> Jacques VACHÉ : “Lettres de guerre, 1915-1918”.

Jacques VACHÉ : “Lettres de guerre, 1915-1918”.

Par |2018-08-30T17:05:07+00:00 5 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Philippe Pigeard a réuni un cer­tain nombre de lettres de guerre de Jacques Vaché pour les dire sur scène (avec “gron­de­ments et fusées éclai­rantes”), dans une pièce inti­tu­lée “Dans le sillage du météore désin­volte”, titre repris ici pour ce livre… Jacques Vaché fut bien un météore car il est un écri­vain sans œuvre véri­table puisqu’il meurt en 1919 alors qu’il était né en 1896. L’histoire lit­té­raire a rete­nu son nom pour l’influence qu’il eut sur les sur­réa­listes et André Breton en par­ti­cu­lier.. Mais cela ne va pas sans un cer­tain contre­sens : Vaché est réduit à une image, celle d’un “dan­dy des tran­chées”. Dans sa pré­face à ce livre, Philippe Pigeard s’emploie à retra­cer une image vraie de Jacques Vaché, une image qui n’aurait rien à voir avec les cli­chés com­plai­sam­ment répan­dus : “Jacques Vaché est une illu­sion d’optique”, affirme-t-il…

Il est para­doxal de publier aujourd’hui ses lettres de guerre (il fut mobi­li­sé en août 1914) alors qu’il était paci­fiste et que dans sa jeu­nesse il fut connu pour sa haine de l’armée. Il est deve­nu un per­son­nage de légende pour ce qu’en ont dit André Breton et Théodore Fraenkel que Vaché ren­contre en jan­vier 1916. La lettre à Louis Aragon (du 7 août 1918) est un bel exemple de la dif­fi­cul­té à lire les mis­sives de Jacques Vaché : les notes de Philippe Pigeard éclairent sen­si­ble­ment le texte. Ainsi à pro­pos des poèmes qu’Aragon avait envoyés à Vaché, de la col­la­bo­ra­tion d’Apollinaire à la revue “La Baïonnette”, des “mouches plein le soleil”, expres­sion qu’Aragon emploie dans une lettre pos­té­rieure adres­sée à André Breton (le 1er juin 1919). Et Philippe Pigeard fait de même pour tous les pas­sages obs­curs des lettres de Vaché…

Il est à remar­quer que, selon les des­ti­na­taires de ses lettres (famille proche ou plus éloi­gnée, mar­raine de guerre ou rela­tions lit­té­raires), Vaché change de ton et de signa­ture. Dans les lettres à ses parents, curieu­se­ment Jacques Vaché ne fait pas preuve d’anti-militarisme, au contraire, il semble s’adapter à la guerre et il cri­tique vio­lem­ment “ces vieux réser­vistes, ouvriers plus ou moins inté­res­sants, sales, et ivrognes, qui ne font que gro­gner contre tout et tous, et qui en somme ont un esprit inquié­tant – C’est à se deman­der si on les tien­dra durant une autre cam­pagne d’hiver” (lettre à sa mère, du 12 juillet 1915). Tous les cli­chés y sont : est-ce dû à la cen­sure mili­taire avec laquelle il faut ruser ou l’expression per­son­nelle de Vaché ? Dans une lettre à son père (du 17 août 1915), on est éton­né des livres deman­dés par Jacques Vaché : rien que du conve­nu (Lamennais et Lamartine, entre autres !). On est aus­si éton­né de ce que la cen­sure laisse pas­ser : Vaché décrit pré­ci­sé­ment, cro­quis à l’appui, son arme­ment (il est vrai qu’il ne s’agit pas de plans pré­cis per­met­tant la fabri­ca­tion…) Dans les lettres à sa mère, le lec­teur remarque une demande récur­rente : l’argent ; voi­là qui en dit long sur l’ordinaire du sol­dat au front.

