> Fil de lectures de Marie Stoltz : Hennart, Laranco, Corbusier, Maxence, Bazy, Wasselin, Kijno

Fil de lectures de Marie Stoltz : Hennart, Laranco, Corbusier, Maxence, Bazy, Wasselin, Kijno

Par |2018-10-16T16:28:26+00:00 11 juillet 2015|Catégories : Critiques|

 

 

Chez Rougerie, il est fré­quent de lire de grands poètes et de grands livres. C’est même l’une des mines d’or de la poé­sie contem­po­raine. Et ici, de mon point de vue et pour ma part, ne connais­sant pas Marcel Hennart avant cette lec­ture, une vraie décou­verte (bien que ce soit le onzième livre de ce poète édi­té ici). La gra­vi­té du sable… quel titre, n’est-ce pas ? Une forte conci­sion qui dit déjà beau­coup au sujet d’une œuvre.

Atlantide pas tel­le­ment loin­taine, ni dif­fé­rente, où rebâ­tir un monde aux cata­clysmes iden­tiques.

p. 29

Ce pre­mier ensemble, La gra­vi­té du sable , est sui­vi d’un deuxième, De jas­min et de lumière, com­po­sé pour sa part en sept par­ties, évo­quant l’Espagne pas­sion­née de Hennart, et cor­res­pon­dant à la notion de « jar­din » poé­tique à laquelle les édi­tions Rougerie aiment à se réfé­rer.

Dans sa pré­face, Marc Dugardin signale que ces poèmes sont inédits, occa­sion de dire com­bien la mai­son Rougerie est lieu de fidé­li­tés en ami­tiés.

Dix ans après la dis­pa­ri­tion de Marcel Hennart, ce livre est un bel hom­mage à une poé­sie de toute beau­té, au regard pro­fond et acé­ré por­té sur notre ou nos monde (s). Un livre dont il faut espé­rer qu’il condui­ra, comme c’est le cas en ce qui me concerne, à faire décou­vrir l’œuvre de ce poète à de nom­breux nou­veaux lec­teurs.

 

une voix
le mur­mure du vent est plus fort
et ce n’est pas lui
que je veux écou­ter aujourd’hui

p. 36

 

Marcel Hennart, La gra­vi­té du sable, sui­vi de De jas­min et de lumière, pré­face de Marc Dugardin, Rougerie, 2015, 70 pages, 13 €

 

 

Autre sur­pre­nante décou­verte que celle de la poé­sie de Patricia Laranco, que je ne connais­sais pas non plus avant lec­ture de cette antho­lo­gie parue dans la col­lec­tion « Poètes trop effa­cés » du Nouvel Athanor. C’est du reste l’objet de cette col­lec­tion de nous faire décou­vrir des voix plus dis­crètes que d’autres. C’est aus­si un lieu de convic­tions édi­to­riales et poé­tiques, son chef d’orchestre Jean-Luc Maxence n’hésitant pas à écrire ce qu’il pense (en pré­face) du « milieu » contem­po­rain de la poé­sie. Il arrive que cela décoiffe un peu. Comme à défendre avec force la poé­sie de Patricia Laranco, « brute de décof­frage, comme une pierre volon­tai­re­ment non taillée par déses­poir » ; avec force, et avec rai­son :

(…)

Il se crée une sourde et dense glo­ba­li­té
un tis­su consti­tué des pré­sences et des sons
de toutes les opa­ci­tés rieuses
    du monde :
Murs cré­pus­cu­laires – draps
me pal­pant de leur houle
Arbres secouant leur pous­sière dans la brise
Briques à la res­pi­ra­tion oppres­sée
jaillis­se­ment de la haute muraille du ciel
Trainaillements de pas incon­nus sur le sol…
Je suis sur le lieu géo­mé­trique du soir.

p. 20

Outre quelques inédits en sa clô­ture, le livre est décou­pé en deux par­ties, une antho­lo­gie tout d’abord ; puis une par­tie « Présence en revues » dont la rai­son d’être est peut-être de rendre une forme d’hommage à ces revues com­bat­tantes qui, par-delà toutes les indif­fé­rences, défendent et font être des poètes. On lira donc ici des poèmes parus dans Résurrection, Poésie sur Seine, Jointure, Diérèse et les Cahiers du Sens. Espérons que ce sera bien­tôt aus­si le cas dans Recours au Poème. Car il faut être (aujourd’hui) poète de belle âme et être humain de rec­ti­tude pour oser un tel hom­mage à la figure d’Ananda Devi (p.83). À lire, ce poème et ce livre.

