> François Xavier, L’irréparable

François Xavier, L’irréparable

Par |2018-10-19T19:53:10+00:00 15 mars 2015|Catégories : Critiques|

L'irréparable est un long poème qui court sur plus de 50 pages. Dans sa pré­face, un modèle d'érudition, Pierre Brunel place ce poème sous le signe de Baudelaire. Comment lire L'irréparable après cette approche pré­cise et exem­plaire alors que le livre attend sur ma table de tra­vail ? Mais on ne lit jamais un livre ex nihi­lo : toute lec­ture s'enracine dans une his­toire propre au lec­teur ou dans l'aspect du livre ; peut-être faut-il ici com­men­cer par s'intéresser à ce que dit Brunel ? L'irréparable est le titre d'un poème des Fleurs du Mal mais ces mots, l'irréparable, appa­raissent aus­si dans deux vers de l'un des quin­tils qui le com­posent. Hasard ? Le pre­mier vers du Vin de l'assassin sert, à une majus­cule près, d'exergue au poème de François Xavier ; hasard encore ? À l'Adorable sor­cière du Vin de l'assassin, répond la vieille et butée sor­cière du poème de François Xavier. Hasard tou­jours ? Que dire encore du jeu d'échos entre les deux ouvrages quant à l'adjectif libre : "Me voi­là libre et soli­taire" fait dire Baudelaire à son assas­sin tan­dis que François Xavier s'exclame "Je suis libre" ou "Nous ram­pe­rons dans les draps tem­pé­rés vers /​ Les assises du monde, enfin libres !" Mais, au-delà de cette brève étude com­pa­ra­tive, il faut lais­ser la parole à Pierre Brunel : "Une telle dua­li­té se retrouve dans le jeu infi­ni­ment com­plexe de L'irréparable de François Xavier"

 

    L'écriture de François Xavier est très en prise avec le corps (ongles, peau, poings, ten­dons, biceps, poi­gnets, muqueuses, hanche, jambes, oreilles…) : ce voca­bu­laire ne manque d'attirer l'attention du lec­teur sur ce qui est, peut-être, le thème de ce poème. Ce serait donc à une explo­ra­tion poin­tilleuse et conti­nue de la fusion entre deux corps amou­reux, de l'acte sexuel que se livre­rait François Xavier car le poète écrit son amour "pour savoir de quoi il s'agit". "Le poème n'est pas éro­tique" pro­clame-t-il ; mal­gré les appa­rences serait-on ten­té d'ajouter. Effectivement, François Xavier ne chante pas le plai­sir des sens mais il met en scène l'évolution des corps amou­reux, le temps pas­sant et, sur­tout, il écrit ce qui se passe dans sa tête. Le poème devient alors une machine à pen­ser : pour preuve, cette remarque qui occupe presque une strophe, "En me tour­nant le dos tu abdiques /​ Reconnais ta faille fron­tière sépa­rant /​ Deux corps anta­go­nistes pour m'offrir /​ Ton Nouveau monde à explo­rer /​ -cul fémi­nin les yeux ouverts". Comment s'étonner alors que le poème se trans­forme comme en une longue logor­rhée à l'image de l'écoulement des sucs amou­reux ? Mais la machine à pen­ser fonc­tionne à plein régime : "Mais suis-je réel­le­ment libre si je ne sus­pends  /​ Ma dépen­dance ni ne brise mes chaînes /​ Pour quit­ter la pri­son d'Amour ?" ou "Te tuer pour enfin exis­ter dans l'innommable /​ Et réus­sir à me suf­fire à moi-même…" La vision se fait cos­mique : "Ta lune énu­clée est mon cos­mos sans gra­vi­té /​ Ni attrac­tion – trou noir en sanc­tuaire /​ Glaise en attente de rythme".

 

    Mais le lec­teur atten­tif relè­ve­ra quelques détails qui se greffent habi­le­ment sur la  des­crip­tion du rap­port amou­reux mais qui ren­voient à la vie pri­vée et aux publi­ca­tions de François Xavier. Comment com­prendre ces vers "… le désastre /​  Se maté­ria­lise en char­nier des pos­sibles /​ Velickovic y gra­va quatre arrê­tés /​ Définitifs  comme autant de stig­mates" sans savoir que le peintre et le poète sont à l'origine d'un livre de biblio­phi­lie (tiré à 30 exem­plaires) inti­tu­lé jus­te­ment Le char­nier des pos­sibles qui pré­sente les quatre des­sins de Velickovic sous forme d'estampes ? Comment com­prendre ces autres vers : "… ton sein /​ Froissé nargue Kijno tout aus­si brû­lé…" sans savoir que François Xavier a écrit Kijno e(s)t l'art d'aimer  et Le Berceau de Phénicie (autre livre d'artiste enlu­mi­né de deux façons dif­fé­rentes par Kijno) ? "La baie d'Agay" qui enjambe deux vers rap­pelle que le poète est né à Saint-Raphaël dont Agay est un lieu-dit… Pour ne citer que ces indices… Le lec­teur l'aura com­pris, François Xavier s'engage dans ce poème dont il dit qu'il est "l'unique pos­si­bi­li­té /​ De trai­ter du pro­blème de l'attachement".

Lucien Wasselin a publié Aragon/​La fin et la forme chez Recours au Poème édi­teurs

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