Mais le plus inté­res­sant réside dans la dif­fé­rence de ton. Autant Jacques Vaché veut ras­su­rer sa mère et son père sur sa situa­tion, autant dans une lettre à Jean Sarment (un ami d’enfance) que dans ses lettres à son cou­sin et sa tante, il fait part de ses inquié­tudes, de sa crainte de perdre la vie… Il écrit à sa tante : “C’est – je ne l’ai pas écrit à la mai­son, tu penses – l’endroit le plus dan­ge­reux de tout le front”… Mais un autre aspect de la per­son­na­li­té de Jacques Vaché trans­pa­raît dans ces lettres : la légende du dan­dy des tran­chées n’est peut-être due qu’à sa volon­té de soi­gner son appa­rence et aux soins qu’il apporte à se raser, à ne pas être un “poi­lu clas­sique pouilleux et hir­sute”. Si jusqu’au 4 octobre 1915, il semble se faire à la guerre -avec les limites pré­cé­dem­ment signa­lées- et à la vie dans les tran­chées, dans sa lettre à sa mère en date du 9 octobre 1915, il se révolte contre la bou­che­rie qu’est cette guerre, le mot bou­che­rie revient d’ailleurs dans sa lettre à Jean Sarment du 22 novembre 1915… Dans ses lettres à André Breton, à Théodore Fraenkel et à Louis Aragon, c’est un autre Vaché qui appa­raît, un Vaché qui, s’il donne de ses nou­velles de sol­dat, est plus pré­oc­cu­pé de lit­té­ra­ture, n’hésite pas à cri­ti­quer le com­por­te­ment de cer­tains hommes de lettres et manie ses concep­tions per­son­nelles comme l’umour. Il est à noter que s’il signe sim­ple­ment Jacques ou Jack ses lettres aux proches (dont sa mar­raine de guerre qui trace de Jacques Vaché, dans son témoi­gnage de 1992, un por­trait qui ne cor­res­pond pas à l’image qui en cir­cule encore mais de quelqu’un sur la réserve), il signe ses lettres à ses amis sur­réa­listes Jacques Tristan Hylar

Si le témoi­gnage sur la guerre et la vie dans les tran­chées est clair dans ces lettres, en par­ti­cu­lier dans celle du 8 sep­tembre 1916 (à Jeanne Derrien) dont il faut ici citer un long pas­sage : “… – des tran­chées des trous, des bosses – des mouches – du bruit – des odeurs hor­ribles des trous encore – des fils de fer – de la terre dans le cou – Une énorme cha­leur qui tombe d’aplomb sur le crâne – Des nuits pro­di­gieuses – pleines de fusées et d’étoiles, ponc­tuées d’éclatements divers – grouillante d’ombres sus­pectes et de rats fami­liers man­geurs de cadavres – Du bruit encore, des explo­sions stu­pé­fiantes, des hur­le­ments ignobles – …”, l’amateur de poé­sie ne sera pas sans pen­ser, à la lec­ture de ce frag­ment, à des poèmes de Louis Aragon, de Thomas Owen ou de Siegfried Sassoon… Du pre­mier, ces vers extraits d’un poème inti­tu­lé “La guerre et ce qui s’en sui­vit” qu’on trouve dans Le Roman inache­vé : “On s’énerve tou­jours quand la manœuvre dure /​ Et qu’au-dessus de vous éclatent les fusées”, de Thomas Owen, ceux-ci “Les fusées basses retombent, brouillent notre sou­ve­nir du saillant… /​ Inquiètes du silence les sen­ti­nelles chu­chotent, curieuses, ner­veuses, /​ Mais rien ne se passe.” 1, ou enfin de Siegfred Sassoon “La mort avait pour­ri l’endroit ; des jambes vertes, gauches, /​ Balancées en l’air, éta­lées, jetées le long des sapes, /​ Et des bustes bas­cu­lés dans la boue qui aspire, /​ Ballotés comme des sacs à sable pié­ti­nés, mal rem­plis, /​ Et ces culs à l’air, trem­pés, des che­veux emmê­lés, /​ Des têtes gon­flées, avec des caillots, engluées dans la vase.” 2. La guerre : la vie et la mort ; et toute son hor­reur !

Philippe Pigeard a eu rai­son de publier cet ensemble de lettres de Jacques Vaché, aug­men­té de divers docu­ments. Comme il a eu rai­son de res­pec­ter l’orthographe et la ponc­tua­tion : je ne sais pas si elles sont des “indices de l’univers hyla­rien”. Mais ce que je sais, c’est que j’ai été ému à la lec­ture de ce livre comme je suis ému à la lec­ture de ces vers de Sassoon : “Je les vois bouf­fés des rats dans des trous immondes, /​ Dans des tran­chées ébou­lées, fouet­tées de pluie, /​ Rêvant de ce qu’ils fai­saient avec battes et balles”

 

Lucien WASSELIN.

 

Notes.

 

1. Thomas Owen, vers extraits de Froid, pre­mière ligne in Et chaque lent cré­pus­cule. Le Castor Astral édi­teur, 2001. p 97.

 

2. Siegfred Sassoon, vers extraits de Contre-attaque in Qu’est-ce que ça peut faire ? L’Arbre édi­teur, 2004. Non pagi­né.

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