
Le som­meil de ceux que tu aimes ;

Ce sont les march­es d’un invisible
Escalier qui s’enroule dans ton cœur et s’élève
Vers le silence promis à ta soif, le sim­ple silence
De la vie rev­enue à sa pul­sa­tion première ;

Cela s’ouvre dans ta chair au moment même
Où la musique naît de l’effacement familier
De ta volon­té comme de celles qui dessinèrent
Les formes du jour passé, nour­rirent sa rumeur ;

Tu es seul face à la nuit qui va et mul­ti­ple pourtant
Puisque l’instant brille encore des feux
Qu’allumèrent en toi, de regards en regards,
Les mer­veilleux désirs nés de la lumière…

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

DIRE L’ARBRE

De cet arbre il faut d’abord
Dire l’homme,
Le dire et recueillir
Comme un gem­meur recueille la résine du pin ;

Dire com­ment
Le bois cherche son corps
Dans la rêver­ie ligneuse
De cette chair ;

En dire la puis­sance vacante,
Le calme froid tenu jusqu’au frisson,
La nuit rugueuse se faisant
Dans la paume de cette main ;

C’est une imper­cep­ti­ble ascension,
Une folie immo­bile, une sorte
De corps à corps transparent
Entre ciel et terre ;

Le som­meil s’y mon­tre aus­si nu
Que la vie en son pre­mier trébuchement,
Aus­si peu soucieux de lui-même
Que le rêve som­bre de l’humus ;

Mon­ter ou descen­dre ainsi
Dans les plis char­nels de ta nuit végé­tale te mène
Aux portes de silence d’on ne sait quelle
Incandescence ;

De l’homme que tu es,
Alors,
Pour­rais-tu, les franchissant,
Dire l’arbre ?

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

OUVRIR LES YEUX

Tu dois d’abord ouvrir
Les yeux,
Les ouvrir dans le noir et écouter
Dans ce coin de nuit
La pulsation
Presque inaudi­ble de ce qui n’est
Pas encore un désir mais déjà plus
Cette dérive étrange
De l’innocence par­mi les impalpables
Con­cré­tions lumineuses
Du rêve ;

Tu suis un instant les veines
De cette roche obscure
Pau­vre­ment infil­trée de lumière
Et de conscience,
Ce sont
Des traînées indé­cis­es, de vagues striures
Dont tu n’as pas encore la force
De démêler ni même
De différencier
Les réso­nances intérieures et la pure
Obsti­na­tion sensible ;

Il y a là
Comme un mir­a­cle âpre
Auquel,
Matin après matin,
Tu te serais habitué,
Mais
Dont la puis­sance famil­ière men­ace chaque jour
De te faire glisser
Hors
De toi-même ;

Pour retrou­ver un sem­blant d’équilibre,
Tu dois con­ver­tir cette énigme,
Cet embry­on informe,
Cette abrupte et con­fuse réap­pari­tion matinale
De l’être,
En un pre­mier oui
Arraché
À ton corps endor­mi, à ta fatigue,
À cette somme de petites crispations
Qui lient déjà ta chair
Au monde qui s’éveille avec toi
Et en toi ;

Quelque chose peut commencer,
Com­mandé par la lumière naissante
Et tis­sé de tous les regards
Qu’elle réen­gen­dre et aigu­ise con­tre la pierre
Du souci,
Tu appelles cette chose jour,
Puis tu pré­cis­es : bonmau­vais, pass­able,
Mais pressens que tu n’es pas
Quitte
Pour autant
À l’égard de ce qui, en elle,
Vient de s’ouvrir à la façon
D’un corps plus ample, d’un corps
Miraculeux,
Insoutenable,
D’un corps par­faite­ment coupable et innocent
Espérant
Par la force d’un mot devenir
Le corps de ce qui va
Parfois
De la part de nuit d’une chose
À sa part lumineuse…

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

DU BALCON

Du bal­con,
Ton regard suit
Les pre­mières voitures,
Des lumières con­stel­lent les contreforts
De la mon­tagne proche
Dont le corps enneigé émerge avec
Une secrète puissance
De sa gangue de nuit et de silence ;