Patricia Laranco. Portrait, antho­lo­gie et biblio­gra­phie, col­lec­tion POètes trop effa­cés, Le Nouvel Athanor, 2015, 100 pages, 15 €

 

 

Autre bel édi­teur, Yves Namur en son superbe Taillis Pré, et − là aus­si − son cata­logue d’amitiés et de fra­ter­ni­té humaine tis­sé au fil des ans et des recueils. Et grande joie de retrou­ver les mots du poète Jean-Marie Corbusier, depuis peu archi­tecte belge du Journal des Poètes, depuis la dis­pa­ri­tion du regret­té Jean-Luc Wauthier. Des mots qui disent :

 

Masque de givre
une voix claire sou­dain
par-ci par-là

                               blanc sec

caho­tant

je tire les mots
               je ferme l’angle

p. 127

 

La lampe d’hiver, accom­pa­gné d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge, ce sont ces poèmes-là, ceux qui brillent au plus pro­fond de nous – lumière que nous oublions de voir, sou­vent. La pré­sence de ce qui est.

Ce mot encore inha­bi­té tire du froid et de l’ombre sur un pli d’air oublié

p.16

La poé­sie de Jean-Marie Corbusier est poé­sie pro­fonde, dans la lignée des poètes qui voient. Et ce n’est pas rien. Même si « nous sommes et ne sommes pas ».

Car :

Nous n’allons que vers ce qui se doit

p. 33

Jean-Marie Corbusier, La lampe d’hiver, Le Taillis Pré, 2015, 130 pages, 12 €

Chez Recours au Poème édi­teurs, Jean-Marie Corbusier a publié :
Georges Perros/​Un pas en avant de la mort, col­lec­tion L’Atelier du Poème, 2014

 

 

Avec ce nou­veau livre, Psychanalyse et poé­sie contem­po­raine, Jean-Luc Maxence pro­longe d’une cer­taine façon son essai paru en 2014 chez Seghers (Au tour­nant du siècle. Regard cri­tique sur la poé­sie contem­po­raine fran­çaise). Prolongement et angle d’attaque nou­veau, les deux en un. Sauf qu’ici, ce n’est pas sim­ple­ment de « pano­ra­ma » de la poé­sie actuelle dont il s’agit mais d’une sorte de « sirène d’alarme » (tran­quille­ment écrite), avec laquelle nous ne serons pas en désac­cord, concer­nant la « menace de psy­cho­né­vrose géné­rale » qui pèse sur nos épaules de riches (col­lec­ti­ve­ment) du monde actuel. Mais peut-être même que le temps des alarmes et des menaces est déjà dépas­sé. À l’évidence, et nous le pen­sons pro­fon­dé­ment, la poé­sie, en tant que lieu inté­rieur d’être de ce qui est en nous, porte en elle une réponse révo­lu­tion­naire à ce qui se trame dans les mondes exté­rieurs et tra­vaille à s’immiscer en nous. D’un cer­tain point de vue, c’est de cette réponse, ici liée à la psy­cha­na­lyse jun­guienne, dont Maxence nous entre­tient dans cet essai revi­go­rant. On croi­se­ra en ces pages : Yves Martin, Yves Bonnefoy, Bernard Noël, Franck Venaille, Jean-Pierre Duprey, Breton, Crevel, Gracq, Bauchau, Deguy, Bataille, Christian Prigent, Henri Deluy, André Laude (liste incom­plète)… et de lire les divers cha­pitres de ce livre, d’être titillée par eux, conduit très cer­tai­ne­ment la lec­trice à s’interroger, ain­si que le fait Maxence : « Aurions-nous tous, au cours de notre vie, une Gradiva qui nous séduit au ren­dez-vous de l’imaginaire ? ». Car le poète/​auteur d’essai/éditeur/psychanalyste jungien/​what else ? le dit avec convic­tion : « Au fond, en ces temps d’apocalypse réelle ou fan­tas­ma­tique, il n’existe peut-être que deux moyens de se déli­vrer de ses dra­gons sor­tis tout vifs des abysses de l’inconscient per­son­nel ou col­lec­tif, deux échap­pées belles à la rigueur pra­ti­cables : l’épreuve ana­ly­tique et la poé­sie ». J’ajouterais pour ma part, ce fait tout simple que nous sommes des êtres pour la mort.  

