> Au ressac, au ressaut de Roger Lesgards

Au ressac, au ressaut de Roger Lesgards

Par | 2018-06-21T01:08:08+00:00 6 janvier 2014|Catégories : Blog|

  Que peut-on deman­der à la poé­sie en ce monde qui n'en veut pas parce qu'elle ne génère pas de pro­fit dans le petit monde de l'édition indus­trielle ? Roger Lesgards est  clair, il écrit qu'elle " dénonce le crime /​ Que contre elle attentent /​ Ici, par­tout, tou­jours, /​ Les Efficaces, les Ingénieux, les Actuaires…" Faut-il le rap­pe­ler ( ou l'apprendre au lec­teur comme je l'ai appris en consul­tant le dic­tion­naire car j'ignorais ce terme), un actuaire est un "spé­cia­liste du cal­cul des pro­ba­bi­li­tés et de la sta­tis­tique appli­qués aux ques­tions d'assurance, de finance et de pré­voyance sociale ". Bref, l'un de ces brillants pro­fes­sion­nels pour qui l'homme coûte tou­jours trop cher à la socié­té, n'est qu'une larve tout juste bonne à pres­su­rer par l'impôt, les taxes, les fac­tures, les rede­vances (et j'en passe !), une créa­ture qui ne doit rien coû­ter mais rap­por­ter !

    Quel est le point com­mun entre les poèmes de ces huit ensembles qui com­posent le recueil de Roger Lesgards ? Sans doute un huma­nisme à l'exact oppo­sé du consu­mé­risme et du triomphe de la mar­chan­dise qui sont les carac­té­ris­tiques de la socié­té qui nous est impo­sée… Et dans ce cadre, la culture (la poé­sie et la pein­ture tout par­ti­cu­liè­re­ment) et les sen­ti­ments sim­ple­ment humains deviennent une forme de résis­tance face à la médio­cra­ti­sa­tion géné­ra­li­sée et à la finan­cia­ri­sa­tion de tout ce qui nous entoure. C'est ce que je lis dans ces poèmes.

    L'homme n'est pas seule­ment une pièce du méca­no éco­no­mique. L'homme n'est pas qu'un pro­duc­teur de mar­chan­dises, qu'un consom­ma­teur de mar­chan­dises, son corps n'est pas une réserve d'organes à pro­po­ser à ceux qui ont les moyens de les ache­ter. C'est une espèce de chair et de sang, une espèce dépo­si­taire (à titre tem­po­raire) de la vie et de la réflexion cri­tique. Les poèmes de Roger Lesgards le rap­pellent au lec­teur et mettent en évi­dence cette véri­té certes oubliée mais qui a un bel ave­nir : il faut remettre l'homme au cœur du sys­tème, d'un sys­tème dont l'économie n'est qu'un aspect.

    L'amour, la mort (l'irrémédiable), l'enfance tiennent une large place dans ce livre… Cela prend dif­fé­rentes formes : célé­bra­tion avouée qui dit tout en peu de mots  (" Vole vole ma somp­tueuse /​/​ Déjà le Vulgaire s'époumone "), évo­ca­tions pudiques et rete­nues de la dis­pa­ri­tion de proches. Il y a ain­si des vers poi­gnants comme ceux-ci : " La moindre des poli­tesses /​ nulle part apprise /​ est de savoir dou­ce­ment s'éloigner /​ de n'être plus qu'une sil­houette sur le che­min de halage "… Ailleurs l'évocation s'élève de l'intime à l'universel : " Ce fut un homme en sabots /​ un homme de la terre /​ […] /​ des vêlages à minuit /​ de la fami­lia­ri­té avec la mort ". C'est là que l'écriture de Roger Lesgards est la meilleure : dans le dénue­ment, dans la sim­pli­ci­té, dans la lumière… Ailleurs, je reste dans l'expectative devant ces proses savantes ou trouées de blancs : même si j'en recon­nais l'élégance et la signi­fi­ca­tion, je reste atta­ché à des écri­tures plus cis­ter­ciennes. Vieilles habi­tudes prises à trop lire les poètes ? Reste la suite " À quelques peintres ". Quatre poèmes pour quatre peintres : Jean Bazaine, Olivier Debré et Zao Wou-Ki… et le géor­gien Pirosmanachvili (qui appar­tient lar­ge­ment au XIXème siècle) dont je ne dirai rien puisque je ne connais pas son œuvre même si je sais quelques anec­dotes… J'ai beau­coup aimé les poèmes de Roger Lesgards sur ces trois peintres et leur écri­ture poin­tilleuse et lyrique. Mais je m'interroge : certes, la pein­ture peut être une arme diri­gée contre le libé­ra­lisme éco­no­mique mais à voir la spé­cu­la­tion qui empri­sonne les œuvres, il y a lieu de se poser des ques­tions.

    J'ai rele­vé (p 27) ce frag­ment de vers " … le fou désir de durer " ; s'agit-il d'une évo­ca­tion (invo­lon­taire ?) du recueil de Paul Éluard, Le dur désir de durer ?  Question qui ouvre de mul­tiples pers­pec­tives quant à la lec­ture des poèmes de Roger Lesgards…

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