Rien ne dit plus que cela,
Plus que cette opac­ité brune et ces lignes
Qui com­men­cent à se dessin­er ainsi,
Sur la soie d’un plaisir inexplicable ;

Te voici pourtant,
Sans qu’il advi­enne quoi que ce soit
De par­ti­c­uli­er ni
De remarquable,
Au point de ren­con­tre d’une infinité de fils
Ten­dus entre tous les points de cette sphère obscure
Dont la sur­face grav­it imperceptiblement
Les degrés du petit jour ;

Minute après minute,
Les roches, les arbres, les maisons, les rues
Repren­nent lente­ment les chemins du gris, du blanc, du vert,
Et la neige, plus loin, plus haut, là-bas,
Quitte l’ambiguïté qui la mêlait à l’encre bleue
Du ciel et aux blancheurs fantomatiques
Des nuages ;

Quelque chose est venu à toi ainsi,
Par l’union matinale
Et sibylline
De ces vies qui s’éveillent et se hâtent
Avec
La vigueur inquié­tante et merveilleuse
De cette sphère innocente
Dotée
De pou­voirs mon­strueux et incommensurables ;

Quelque chose qui n’est
Ni une pensée,
Ni un rêve,
Ni une attente,
Mais qui con­tient prob­a­ble­ment la clef musicale
De tous tes désirs…

Présentation de l’auteur

Christian Monginot

Chris­t­ian Monginot, né en 1947 à Béziers. Famille mater­nelle d’origine ita­­lo-croate venue de Pula, famille pater­nelle cham­p­enoise. Enfance et une par­tie de l’adolescence à Rabat, Maroc. Vit en Aquitaine. Écrit depuis tou­jours. Pub­lié beau­coup moins. Sur le tard.

Christian Monginot

Textes pub­liés aux édi­tions de L’Atlantique :

Poésie :
Ce que l’on ne peut dire
Voix inverse
Le syn­drome d’Orphée
Sous la dic­tée de l’eau (en écho au Yi King)
Le livre de l’onde et du rocher (en écho au Livre des Psaumes, pré­face de Pierre Dhainaut)

Apho­rismes :
Le livre de la stu­peur et du vertige

Con­tes :
L’idiot et son tourment

 

Textes pub­liés aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Poésie :
Le miroir des soli­tudes (en écho à La Divine Comédie de Dante et illus­tré par Alain Dulac)
Le dit de l’horizon
Après les jours (en écho à l’œuvre et à la cor­re­spon­dance de Rim­baud et illus­tré par car­o­line François-Rubino)
Le radeau d’Ulysse (en écho à l’œuvre d’Homère et illus­tré par Denis Pouppeville)

 

En pré­pa­ra­tion aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Coups de marteau en forme de ciel (en écho à l’œuvre et aux cahiers d’Artaud, illus­tré par Denis Pouppeville)

 

Inédits :

Poésie :
Le livre du souf­fle et de l’écho (en écho au Livre de la Genèse)
Le livre de l’innocence et de ses fins
L’avaleur d’échanges et d’usages
Pour un jour d’exercice sur la terre (en écho à l’œuvre de Pascal)

Réc­it :
Patch­work
Arti­cles pub­liés ou pas dans des revues et rassem­blés en recueil :
L’innocence, l’erreur, l’écho
Pub­li­ca­tions sur les réseaux soci­aux rassem­blées en recueil :
Un souf­fle entre deux pier­res, notes rapi­des au point du jour

Arti­cles, poèmes, apho­rismes pub­liés dans les revues :

Saraswati, Arpa, Nu(e), Poésie/première, Thau­ma, Rivagi­naire, Glyphes, Lieux d’Être, Le Jour­nal des Poètes, Encres Vives, Mange Monde.

 

En cours d’écriture :

Les chroniques de l’inconnaissance (jour­nal de bord depuis les années 70)

L’insecte du plac­ard (Livre entre réflex­ions et poésie en écho à l’œuvre et à la vie de Kafka)

 

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