> Un éditeur et ses auteurs : L’HERBE QUI TREMBLE avec Isabelle Levesque, André Doms, Pierre Dhainaut, Horia Badescu, Christian Monginot.

Un éditeur et ses auteurs : L’HERBE QUI TREMBLE avec Isabelle Levesque, André Doms, Pierre Dhainaut, Horia Badescu, Christian Monginot.

Par |2018-01-30T22:11:43+00:00 21 février 2017|Catégories : Christian Monginot, Critiques, Horia Badescu, Isabelle Lévesque, Pierre Dhainaut|

 

 

Isabelle LEVESQUE : Nous le temps l'oubli.

 

Curieux titre par son absence de ponc­tua­tion comme si Isabelle Levesque sou­hai­tait ain­si signi­fier que le temps et l'oubli étaient consti­tu­tifs des hommes et des femmes en géné­ral ou d'une expé­rience exis­ten­tielle par­ti­cu­lière. Le début du livre est d'un accès dif­fi­cile, les poèmes appa­raissent rébar­ba­tifs : empi­le­ment de mots, mélange de carac­tères romains et ita­liques sur lequel butte le lec­teur, titres qui sus­citent l'interrogation… Mais très rapi­de­ment, on est pris au piège d'un uni­vers lin­guis­tique sin­gu­lier… Peu à peu les choses se pré­cisent mal­gré une langue trouée par l'absence d'articles, de sujets, des phrases nomi­nales ou qui ne se ter­minent pas. Malgré le chaos appa­rent des mots : "Ta peau rumine à corps se rue, je suis là" (p 22), un  tu qui devient par­fois de plus en plus pré­sent. Une femme écrit "Tu es vivant" (en ita­liques dans le texte, comme pour atti­rer l'attention, p 25). Ce recueil serait le dia­logue ima­gi­naire entre deux amants ? Le rythme heur­té du poème serait le reflet du souffle sac­ca­dé des corps amou­reux… Étrange har­mo­nie imi­ta­tive, étrange mais juste. Un vers comme "Je ten­ta­cule, tu monstres court" (p 28), on ima­gine les corps, n'est pas sans rap­pe­ler Henri Pichette qui écri­vait (à la fin des années 40 !) ces mots : "Je te ver­tige, te hanche, te herse, te larme…". Ailleurs, Isabelle Levesque revi­site des expres­sions toutes faites et les adapte à son pro­pos, ain­si avec ce vers "Rien pour mar­tel en tête" qui n'est pas sans faire pen­ser à ces mots avoir mar­tel en tête. Ailleurs encore, "plus peur" semble avoir été écrit par Valérie Rouzeau dont on se sou­vient du "pas revoir"… Isabelle Levesque semble se racon­ter une his­toire au fil de ses poèmes déchi­que­tés par le tra­vail sur la langue com­mune. Ça rebon­dit d'un  poème l'autre, ce qui ne va pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té dès lors qu'il s'agit de "com­prendre" le poème pris iso­lé­ment. Quand elle écrit ce vers "Faire des phrases, vraies" (p 75), Isabelle Levesque recon­naît ce que son écri­ture a de décon­cer­tant. Mais à lire de nom­breuses fois le mot or (sous ses deux ortho­graphes iden­tiques mais avec deux sens dif­fé­rents) dans ses poèmes, on finit par se deman­der si elle ne cherche pas l'or du temps… Mais ce qui est à rete­nir (et qui donne tout son sens à ce livre, me semble-t-il) c'est le vers final sui­vant : "Nous fûmes Adam et Ève" (p 102)…

*

 

 

André DOMS : Entre-temps.

 