Jean-Luc Maxence, Psychanalyse et poé­sie contem­po­raine, Le Castor Astral, 2015, 155 pages, 14 €

 

 

 

Appartenons-nous tous à Auschwitz ? C’est d’une cer­taine manière la ques­tion posée par ce livre, ques­tion à laquelle le poète et le livre apportent réponse par le simple fait de poser ques­tion :

 

Le four, c’est ma mère, mon père, et mon frère.
La machine m’a lié à ma famille
Le four, c’est moi.

 

Écoutons Guillaume Vissac en son avant-pro­pos :

« 1771 grains de cendres échap­pés des fours cré­ma­toires. 1771, c’est le nombre total de mots qui com­posent ce poème, c’est la durée de l’averse de neige sous les hautes che­mi­nées des fours. Le long d’une prose car­bo­ni­sée, comme l’écrit Michel Host, Didier Bazy com­pose, la mine sur le papier, un poème de tai­seux tout au silence, au nerf, à l’économie, aux absences et aux maux. C’est un poème qui se lit en rou­leau, exac­te­ment comme lorsqu’on dit d’un corps qu’il en est arri­vé au bout. C’est un tes­ta­ment dit dans la pous­sière, dans le ver­tige de l’alcool, dans l’épaule encas­trée à même le mur et le ciment et la déses­pé­rance. Confrontée à l’espace concen­tra­tion­naire le plus cruel, plon­gé dans l’enfer sou­ter­rain de la machine à démem­brer l’âme et le corps (elle n’a pas de visage, cette machine, mais tout le monde la connaît), il n’y a plus guère que le lan­gage qui puisse offrir une alter­na­tive à la noir­ceur et à l’anesthésie. Cette langue prend la forme de cendres : rési­dus de matière en sus­pen­sion, jadis incan­des­cente, à pré­sent cal­ci­née, témoin d’une flamme encore pré­sente. »

C’est dit.

Le texte est accom­pa­gné de somp­tueuses toiles de Pascal Blanchard, fai­sant de ce livre numé­rique un livre numé­rique d’art comme nous les aimons chez Recours au Poème édi­teurs.

Didier Bazy, Cendres. Toiles de Pascal Blanchard, lec­ture de Jean-Claude Mathon, post­face de Michel Host, Publie​.net, 2015, 40 pages, 2,99 €. La page du livre : cli­quez.

 

 

12 poèmes de Lucien Wasselin arti­cu­lés autour de 12 pein­tures ori­gi­nales de Kijno sur papier noir, offertes par le peintre au poète lors de leur der­nière ren­contre, en 2012, et réa­li­sées pour accom­pa­gner chaque poème. Une œuvre en com­pli­ci­té entre peintre et poète, dans une tra­di­tion que l’on aime à retrou­ver en ce début de mil­lé­naire. Écoutons François Xavier, édi­teur et pré­fa­cier de ce très beau livre :

« Hagiographie miné­rale en tes­ta­ment poé­tique, ces balises doivent être lues dans le sou­ve­nir joyeux d’un homme-météore qui flam­ba avec ses pin­ceaux les aurores indus­trielles de nos contem­po­rains pour ten­ter de leur faire rele­ver la tête. Conscient que le monde se meurt de lai­deur, Ladislas Kijno vou­lait réen­chan­ter le quo­ti­dien, pro­je­tant à ses débuts ses toiles sur les murs du vil­lage, sur les routes, dans la forêt, impor­tant ses formes et ses cou­leurs dans les écoles, ten­tant vaille que vaille d’interconnecter les êtres humains entre eux sous la ban­nière étoi­lée de la pein­ture ».

Un bien beau livre de poètes/​peintres, et un bel hom­mage à l’œuvre de Kijno, dans une superbe édi­tion.

 

Lucien Wasselin, Balises. Ladislas Kijno. Collection La biblio­thèque d’Orphée, édi­tions du Littéraire, 2014, sp, np.

Chez Recours au Poème édi­teurs, Lucien Wasselin a publié :
Aragon/​La fin et la forme, col­lec­tion L’Atelier du Poème, 2014.

 

 

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