> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (3). Réponses de Lucien Wasselin

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (3). Réponses de Lucien Wasselin

Par |2018-10-15T17:09:16+00:00 21 juin 2015|Catégories : Chroniques|

 

1 – Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (nous vous « auto­ri­sons » à ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

            Cette idée me convient si l'on accorde au mot poli­tique son sens éty­mo­lo­gique (qui vient du latin poli­ti­cus et du grec ancien -que je n'arrive pas à trans­crire sur mon ordi­na­teur- et qui signi­fie en bon fran­çais qui a rap­port à la cité et aux affaires publiques). Il va de soi que je méprise les poli­ti­ciens et la vile poli­ti­caille­rie… Et si l'on accorde au mot méta-poé­tique (for­gé pour l'occasion, me semble-t-il ?) un sens paral­lèle à celui don­né tra­di­tion­nel­le­ment au mot méta­phy­sique à par­tir de la com­pi­la­tion des écrits d'Aristote ( = qui vient après la phy­sique)… Méta-poé­tique donc : ce qui vient après la poé­tique qui n'est que l'ensemble des règles et  des formes qu'imposent l'usage et l'idéologie domi­nante à ceux qui veulent faire œuvre de poète (du poète du dimanche au poète recon­nu et encen­sé par la socié­té…) Je n'oublie pas ces mots pro­non­cés par Aragon, le 23 avril 1959 à la Mutualité à Paris : "Je ne me laisse pas can­ton­ner à une forme, puisque en aucun cas je ne consi­dère la forme comme une fin, mais comme un moyen, et ce qui m'importe, c'est de don­ner por­tée à ce que je dis, en tenant compte des varia­tions qui inter­viennent dans les facul­tés de ceux à qui je m'adresse…" 1 La poé­sie doit contri­buer à chan­ger le monde, elle est donc une action… Ces vers, extraits du poème La poé­sie est une arme char­gée de futur, de Gabriel Celaya m'accompagnent depuis tou­jours : "Maudite la poé­sie qui fut conçue comme un luxe /​ Culturel par tous les neutres /​ Ceux qui font la sourde oreille, ceux qui gardent les mains propres, /​ Maudite soit la poé­sie dont pas un mot /​ Ne s'engage, s'engage et com­pro­mette".

 

1. Aragon, Il faut appe­ler les choses par leur nom. In J'abats mon jeu. Co-édi­tion Les Lettres fran­çaises-Mercure de France, Paris, 1992, pp 166-167.

 

 

2 – « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

            J'avais oublié l'existence de cette for­mule d'Hölderlin ! Il sem­ble­rait que ces mots tra­duisent une vision hégé­lienne du chan­ge­ment où toute action pro­voque son contraire ; ce qui serait une "belle idée dia­lec­tique" affirment cer­tains pour mieux mettre en pièces le rai­son­ne­ment d'Hölderlin : car la dia­lec­tique ne s'arrête pas à la néga­tion de la néga­tion puisqu'un qua­trième temps exis­te­rait… Mais foin de phi­lo­so­phie car je ne suis pas un spé­cia­liste. Je pré­fère reve­nir à Aragon qui cite Philippe-Auguste Jeanron en exergue de son Épilogue des Communistes : "L'avenir, la vic­toire et le repos ne nous appar­tiennent pas. Nous n'avons à nous que la défaite d'hier et la lutte de demain". On peut aus­si (re)lire Thomas Kuhn qui explique les révo­lu­tions scien­ti­fiques par un chan­ge­ment de para­digme, le nou­veau para­digme n'étant opé­ra­toire que le temps de ren­con­trer une ano­ma­lie externe qui ne trouve pas d'explication dans le nou­veau cadre concep­tuel… Alors oui, dans le cadre de cette réflexion, l'affirmation d'Hölderlin me paraît tou­jours d'actualité. Il faut donc être vigi­lant, rien n'est jamais acquis à l'homme, les solu­tions ne sont pas éter­nelles : seule la lutte est éter­nelle !

 

 

 

3 – « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

            Je répon­drai à côté de la ques­tion, juste à côté. Les maîtres du monde, les don­neurs d'ordres comme on dit (même pas des poli­tiques, mais des mar­chands, des ban­quiers, des bou­ti­quiers d'envergure !) ont fait en sorte (avec la com­pli­ci­té de leurs laquais que sont les poli­tiques) de décer­ve­ler le consom­ma­teur : plus les reve­nus de ce der­nier sont faibles, plus il désire les biens qui sont sur le mar­ché et bien sou­vent inutiles ou fri­voles. Le pain passe après (il y a des asso­cia­tions cari­ta­tives pour dis­tri­buer gra­tui­te­ment les sur­plus ali­men­taires !) Et la poé­sie passe après le pain. C'est-à-dire qu'elle n'est jamais res­ser­vie. Pourquoi le serait-elle puisque la télé est poé­tique, le der­nier chan­teur à la mode dégou­li­nant de poé­sie comme tout cou­cher de soleil qui se res­pecte ?

 

                         

4 – Dans L'école de la poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

            Ramper ou se battre… J'essaie de res­ter debout (là encore, je me sou­viens de ces mots, de Dolores Ibárruri cette fois : "Mieux vaut mou­rir debout que de vivre à genoux".) Ce qui implique de se battre car on perd à coup sûr si l'on ne se bat pas. Gagne-t-on ? Pas sûr ; mais au moins on aura essayé, même si les forces en face de nous dis­posent de moyens que nous n'avons pas (capi­taux, contrôle de la presse écrite et audio­vi­suelle dans sa grande majo­ri­té, etc). L'hydre ban­caire contrôle tout…

 

 

5 – Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

            Si Heidegger a bien repris l'expression, la pri­meur en revient à Hölderlin qui l'a for­mu­lée ain­si "Pourquoi des poètes en temps de crise (déjà !) ou de détresse (selon les tra­duc­tions) ?" Nous vivons une époque de confu­sion : dans le grand nombre de ceux qui se pré­tendent poètes, peut-être y en aura-t-il quelques-uns qui pen­se­ront la crise /​ les crises (celle du lan­gage, celle du rap­port au monde, celle de l'économie, celle de la poli­tique…) ? Et appor­te­ront un peu de clar­té ? Il est remar­quable que dans l'Histoire ce soit aux époques de crise que la poé­sie ait été la plus popu­laire. La poli­tique (subor­don­née à l'économisme ambiant) est deve­nue une machine à broyer l'espérance, à broyer les citoyens qu'elle oppose arti­fi­ciel­le­ment (les hommes aux femmes, les jeunes aux vieux, les chô­meurs aux tra­vailleurs, les manuels aux intel­lec­tuels, les croyants aux athées, etc) alors que la véri­table oppo­si­tion réside dans la divi­sion de la socié­té en classes. L'heure n'est pas à la rési­gna­tion qu'appellent de leurs vœux les maîtres du monde… Il n'est pas éton­nant qu'Aragon, dans ce qui sera son der­nier recueil, Les Adieux, ait inti­tu­lé un poème "Hölderlin". J'y relève ces vers : "Je t'appelle à mon secours dans l'épais taillis du siècle /​ Donne-moi ta main long­temps pour écou­ter le silence" et "Cette flamme à trans­for­mer l'homme" qui s'oppose quelque peu à ces jeunes qui "poussent du pied sans y pen­ser les der­nières braises /​ Maintenant tout est clair qui fut téné­breux /​ Et mani­feste au ren­dez-vous que jamais ne vien­dra per­sonne". Nous reste alors à trans­mettre, en toute luci­di­té, le flam­beau…

 

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