Dans ce recueil de poèmes en prose, André Doms (il est né en 1932) décrit la vie alors que le grand âge l'a rat­tra­pé. Mais nulle accep­ta­tion plus ou moins com­plai­sante, nul retour vers le pas­sé ; au contraire, à chaque poème éclate le goût de vivre plei­ne­ment tout en s'interrogeant. Le poète est au meilleur de son écri­ture : ce livre est très construit, 9 par­ties qui regroupent cha­cune 11 ou 9 poèmes et qui sont sépa­rées par la repro­duc­tion de gouaches de Roger Bertemes  (si l'on ne compte pas le poème limi­naire et celui de la fin…). Les mots rares abondent (éty­mon, sca­pu­laire, sphinge, asymp­tote, apha­sie, aré­ni­cole, sto­lon, hélio­ga­bale, ano­phèle…). André Doms apporte la preuve non seule­ment qu'il écrit mais qu'il croque la vie à pleines dents : "Seul vaut le risque du cœur qui s'emballe, rugit, fibrille à la joie d'être plus que sa peur". Ce risque prend diverses formes : la luci­di­té, l'amour, la des­crip­tion acide du monde contem­po­rain et l'engagement … La luci­di­té, on la trouve dans ces bribes : "Où en suis-je de ce temps qui s'ennuage, n'avance qu'en moi ? Et la paren­thèse y est chi­mère" ou "Mais j'ai peur du caillot qui bloque l'artère, des clés qui bouclent la phrase : ils amor­tissent"…  L'amour : André Doms dédie son recueil à Hélène, celle qui conjugue [son] verbe ébloui,  il l'interpelle dans ses poèmes : "Que vivrons-nous, mon amour…". Il se révolte contre ce que le monde est deve­nu, il ne manque de mots très durs pour stig­ma­ti­ser le pré­sent (non qu'il soit pas­séiste mais cette socié­té lui répugne) et il ajoute "Me sait-on la dent dure dans le pain quo­ti­dien, le vin qu'on tra­fique et la langue qui ment ?"  C'est que le monde se défi­nit par ses démons et ses gros sous !  Ne reste alors que l'amour, pour les hommes de bonne volon­té. Et le désir amou­reux. Mais là où Doms est le plus sur­pre­nant, c'est dans son enga­ge­ment (et tant pis pour ce mot démo­né­ti­sé) : il ne manque pas de dédier un poème à Mahmoud Darwich, fai­sant ain­si preuve d'une belle indé­pen­dance d'esprit ; il écrit ces mots révé­la­teurs : "Quant à l'homme, en temps com­pact, j'abrège : pas­sé de juif à géno­ci­daire…".

En dépit de son aspect par­fois cré­pus­cu­laire, Entre-temps est un livre éton­nam­ment jeune, réso­lu­ment moderne : André Doms a conser­vé intactes ses facul­tés d'émerveillement et d'indignation.

*

 

 

Pierre DHAINAUT : Voix entre voix.

 

Ce titre est appa­rem­ment sibyl­lin, voix se ter­mi­nant par la lettre x, on ne dis­tingue pas le sin­gu­lier du plu­riel. Peut-être la voix du début est-elle celle du nou­veau-né alors que les voix de la fin du titre seraient celles des adultes ? Peut-être. D'ailleurs, au long de ce recueil, Pierre Dhainaut fait allu­sion, ou plu­tôt dit clai­re­ment : "mais la voix manque" dans Préliminaires (p 12), alors que plus loin (p 29) il parle de "ces voix sur­tout qui lui sont vite cha­leu­reuses". Ainsi le titre s'éclairerait-il…

Comme sou­vent depuis plu­sieurs livres, Pierre Dhainaut fait suivre ses poèmes de notes très libres dans les­quelles il réflé­chit à ses poèmes et aux cir­cons­tances qui les ont fait naître. Ici les pre­miers sont regrou­pés dans Échographies (I) alors que les notes sont inti­tu­lées Échographies (II). Dans ces der­nières, Pierre Dhainaut s'interroge sur cette nais­sance d'un enfant dif­fé­rent en même temps que sur l'écriture poé­tique. Il explique qu'il ne faut "rien exi­ger des poèmes avant de les écrire, [mais] exi­ger de nous d'être assez géné­reux afin qu'ils adviennent" (p 30). Il a ce mot heu­reux : "Une annon­cia­tion, le poème, il dirait de quel dieu, ce ne serait plus un poème" ; tout est alors dit, il n'y a pas de défi­ni­tion pré­con­çue du poème, de sens don­né d'avance. C'est ain­si une défi­ni­tion de la poé­sie qui se construit peu à peu : "Rebelles, les mots, ils mettent en branle un mou­ve­ment qui ne coïn­cide jamais avec ce que nous avons la pré­ten­tion de dire, ne les refu­sons pas, accep­tons qu'ils nous sur­prennent, accep­tons de leur obéir…" (p 33). Leçon de modes­tie et de liber­té. D'où l'attention por­tée à l'écoute : des mots du poème, de ce que "dit" le nou­veau-né… "Inlassablement les poèmes recherchent une voix per­due" (p 39).

Cependant ces notes ne sont pas pla­cées en fin de volume mais entre les deux suites de poèmes qui consti­tuent les sec­tions 1 et 3 du recueil ; don­nant ain­si un sens par­ti­cu­lier à la pré­po­si­tion entre et au titre. Ce qui amène le lec­teur à s'interroger sur la voix comme sur les voix… Si les poèmes dans la pre­mière sec­tion res­tent cen­trés sur cette nais­sance, s'ils disent pudi­que­ment la dif­fé­rence, ceux de la troi­sième et der­nière sec­tion, inti­tu­lée jus­te­ment "L'approche autre­ment dite" consti­tuent une suite de quin­tils qui expriment le monde (et sin­gu­liè­re­ment la nature) : le poète, après l'épreuve, retrouve le calme et l'alliance : "si calme /​ le bat­te­ment du cœur, /​ tu es d'accord".

La cou­ver­ture est d'Anne Slacik, tout comme les trois pein­tures repro­duites à l'intérieur qui débutent les trois sec­tions du livre. Plutôt que de sim­ple­ment remer­cier Anne Slacik, Pierre Dhainaut publie en fin de volume un véri­table article qui met en lumière les cor­res­pon­dances entre ces pein­tures et ses propres poèmes : "Anne a peint ce que je cherche à entendre à tra­vers les poèmes".

*

 

 

Horia  BADESCU : Roulette russe.

 

Horia Badescu est un poète rou­main fran­co­phone, ce qui explique sa pré­sence dans le cata­logue de nom­breux édi­teurs fran­çais ou belges. L'Herbe qui tremble publie aujourd'hui ses récents poèmes sous le titre de Roulette russe. Mais il est né en 1943 et ces poèmes ont une tona­li­té par­ti­cu­lière, un curieux mélange de pes­si­misme et de réflexion… Tout le monde (ou presque) connaît la rou­lette russe, ce jeu qui cour­tise la mort, en usage chez les offi­ciers russes du pas­sé : un  revol­ver est char­gé d'une car­touche dans le barillet qui est aus­si­tôt tour­né afin que le joueur ignore la posi­tion du pro­jec­tile. Puis celui-ci appuie sur la détente après avoir poin­té l'arme sur sa tempe ; il a une chance sur six de mou­rir. S'il ne meurt pas, la par­tie conti­nue avec un autre joueur. Ce jeu témoigne, au-delà du risque encou­ru et de son aspect psy­cho-patho­lo­gique, d'un cer­tain déta­che­ment affi­ché à l'égard de la mort… Les esprits forts ou cha­grins pour­ront iro­ni­ser sur Horia Badescu : il a une belle car­rière pro­fes­sion­nelle der­rière lui, il a publié une cin­quan­taine de livres (en rou­main ou direc­te­ment en langue fran­çaise), son roman Le vol de l'oie sau­vage a été tra­duit en fran­çais par Gérard Bayo et publié chez Gallimard… Mais il n'y a rien de mor­bide dans Roulette russe qui est tra­ver­sé, au contraire, en quelque sorte, par une veine jubi­la­toire et un amour de la vie inex­tin­guible. "Ce n'est pas la sagesse /​ qui s'accroît en vieillis­sant /​ mais l'obstination" écrit-il dans un beau poème. On serait alors ten­té de croire qu'il s'agit de l'obstination de vivre… D'où cet amour de la vie… Le lec­teur athée pour­ra refu­ser des vers comme "toi qui res­sus­ci­te­ras un jour", "l'ange qui va t'annoncer que ton âme /​ est bénie", "nous, Dieu, l'éternité…" ou de simples mots comme l'âme… Il pour­ra objec­ter la com­plexi­té de la matière, la vie sur cette pla­nète, un acci­dent qui mérite d'être plei­ne­ment vécu, etc… Éternel débat entre celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas ! Peut-être même se sou­vien­dra-t-il que, dans le lan­gage cou­rant, la rou­lette russe désigne une déci­sion cru­ciale accom­pa­gnée de risques impor­tants. Voilà qui rela­ti­vise énor­mé­ment cette posi­tion reli­gieuse…  Reste la mort qui arrive tôt ou tard pour clore l'accident, avec ce qu'elle a d'inacceptable et de scan­da­leux contre quoi l'homme se révolte car la sagesse ne s'est pas accrue avec le temps. Restent ces constats quo­ti­diens  dont le moindre n'est pas rien d'autre que du silence (p 38) que tout le monde peut par­ta­ger. Reste ce jour qui "est tou­jours le pre­mier", qu'on soit athée ou croyant !

*

 

 

Christian MONGINOT : Le dit de l'horizon.

 

Le dit est un poème nar­ra­tif écrit à la pre­mière per­sonne, des­ti­né à être réci­té et qui remonte au Moyen-Âge. Le titre pré­sente le thème du poème. Le dit de l'horizon semble être une exploration/​découverte du monde. Par l'écriture poé­tique certes. Mais on sait depuis long­temps que la démarche poé­tique et la démarche scien­ti­fique peuvent abou­tir au même résul­tat (à condi­tion d'être sérieux avec l'objet de ses rêves, du moins avec les moyens don­nés à sa démarche)… Le but étant le même : la com­pré­hen­sion du réel. Le ton de Monginot se fait volon­tiers rim­bal­dien : "Le réel ! /​ L'étreinte ! /​ L'éternité retrou­vée !" (p 13). Mais inter­ro­ga­tion sur l'écriture aus­si, sur l'écriture comme moyen. D'où  ces réfé­rences au "rec­tangle de la page", au "puits dévo­reur de mots"  (p 14). Si la tona­li­té de ces poèmes est des­crip­tive, c'est qu'il s'agit de sai­sir pré­ci­sé­ment le réel (du monde et de l'écriture), ce qui amène le poète à se répé­ter comme dans ces vers : "Ici est hési­tant, /​ Ici est une hési­ta­tion…" (p 17). Démarche dif­fi­cile qui se tra­duit par le dédou­ble­ment de l'expression ("Des mêmes murs viennent /​ Les mêmes ques­tions, /​ Et des mêmes ques­tions, /​ Les mêmes murs…", p 22). Dédoublement qui est la méta­phore de ce tu qui rem­place le je du dit : qui est ce tu auquel s'adresse le poète, le tu écri­vant ou le tu obser­vant ? Dédoublement qui se pour­suit jusqu'à la der­nière page et qui donne son uni­té au recueil… Dans le poème Bruits, les acti­vi­tés humaines deviennent une liste, le vers dis­pa­raît…; à nou­veau la dua­li­té du monde réap­pa­raît. L'ange est le nom qui pour­rait être don­né à l'absence contre laquelle se bat Christian Monginot, l'absence ou le néant ou le vide ou le non-sens dans sa lutte à trou­ver du sens à la vie. Le poème est alors la trace  de cette bataille, le poète est en per­ma­nence sur la corde raide. Poésie méta­phy­sique donc, dif­fi­cile à suivre dans sa ten­ta­tive d'approche du réel. Ce qu'écrit Christian Monginot, c'est l'étrangeté d'être au monde : "Toi, un dehors t'est don­né, un corps, un voyage, /​ L'intimité de la pous­sière, une vie ; /​/​ Tu ne peux plus entrer ni sor­tir, /​ Juste écrire…" (p 49). L'horizon annon­cé par le titre du recueil  n'apparaît que dans un poème aus­si inti­tu­lé Horizon mais c'est pour sou­li­gner l'attente ("Dans la pénombre où tu t'attends")  et le poète le dit lon­gue­ment : "Ta ligne au loin, /​ Ombre et lumière, /​ Le long de laquelle s'enfuit /​ Cette pointe de vide à quoi se résume /​ La maigre paix de n'être rien, /​ Dessine  comme un  prin­cipe de nudi­té, /​ Aussi pré­cis et strict que le pre­mier…" (pp 50-51). L'écriture est alors "Lettre d'un désir vide jetée vers toi par l'horizon"  (p 78). Le poète n'est "qu'un trou de parole dans l'être" (p 89). Mais s'il n'y avait qu'un  seul poème à rete­nir de ce recueil, un seul poème qui résume admi­ra­ble­ment la démarche de Monginot en ce qu'elle abou­tit, ce serait Secret (pp 105-106).

On appré­cie­ra ou non cette poé­sie dont il faut remar­quer l'aspect obses­sion­nel et répé­ti­tif, mais elle a le mérite d'être. Car la langue est malade. Le dit de l'horizon est l'exact oppo­sé des délires tech­no­cra­tiques des experts, des éco­no­mistes bien en cour et des poli­tiques au pou­voir. Mais peut-être est-il vain de vou­loir par­ler de ce livre ?

*

 

Les livres des Éditions L'Herbe qui tremble peuvent se trou­ver dans les bonnes librai­ries et on peut com­man­der direc­te­ment chez l'éditeur (25 rue Pradier. 75019 PARIS) ou sur le site www​.lher​be​qui​tremble​.fr.

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

X